Au lendemain de l’ultimatum lancé aux étrangers par le président Ruto, les conséquences n’ont pas tardé à se faire sentir. Les médias locaux rapportent des menaces et des actes d’intimidation à l’égard des personnes visées. Les témoignages sont glaçants.
Selon le média Citizen TV Kenya, à Mombasa, dans la localité de Likoni, des centaines de réfugiés burundais ont fui leurs maisons, laissant leurs biens derrière eux, pour se réfugier dans une église en raison des menaces incessantes dont ils font objet. Pour eux, ce sont des années d’investissement et de travail acharné qui s’évaporent en deux temps trois mouvements. « Mon père est déjà parti. Je n’ai plus personne pour m’aider dans mon travail. Et les citoyens kényans nous disent en permanence de partir et de retourner chez nous », a souligné Consolate Majambere, vendeuse de beignets à Mombasa.
D’autres ressortissants burundais rapportent des problèmes similaires. « Désormais, certains Kényans refusent de payer lorsqu’ils prennent quelque chose à manger. J’ai déjà eu affaire à ce problème. Des gens sont venus et ont consommé toutes mes marchandises sans payer », s’est indigné un autre vendeur de Kahawa (café) dans les rues de Mombasa.
Célestin Majambere, travailleur dans le secteur hôtelier, entend mettre sa famille à l’abris « Nous n’avons pas d’autre choix que de rentrer chez nous. Je suis déjà dans le processus de rapatrier ma famille. Nous demandons au président Evariste Ndayishimiye de nous venir en aide pour rentrer au pays ».
En effet, devant un parterre de partenaires économiques, le président William Ruto expliquait qu’il n’avait pas œuvré à renforcer la confiance des investisseurs étrangers et à faire du Kenya la locomotive économique de la Communauté de l’Afrique de l’Est pour accueillir des vendeurs à la sauvette venus d’ailleurs. « Nous avons un projet de loi au Parlement concernant les activités commerciales. Dans ce texte, nous avons proposé que certaines activités ne soient pas autorisées aux étrangers ici, au Kenya ».
Qu’en dit Gitega ?

À Nairobi, l’inquiétude gagne les ressortissants burundais. Plusieurs milliers se sont rendus à l’Ambassade du Burundi pour effectuer les démarches liées à leurs documents de voyage.
Cette situation intervient quelques jours après une rencontre du 5 septembre 2026 entre le ministre burundais des Affaires étrangères, Édouard Bizimana, et les ambassadeurs des pays membres de l’EAC accrédités à Bujumbura.
À l’issue de la rencontre, l’ambassade du Burundi au Kenya a sorti un communiqué annonçant l’octroi gratuitement « des laissez-passer » à tout Burundais souhaitant rentrer au bercail.
Bizimana a aussi indiqué que son département avait déjà reçu des témoignages et des images faisant état de mauvais traitements infligés aux Burundais. Son appel ne s’est pas limité au Kenya. Le chef de la diplomatie burundaise a demandé que les Burundais vivant ailleurs dans la sous-région soient traités avec respect.
Les ressortissants burundais ont, eux aussi, été invités à la vigilance. Ils sont appelés à signaler rapidement tout incident aux ambassades et consulats afin de permettre aux représentations diplomatiques de travailler avec les autorités locales.
Bizimana a toutefois tenu à écarter tout différend entre Gitega et Nairobi. Selon lui, la rencontre avec les représentants diplomatiques de l’EAC visait avant tout à rechercher des solutions à la situation rapportée par les ressortissants burundais.
À la suite des réactions négatives, les autorités kényanes ont annoncé dans la foulée, un délai de grâce de quatre-vingt-dix jours aux étrangers exerçant des activités commerciales dans le pays pour régulariser leur statut, précisant que « les règles de licence seront ensuite strictement appliquées. »
Un discours qui va à l’encontre de la charté de l’EAC
Le protocole sur le Marché commun au sein de la Communauté Est-Africaine adopté le 20 novembre 2009, conformément aux articles 76 et 104 du traité établissant l’EAC, reconnaît, en son article 7, la liberté d’établissement des personnes dans un pays membre de leur choix du moment qu’ils sont ressortissants des États signataires du protocole.
L’esprit du traité était de favoriser l’émergence d’une communauté régionale prospère qui partage un destin commun. Un principe que le gouvernement kényan tend à violer.
Au cours d’une visite de travail au Kenya, le secrétaire général du CNDD-FDD, Révérien Ndikuriyo, a annoncé la délivrance de 11 000 laissez-passer aux Burundais d’ici vendredi. Il a affirmé avoir « interrompu son voyage en Tanzanie pour se rendre au Kenya et s’enquérir de la situation ».
Après avoir rencontré des responsables de l’UDA, le parti au pouvoir au Kenya, ainsi que des représentants de l’ambassade du Burundi à Nairobi, M. Ndikuriyo a précisé que 5 000 laissez-passer seront délivrés jeudi et 5 000 autres le lendemain, si nécessaire.
