Le verdict est tombé après deux jours de croisade interconfessionnelle et de la retraite d’autoévaluation du comité central du parti. Dans la foulée de sa désignation comme candidat à la présidentielle de 2027, l’actuel chef de l’exécutif burundais a tracé les projets phares de son parti pour le prochain septennat.
Le président Ndayishimiye a réaffirmé son engagement à garantir la sécurité et la justice pour tous les Burundais. Il a appelé la population à préserver la paix qu’il considère comme pilier irremplaçable de tout développement tout en maintenant une mobilisation active contre la pauvreté.
Le ton a été parfois martial. « Travaillons dur, jour et nuit, mais restons vigilants », a-t-il martelé tout en insistant sur la nécessité de protéger les frontières nationales contre toute menace extérieure. Pour lui, seule une mobilisation collective et une vigilance constante permettront de consolider les acquis en matière de stabilité.

Alors que le pays fait face à de nombreuses crises multidimensionnelles depuis son accession à la Présidence de la République en 2020, le président Ndayishimiye a fustigé la dépendance économique du pays vis-à-vis de l’extérieur, qu’il juge incompatible avec la dignité nationale. « Je ne veux pas que nous prenions l’avion pour aller mendier, mais plutôt pour chercher des marchés d’écoulement pour nos produits » avant d’évoquer une diplomatie économique tournée vers la conquête de nouveaux débouchés.
Dans la même dynamique, le président a plaidé pour une exploitation rationnelle des ressources naturelles, en mettant l’accent sur les minerais et leur transformation locale. Il estime que produire sur place plutôt qu’exporter des matières brutes constitue le levier le plus sûr pour stimuler la croissance et créer des emplois durables.
Sur le secteur de l’éducation, qui s’est fortement dégradé au cours de ces deux dernières décennies selon plusieurs analystes, le candidat du CNDD-FDD a insisté sur le rôle central qu’il place dans l’éducation dans le fondement de toutes ses ambitions. « Le Burundi doit former une génération de Burundais instruits, compétents et capables d’innover » tout en insistant qu’il s’agit d’une condition sine qua non pour assurer un développement durable. Le message de fond, lui, n’a pas varié : le Burundi doit compter sur ses propres forces.
Réactions
Gaspard Kobako : « La campagne du parti au pouvoir est déjà omniprésente »
Pour le président du parti Alliance nationale pour la démocratie (AND-Intadohoka), la désignation du candidat du CNDD-FDD n’a rien d’étrange et s’inscrit dans la continuité de la confiance déjà accordée au chef de l’État depuis son premier mandat. Cependant, cette candidature révèle, selon lui, une stratégie bien structurée du parti au pouvoir visant à affirmer sa position dominante sur l’échiquier politique.
Il affirme qu’il s’agit de la première candidature qui lui est accordée par ceux qui lui avaient déjà témoigné leur confiance, le considérant comme « probablement leur ange gardien » au sens propre comme au figuré.
Afin de justifier son affirmation, il rappelle les propos tenus par le président Ndayishimiye le 26 juin 2024, en commune Nyabihanga, dans la province de Gitega. « Il y a des gens qui se sont mis ensemble pour dire : il faut chasser ce président. Et, pour réussir, il faut l’isoler telle une herbe au milieu d’un cours d’eau. Je sais qu’il y en a qui ont perçu des pourboires pour que j’accepte de les chasser. Ils gâchent pour que je les chasse et pour que je reste seul par manque de collaborateurs. Je voudrais vous dire ceci : que vous travaillez bien ou mal, nous partirons ensemble. Que vous changiez ou non, je n’ai nulle part où vous mettre parce que je sais que même ceux qui viendront feront la même chose ».
Pour Gaspard Kobako, ce pacte aurait prévalu dans le cadre de cette nouvelle confiance politique, les différentes parties du système ayant fini par composer avec cette réalité.
S’agissant des inquiétudes liées à une éventuelle utilisation des moyens de l’État ou à une campagne prématurée, il estime que la campagne du parti au pouvoir est déjà « omniprésente » dans l’espace public, notamment les chansons partisanes, les symboles du CNDD-FDD dans les lieux publics et certaines activités politiques sur le terrain.
Le président du parti AND-Intadohoka assure que son parti compte participer dans la prochaine élection selon la ligne qui sera tracée par son état-major général, qui est le Comité exécutif élargi (CEE), malgré les difficultés sur le terrain.
