Par Jules Bercy Igiraneza, Léonce Bitariho, Jérémie Misago et Stanislas Kaburungu
D’emblée, le journaliste Elie Nibel Nibigira lance au chef de l’État : « Excellence Monsieur le Président, la démocratie pour laquelle vous avez combattu, serait-ce la même que prônaient Agathon Rwasa, Frédéric Bamvuginyumvira, Léonidas Hatungimana, Léonard Nyangoma… ? »
Les noms évoqués sont ceux d’opposants au pouvoir du CNDD-FDD, dont la plupart sont en exil depuis 2015.
« Tout ce dont je me souviens, c’est qu’il n’y avait pas de démocratie au Burundi du temps où nous étions dans le maquis », répond le locataire de Ntare House.
Selon lui, des individus, bien qu’évoluant déjà dans un système démocratique, peuvent ne pas être satisfaits de leurs attentes et choisir de se retirer. Il illustre son propos par la métaphore d’un bus à destination de Gitega : « Les uns peuvent y aller pour un mariage, tandis que d’autres y vont pour un enterrement. D’autres encore peuvent s’y rendre pour une pré-dot. Si l’un ou l’autre n’est pas satisfait de l’accueil ou de la considération reçue là où il va, il peut virer vers un bistrot pour s’offrir à boire. » Chacun fait son choix, selon le chef de l’Exécutif.
Sera-t-il candidat en 2027 ? Le président Évariste Ndayishimiye affirme ne pas encore le savoir. « Personne ne se désigne au sein du CNDD-FDD. Tout passe par voie consensuelle, en réunion », précise-t-il, laissant planer le doute sur ses intentions.
Sur le plan sécuritaire, il est revenu sur l’incendie du camp Base de Musaga, rejetant la thèse du court-circuit : « C’est un endroit que je connais. Il est strictement interdit d’installer du courant électrique dans des dépôts comme ceux-là. Mais, cela n’empêche pas que le feu peut surgir. » Selon lui, une forte chaleur ou des frottements pourraient expliquer l’incident. « Ce qui a eu lieu est un accident. C’est normal. » Il insiste toutefois sur la nécessité d’une analyse approfondie des causes.
Des médecins qualifiés de « voleurs »
Autre séquence controversée : la question des travailleurs migrants. Si le président se montre globalement serein face à l’émigration économique, il adopte un ton particulièrement dur à l’égard des médecins. « Ce sont des voleurs qui ne savent pas ce que c’est que la mère patrie. Des pays en quête de médecins viennent les récupérer à leur guise. Ces Burundais n’hésitent pas à partir, oubliant tout l’argent qui leur a été payé par l’État », regrette Évariste Ndayishimiye.
Des milliards dépensés pour un avion présidentiel immobilisé à Madrid depuis neuf ans
C’est sans doute la question de l’avion présidentiel qui alimente le plus la polémique. Le Gulfstream GIV-1151, acquis en 2016 pour 8,5 millions de dollars sous Pierre Nkurunziza, est cloué au sol à Madrid depuis 2017. Immobilisé, l’État burundais continue pourtant de supporter des frais de stationnement et d’entretien- des dépenses qui apparaissent chaque année dans le budget national.