Quant à ceux disposant d’un logement, il les a appelés à quitter les lieux de regroupement, estimant que le climat s’est quelque peu amélioré. « Le Kenya a accordé un délai supplémentaire de 90 jours. C’est impossible de demander aux gens de partir en seulement cinq jours ».
Les conséquences ont dépassé le territoire kényan. M. Ndikuriyo a révélé que près de 600 burundais avaient été arrêtés en Tanzanie faute de documents de voyage.
Réactions
Prime Mbarubukeye : « 73 burundais auraient été assassinés, 234 autres ont déjà été arrêtés et emprisonnés »
L’Observatoire national pour la lutte contre la criminalité transnationale, ONLCT-Où est ton frère? dénonce ce qu’il qualifie de « jalousie » et de « haine viscérale » à l’encontre des Burundais exerçant de petits métiers au Kenya.

Me Mbarubukeye, président et représentant légal de cette organisation, regrette que ces tensions aient déjà donné lieu, à plusieurs actes de violence, dont un mortel. Il affirme que l’hostilité envers les Burundais remonte à près de trois mois, lorsque la députée kényane Béatrice Elachi aurait, dans le cadre de sa campagne, appelé ses concitoyens à s’en prendre particulièrement à eux.
Le président de l’Observatoire affirme avoir mené des enquêtes de terrain à Nairobi et fait état de plusieurs cas préoccupants. Selon lui, « 234 Burundais, en situation irrégulière ont déjà été arrêtés et emprisonnés manu militari par les autorités du Kenya dans quatre cachots souterrains appelés Mahano. Vingt autres sont actuellement emprisonnés à Silali alors qu’ils tentaient de rentrer clandestinement au Burundi via cette partie située à la frontière entre le Kenya et la Tanzanie ».
Plus grave encore, « 73 autres Burundais migrants irréguliers ont été assassinés par des personnes non encore identifiées », affirme-t-il.
Il salue toutefois les initiatives engagées par le gouvernement burundais à travers l’octroi gratuit de documents de voyage et le redéploiement des bus pour faciliter le rapatriement des ressortissants concernés. « Il doit aussi engager des discussions avec les autorités kényanes afin de suspendre toute expulsion collective et de privilégier un examen individuel des dossiers ».
Il rappelle que le Kenya a le droit de contrôler son immigration tout en soulignant que le pays a ratifié le traité de l’EAC et son protocole sur le marché commun qui prévoient notamment la libre circulation des personnes, des biens et des services ainsi que la non-discrimination fondée sur la nationalité.
Vianney Ndayisaba : « Le président Ruto devrait retirer ses propos »
Pour le président de l’Association de lutte contre le chômage et la torture (Aluchoto), ces déclarations sont discriminatoires, stigmatisantes et contraires à l’esprit de la Communauté de l’Afrique de l’Est dont le Burundi et le Kenya sont membres.
Il rappelle lui aussi que le protocole du Marché commun de l’EAC garantit la libre circulation des personnes, des biens et des services. M. Ndayisaba déplore ce qu’elle considère comme une incitation à la haine, à la xénophobie et à des actes de violence contre les travailleurs migrants présents au Kenya.
Pour lui, ces propos constituent également une violation de plusieurs instruments internationaux relatifs aux droits humains, notamment la Déclaration universelle des droits de l’Homme, la Convention contre la torture et la Convention internationale sur la protection des droits des travailleurs migrants et des membres de leurs familles.
Ndayisaba demande au président Ruto de retirer ses propos . Il appelle également la Communauté de l’Afrique de l’Est, la Commission africaine des droits de l’Homme et des peuples ainsi que les instances internationales compétentes à exiger l’ouverture d’une enquête indépendante et impartiale sur ces déclarations et leurs conséquences.
Analyses
Innocent Bano : « C’est un signe d’une certaine hypocrisie de certains leaders de l’EAC »

Pour le géopolitologue et professeur d’universités, la décision prise à travers le discours du président William Ruto révèle une crise plus profonde au sein de l’EAC. Il y voit non seulement le signe d’une « mauvaise santé » de l’organisation mais aussi une certaine « hypocrisie de certains leaders » de la communauté.
Selon lui, cette rhétorique est d’autant plus préoccupante qu’elle pourrait favoriser des comportements xénophobes et avoir des répercussions au-delà des frontières kényanes. « Un président de la République qui prend un tel discours, qui reflète une certaine xénophobie, c’est vraiment très dangereux et c’est contre le droit international ».
L’universitaire redoute un « phénomène de contagion » en référence notamment aux violences xénophobes observées en Afrique du Sud. Pour lui, cette situation traduit également une faiblesse du leadership régional incapable de tirer les leçons de ce qui se passe ailleurs.