Agathon Rwasa : « Ceux qui rêvent de démocratie n’auraient qu’à déchanter »
Pour l’opposant politique, la candidature annoncée du président Ndayishimiye est plus qu’une précipitation. D’une part, on peut penser que le petit noyau décideur du système CNDD-FDD se satisfait de la situation inconfortable dans laquelle se trouvent le pays et la population, d’où la volonté de maintenir le statu quo. D’autre part, on peut aussi estimer que le système du CNDD-FDD serait en difficulté et verrait dans cette option l’ultime solution à ses mésaventures, celle de « boire la coupe jusqu’à la lie ».
Dans les deux cas, M. Rwasa juge que la situation inquiétante et estime que le pays et le peuple méritent mieux qu’une administration peu à la hauteur de la crise multidimensionnelle. Quant au momentum de l’annonce, il y voit un message adressé au monde : ceux qui rêvent de démocratie n’auraient qu’à déchanter.
Enfin, l’opposant politique y voit un signal fort d’un désintérêt pour l’essor national. « Les priorités semblent davantage orientées vers les intérêts des ténors du système ».
Olivier Nkurunziza : « L’essentiel n’est pas la précocité mais la qualité du projet »
Le président du parti Uprona trouve que chaque formation politique est libre de fixer son calendrier en fonction de ses priorités.
Il souligne toutefois que l’essentiel ne réside pas dans la précocité d’une candidature, mais dans la qualité du projet proposé aux citoyens, dans un contexte où les préoccupations actuelles de la population restent notamment le manque des carburants, d’engrais et de devises. Des difficultés qui, selon lui, n’ont pas encore trouvé de solutions.
À ce titre, M. Nkurunziza fait savoir que son parti privilégie une préparation sérieuse et inclusive afin de présenter, le moment venu, une alternative crédible.
En outre, il considère que cette désignation intervenue un an avant les élections, ne peut être anodine. Elle traduit, selon lui, une volonté d’occuper très tôt l’espace politique.
Selon lui, le plus important est le respect des lois et les règlements électoraux, estimant que le président de la République doit éviter toute activité pouvant être assimilée à une campagne anticipée. Il met en garde contre l’usage des moyens de l’État à des fins politiques qu’il juge contraire au principe d’équité.
Il rappelle qu’une distinction claire doit être maintenue entre les activités de l’État et celles des partis politiques. « Le parti restera vigilante et n’hésitera pas, si nécessaire, à saisir la Ceni et les institutions compétentes en cas de dérives. »
Sur la stratégie du parti au pouvoir, il estime que cette candidature traduit à la fois une logique de continuité et une volonté de structuration précoce de la mobilisation politique. « C’est une tentative de verrouillage du jeu politique en amont qui vise à imposer le rythme du processus électoral ».
Face à cette situation, il appelle les autres forces politiques à se préparer sérieusement et à proposer des alternatives crédibles, tout en soulignant les difficultés du contexte politique actuel. Il conditionne la participation de son parti à la prochaine échéance à des garanties de transparence, d’équité et de crédibilité du processus électoral.
Hamza Venant Burikukiye : « La stratégie du CNDD-FDD reste légitime »
« L’organisation interne d’un parti n’incombe qu’à lui seul. Désigner un candidat du parti par ses militants (congressistes) après le lancement officiel du processus des élections reste légal, d’où aucun commentaire à y apporter. Ce serait vouloir s’ingérer dans les affaires internes du parti politique », affirme le représentant de Capes+.
Concernant les inquiétudes liées à une éventuelle campagne anticipée, il se veut rassurant. « Le proclamer candidat alors qu’il est encore en exercice à la tête de l’État ne peut inquiéter personne si réellement on est bien préparé pour entrer en compétition. »
M. Burikukiye rejette également les craintes d’un déséquilibre politique. « Comment étouffer les autres partis politiques ou prétendants candidats alors que le pays continue à fonctionner normalement et que les lois restent toujours en vigueur ? Les caisses de l’État sont gérées et inspectées par les organes habilités qui sont toujours fonctionnels. »
« La stratégie du CNDD-FDD reste légitime, comme les autres partis peuvent le faire. Encore une fois, c’est leur organisation qu’on doit respecter, pourvu qu’aucune loi n’ait été violée. » conclut-il.