Lors d’une session parlementaire en 2024, le député Pamphile Malayika s’interrogeait : « Chaque année, nous votons un budget de 500 millions de francs burundais pour l’entretien d’un avion. J’aimerais poser la question au ministre pour savoir où se trouve actuellement cet avion… » En réponse, l’ancienne ministre du Commerce, Marie-Chantal Nijimbere, avait expliqué que ces fonds couvrent à la fois le stationnement et l’entretien, tout en reconnaissant l’existence de problèmes techniques persistants.
Le président Ndayishimiye lui-même admet l’impasse : l’appareil manque de documents essentiels, rendant toute réparation difficile. « Personne ne sait où se trouve le détenteur de ces documents. Il est errant », regrette-t-il. Quant à une éventuelle vente, il affirme ne pas en avoir le courage, redoutant « des accusations inutiles des Burundais qui surgiraient plus tard ».
Réactions
Agathon Rwasa : « On est dans une régression politique »
Pour Agathon Rwasa, figure historique de l’opposition, le diagnostic est sans appel. La démocratie burundaise n’est plus qu’une façade. « La nation est confondue avec le parti présidentiel, le peuple est réduit au fameux conseil des sages, les élections deviennent une occasion de jeter la poudre aux yeux des citoyens car leurs résultats sont programmés d’avance. »
Il dénonce également une logique de prédation au sommet de l’État. « Lorsque l’exercice du pouvoir est conçu comme une voie d’accès à la richesse, on se distance de la démocratie. Les détenteurs du pouvoir développent un paternalisme effarant et tolèrent mal toute voix dissonante. ce qui pousse bien des acteurs à adopter une attitude courtisane tandis que les populations sont condamnées à se murer dans la résignation. »
Rwasa appelle à un dialogue national pour refonder les bases démocratiques du pays et se montre pessimiste sur 2027, estimant que le scrutin ne fera que prolonger le statu quo.
Kefa Nibizi : « On est dans une dictature de fait et dans une démocratie d’apparence »
Pour le président du Codebu, Iragi rya Ndadaye, les mouvements armés issus des crises de 1972 et 1993 se réclamaient de la démocratie, mais ils ont fini par opter pour « l’exclusion et le verrouillage de l’espace politique ». Résultat : « On est dans la logique de la démocratie du vainqueur. »

Son verdict sur la situation actuelle est cinglant. « On n’est plus dans une démocratie, on est dans une dictature de fait et dans une démocratie d’apparence. » Il évoque des élections non transparentes, un climat de peur et un rétrécissement de l’espace politique. Sur les prochaines échéances, il est sombre. « On risque de croire que les élections de 2027 pourront être les pires par rapport à celles de 2025. »
Il appelle néanmoins à un dialogue franc, exigeant que le parti au pouvoir « s’abstienne de tous les actes de verrouillage de l’espace politique ».
Faustin Ndikumana : « La gestion des actifs de l’État montre vraiment des failles énormes »
Le directeur national de Parcem s’est particulièrement penché sur le dossier du Gulfstream immobilisé à Madrid. Pour lui, les 500 millions annuels alloués à l’entretien d’un appareil cloué au sol depuis des années révèlent des défaillances structurelles graves. « On voit la corruption et la malversation économique qui gangrènent le fonctionnement des rouages de l’État. »
Il rappelle que ce dossier n’est pas isolé. Des études récentes ont déjà pointé des insuffisances dans l’inventaire et l’évaluation des biens de l’État ouvrant la voie à des irrégularités. Il évoque également la vente controversée du Falcon 50 comme un précédent troublant et qui illustre un problème systémique qui dépasse le seul cas du Gulfstream.

Faustin Ndikumana relève aussi une incohérence dans la communication gouvernementale : le président de la République n’a pas mentionné la commission envoyée en son temps par le ministère du Commerce sur ce dossier. Un silence qui, selon lui, illustre le manque de coordination et de transparence au sommet de l’État.
Sa position est claire : avant toute décision, une évaluation rigoureuse de l’appareil s’impose- valeur réelle, état technique, options envisageables. « On devrait décider la suite. Mais, tout cela dans la transparence. » Il réclame une commission d’enquête parlementaire et le concours des institutions de contrôle pour éclairer l’opinion publique. « Je crois qu’il faut qu’il y ait une volonté et une transparence nécessaires pour que cette question soit vidée. »
Son constat final dépasse largement le cas de l’avion. « La gestion des actifs de l’État montre vraiment des failles énormes. »
Gabriel Rufyiri : « La gestion du charroi de l’État pose un problème très sérieux »