M. Bano estime que Nairobi doit assumer sa responsabilité si le discours présidentiel venait à entraîner des violences contre des ressortissants étrangers. « S’il y a des morts qui seront enregistrées suite à ce discours, vous comprendrez que l’État kényan répondra à certaines responsabilités qui relèvent des droits internationaux ».
Il reconnaît toutefois à chaque État le droit de contrôler les personnes présentes sur son territoire et de faire respecter ses lois. Le Burundi exerce lui aussi des contrôles pour vérifier la légalité du séjour des personnes vivant sur son territoire.
Le problème, selon lui, réside dans le contexte et dans la manière dont la décision est appliquée. Au Kenya, insiste-t-il, la différence est que le message est venu directement du chef de l’État. « Ce n’est pas un discours qui a été prononcé par le chef de l’immigration. C’est un discours qui a été prononcé par le numéro un du pays ».
Cette situation, estime-t-il, met à l’épreuve le principe d’« Umoja », cette idée d’unité qui devait guider le projet d’intégration régionale. Pour lui, l’EAC ne peut pas se limiter à l’intégration économique. Elle doit également favoriser l’unité politique et l’épanouissement des peuples.
Pour le géopolitologue, l’acharnement contre les Burundais mérite également d’être suivi de près. « Même si le président kényan n’a pas explicitement désigné les Burundais, leur forte présence dans le petit commerce fait qu’ils sont aujourd’hui parmi les premiers concernés par la mesure ».
Il soupçonne ainsi qu’« il y a quelque chose qui est derrière tout ça, qui est cachée ». Il appelle alors à déterminer si la décision ne relève pas d’une « hypocrisie politique ou géopolitique » susceptible de fragiliser les relations entre ces deux pays.
Sur le départ de nombreux jeunes vers les pays limitrophes dans un contexte marqué par la paupérisation des ménages, le manque d’opportunités chez les jeunes, la dépréciation du franc burundais et une situation économique difficile, M. Bano refuse de tout attribuer à l’échec des politiques nationales contre le chômage. « Vous savez, il y a PAEEJ, il y a d’autres institutions pour accompagner les jeunes dans leur développement. Aujourd’hui, ils sont à la page. »
Selon lui, dans un monde marqué par la mondialisation, les jeunes profitent aussi des possibilités offertes par l’ouverture des frontières ainsi que la libre circulation des personnes et des biens au sein de l’EAC. Les écarts entre les économies de la Région créent naturellement des opportunités de mobilité.
Il reconnaît néanmoins que les politiques en faveur des jeunes initiées par le gouvernement doivent être renforcées et surtout appropriées par les principaux concernés. « Il faut que les jeunes s’approprient de cette politique » tout en estimant que les initiatives publiques prennent du temps avant de produire leurs effets.
Guillaume Ndayikengurutse : « L’EAC est confrontée depuis plusieurs années à des problèmes et à des crises entre ses États membres »
Pour ce politologue et professeur d’universités, la mesure prise par le Kenya à l’égard des ressortissants étrangers met en évidence deux éléments majeurs : les limites du droit international et l’état de santé de la Communauté de l’Afrique de l’Est.
Le premier constat concerne le respect des engagements internationaux. Selon lui, le droit international reste largement tributaire de la volonté des États et n’a pas la même force contraignante que le droit interne. Il cite le protocole de l’EAC sur le Marché commun qui prévoit la libre circulation des biens et des personnes ainsi que le droit de s’établir et de travailler dans les pays membres.
Dans le cadre de l’intégration régionale, le Marché commun repose sur « quatre libertés ». Elles concernent la libre circulation des marchandises, la libre circulation des personnes, la liberté de fournir des services et la libre circulation des capitaux. Ce qui permet aux ressortissants des États membres d’investir dans les autres pays de la communauté.
Le deuxième élément est un indicateur de « l’état de santé » de la Communauté. L’organisation est confrontée depuis plusieurs années à des problèmes et à des crises entre ses États membres. « C’est une organisation qui, si vous voulez, ces trois, quatre dernières années, est mise à mal par des problèmes interétatiques entre les États membres, des crises entre les États membres. Cette situation qui ressurgit aujourd’hui au Kenya vient s’ajouter à d’autres ».
Concernant le départ de nombreux jeunes vers les pays voisins, le politologue estime qu’une réflexion approfondie doit être menée sur les raisons qui les poussent à chercher de meilleures conditions de vie à l’étranger. « De toute façon, on ne va pas quitter un pays parce qu’on est satisfait » Ces départs répondent avant tout à la recherche de meilleures conditions de vie et non à des raisons touristiques.
Il interpelle directement les institutions étatiques afin qu’elles réfléchissent aux causes de ces départs et envisagent des solutions permettant aux jeunes de trouver au Burundi les conditions nécessaires pour y rester et s’y développer.
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