Gabriel Banzawitonde : « Que la candidature arrive tôt ou tard, l’essentiel est que les lois ne soient pas piétinées »

Le président du parti APDR livre une lecture nuancée quant à la légalité et au principe de cette candidature. « Qu’elle arrive tôt ou tard, l’essentiel est que les lois ne soient pas piétinées ».
Cependant, l’inquiétude apparaît clairement lorsqu’il aborde les conséquences d’un tel calendrier. Selon lui, l’écart de plus d’une année entre la désignation et le scrutin pourrait créer un déséquilibre. « Nous craignons fortement cet intervalle avec un président en exercice candidat, qui pourrait prendre de l’avance sur les autres en menant campagne avec les moyens de l’État », souligne-t-il. Il évoque également le poids symbolique de la fonction présidentielle, à savoir « l’honneur et la force » qu’elle confère susceptibles d’influencer l’électorat.
En plus, Il analyse cette désignation comme une manœuvre stratégique du parti au pouvoir. « Cela peut être un moyen de bloquer à temps d’éventuelles candidatures internes et de décourager les autres formations politiques » Il note que la présence d’un chef d’État en exercice dans la course peut dissuader certains concurrents que « leurs chances sont réduites à néant ».
Malgré ce contexte, M. Banzawitonde assure que son parti participera au processus électoral mettant en avant la nécessité de « garantir la démocratie au Burundi » qu’il juge aujourd’hui « au point mort ».
Kefa Nibizi : « Un choix difficile à justifier sur le plan des priorités nationales »
Pour le président du parti Codebu, la désignation d’Évariste Ndayishimiye comme candidat à l’élection présidentielle de 2027 ne viole aucune disposition légale. « Au regard de la Constitution et du Code électoral, il n’existe aucun délai imposé pour la présentation d’un candidat », explique-t-il. Il écarte ainsi toute idée d’irrégularité juridique.

Il insiste sur le caractère inhabituel de cette démarche dans le paysage politique burundais. Pour lui, la candidature d’un chef de l’État en exercice plus d’un an avant l’échéance électorale s’inscrit dans une pratique peu courante qui alimente le débat sur les priorités.
Selon lui, l’annonce intervient dans un contexte où plusieurs défis socio-économiques persistent. Ce qui rend le choix du parti au pouvoir difficile à justifier sur le plan des priorités nationales. « Ce qui intéresse le parti au pouvoir, c’est uniquement le pouvoir au lieu de trouver des solutions aux questions qui hantent la population, notamment le carburant qui manque, les prix qui continuent à grimper, les engrais chimiques qu’on ne trouve pas, les médicaments essentiels qu’on ne peut pas trouver, le chômage qui est galopante, les Burundi qui sont à l’étranger qui sont malmenés. »
Kefa Nibizi évoque également l’existence possible de dynamiques internes au sein du parti au pouvoir. Sans avancer de détails, il estime que cette désignation anticipée pourrait répondre à des considérations stratégiques ou à des équilibres internes que le CNDD-FDD aurait voulu maîtriser en amont.
M. Nibizi met aussi en garde contre un déséquilibre potentiel dans l’espace politique. « Tout ce que le chef de l’Etat fera ou dira désormais pourra être perçu comme relevant de la campagne présidentielle », note-t-il.
Gabriel Rufyiri : « Les autorités devraient plutôt concentrer leurs efforts sur l’efficacité de l’action gouvernementale durant le mandat en cours »
Le président de l’Observatoire de lutte contre la corruption et les malversations économiques (Olucome) s’interroge sur le calendrier politique ayant conduit à la désignation anticipée du candidat du CNDD-FDD. Si cette décision relève du champ politique, cet économiste estime que les autorités devraient plutôt concentrer leurs efforts sur l’efficacité de l’action gouvernementale durant le mandat en cours.
Selon lui, après plus de deux décennies de gestion, le CNDD-FDD est appelé à convaincre par des solutions concrètes et innovantes pour sortir le pays de ses difficultés. Il rappelle qu’aucun citoyen ne souhaite voir son pays souffrir ou sombrer.
M. Rufyiri souligne également que ce qui n’a pas été réalisé en vingt ans suscite des interrogations sur les perspectives actuelles. Il appelle ainsi à une remise en cause profonde des politiques publiques et à une gouvernance davantage orientée vers les résultats.