Le président de l’Olucome chiffre le coût de l’inaction. « C’est à peu près 5 milliards qui ont déjà été dépensés pour le compte d’un appareil qui n’est pas entré pour générer des revenus. » Il s’étonne de la disparition des documents évoquée par le chef de l’État. « Le principe de continuité de l’État doit primer. » Selon lui, il est inconcevable que des documents officiels disparaissent au gré des changements de cabinet.
Sa solution est tranchée : vendre purement et simplement l’appareil, à condition que la transparence soit au rendez-vous. Il rappelle que ce dossier s’inscrit dans un flou plus large entourant plusieurs acquisitions d’avions au Burundi, et qu’il est urgent d’y faire la lumière pour restaurer la confiance des citoyens.
Aimé-Pascal Nduwimana : « S’il a dit une chose, il en a conservé dix »
Aimé-Pascal Nduwimana, représentant légal du Ministère africain de compassion (MAC Burundi), estime que le président de la République, en tant que la plus haute autorité du pays, ne devrait pas voir ses propos remis en cause :« Il peut dire une chose parmi dix ».

S’exprimant sur la question de la démocratie, il souligne que chacun peut avoir sa propre perception :« La vraie démocratie que nous espérions a été brisée en 1993, ce qui a poussé certains, dont le numéro un et ses camarades, à prendre les armes. »
Malgré ces divergences de conception, il rappelle que la démocratie possède une définition universelle : le pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple : « Elle nous donne la liberté de voir les choses différemment. Mais, la liberté ne signifie pas le libertinage. Aujourd’hui, la démocratie est une réalité chez nous puisque chacun peut s’exprimer librement ».
Selon lui, la démocratie ne se limite pas aux postes politiques. « Elle englobe également la paix, la sécurité, la justice et le développement même si les avis restent partagés sur ces aspects. »
Concernant l’avion présidentiel, il rassure. « Le président n’a jamais manqué un déplacement. Un avion est toujours mis à sa disposition, même si celui-ci est immobilisé. Une délégation a été envoyée et a confirmé que l’appareil ne pouvait pas voler pour des raisons de sécurité. »
Revenant sur l’incident du camp Base, le représentant du MAC Burundi appelle les civils à la retenue. « L’armée est une institution qui ne relève pas du débat public. Nous, civils, ne devrions pas polémiquer sur cet incident, mais plutôt nous réjouir qu’il ne s’agissait pas d’une attaque. »
Il rappelle que le président, en sa qualité de commandant suprême, a parlé d’un accident. « Nous déplorons les dégâts, mais il faut aussi souligner un aspect positif souvent passé sous silence, l’élan de solidarité et de compassion manifesté par les Burundais. »
Il met en avant les gestes de solidarité observés après les événements. « Accueillir et protéger un enfant perdu, qui n’est pas le sien, témoigne de l’amour qui caractérise notre société. C’est cela que nous devrions retenir, en laissant le reste aux autorités militaires. »
Hamza Venant Burikukiye : « Les déclarations du chef de l’État éclairent suffisamment ceux qui veulent comprendre la réalité »
Invité à réagir, Hamza Venant Burikukiye, représentant de CAPES+, apporte son soutien aux propos du président Évariste Ndayishimiye. « Les déclarations du chef de l’État éclairent suffisamment ceux qui veulent comprendre la réalité. Ceux qui contestent devraient également présenter leur vérité afin de permettre un débat équilibré ».

Revenant sur la question de la démocratie, M. Burikukiye estime que celle pour laquelle le chef de l’État a combattu rejoint, à l’origine, celle défendue par des figures politiques telles qu’Agathon Rwasa, Léonidas Hatungimana, Léonard Nyangoma ou encore Frédéric Bamvuginyumvira. Il souligne toutefois que des trajectoires divergentes ont émergé au fil du temps. « Lorsque certains leaders ont pris le maquis pour défendre la démocratie, ils poursuivaient un objectif commun. Pourquoi changer de voie aujourd’hui ? ».
Le représentant de CAPES+ salue également la transparence du président, notamment sur la question de l’avion présidentiel. « Quelle autre information attend-on, et de qui, si ce n’est du chef de l’État lui-même ? ».