Notre journaliste Jean Bigirimana porté disparu depuis 3701 jours. Nous ne l'oublions pas.

Allez les Imbonerakure, à la traque des pyromanes !

Le président Évariste Ndayishimiye entend en découdre avec les incendies de marchés et autres centres commerciaux dont la multiplication inquiète aujourd’hui les autorités. Devant les jeunes du parti au pouvoir, en marge de la célébration d’Imbonerakure day le vendredi 28 août 2026, le chef de l’Etat a promis une récompense de 500 millions de FBu à toute personne qui fournira une information fiable et déterminante permettant d’identifier le ou les auteurs d’un incendie criminel. Ce qui ne passe pas dans une certaine opinion.

Cette annonce intervient au lendemain d’une réunion du Conseil national de sécurité tenue le 27 août. L’organe a adopté la résolution RES/002/2026 qui prévoit des mesures urgentes en matière d’enquête, de prévention, de protection des infrastructures et d’assistance aux victimes.

En sa qualité de président de cet organe, le président Ndayishimiye a appelé à faire preuve de courage et de vigilance « face aux ennemis de la paix qui, au lieu de compatir aux épreuves des autres, se réjouissent de leur malheur et semblent trouver dans la souffrance d’autrui un motif de jubilation ».

Selon le compte rendu de la réunion, les éléments actuellement réunis ne permettent pas encore d’établir définitivement l’origine de chacun de ces incendies. « Il n’est donc pas possible, à ce stade, d’affirmer de manière générale qu’ils sont tous d’origine accidentelle ou qu’ils résultent d’actes criminels susceptibles de recevoir une qualification terroriste ».

Le Conseil national de sécurité rappelle que l’origine et la qualification juridique de chaque incendie doivent être déterminées au cas par cas sur base des expertises techniques, des indices matériels, des témoignages concordants et des résultats des enquêtes judiciaires.

Il appelle ainsi le public à éviter toute conclusion hâtive susceptible de compromettre les investigations en cours et recommande la poursuite « ininterrompue » des enquêtes techniques et judiciaires.

« Lorsque l’origine criminelle sera établie, les enquêtes devront permettre d’identifier les auteurs matériels, leurs complices, leurs éventuels commanditaires, leurs facilitateurs, leurs soutiens logistiques et leurs sources de financement », précise le compte rendu.

Le président compte sur les Imbonerakure

Pour le président de la République, l’aile de la jeunesse du parti au pouvoir doit redoubler de vigilance afin de contribuer à identifier les auteurs de ces incendies. « Je vous le dis. Cette somme a été préparée parce que s’il y a cinq arrestations parmi ces pyromanes, ça sera fini. Ils seront pris pour des terroristes et la loi est claire en cas d’acte de terrorisme avéré. Il nous faut ouvrir l’œil et voir si ces incendies recommencent », a-t-il déclaré dans un ton convaincant.

Il les a également appelés à se concerter et à veiller à ce qu’il n’y ait plus d’autres incendies. « Il faut qu’il y ait des consignes claires et que chaque jeune Imbonerakure surveille sa zone et s’assure qu’il n’y a pas d’acte répréhensible. Avec ce plan, nous allons inéluctablement les arrêter ».

Il faut peut-être rappeler qu’en l’espace de quatre jours, le marché de Kinindo dans la périphérie sud de Bujumbura ainsi que deux galeries commerciales, Ndayizamba et Le Parisien, au centre-ville, ont été ravagés par des incendies. Près de dix marchés et autres centres commerciaux ont pris feu depuis le début de l’année 2026. Une situation qui fragilise les économies des familles et, plus largement, celle du pays, selon des analystes.


Réactions

Sylvestre Bikorindagara : « Le risque est grand de voir des personnes innocentes accusées »

Le porte-parole du parti Sahwanya-Frodebu nuance entre confiance et méfiance quand le chef de l’État confie aux jeunes Imbonerakure le rôle de dénoncer les présumés auteurs des incendies des marchés et autres centres commerciaux. Il y trouve en effet deux messages essentiels. D’un côté, il s’agit d’une reconnaissance implicite de la plus haute autorité de l’État que l’origine de la quasi-totalité de ces incendies est criminelle. D’un autre côté, le fait de n’avoir pas dans son discours impliqué les services de police ou de renseignement peut être interprété comme un manque de confiance dans ces institutions.

M. Bikorindagara craint que beaucoup de personnes puissent ressentir que les éventuels pyromanes se retrouvent dans d’autres camps que les Imbonerakure. « Ceux qui courent le risque d’être pointés du doigt se retrouveront dans les rangs de l’opposition ».

Le parti Frodebu émet aussi des inquiétudes quant à la bonne et juste exécution de la mission au regard du montant d’un demi-milliard de BIF y injecté. Il ignore si le montant sera attribué à une seule personne ou à un groupe d’individus qui auront dénoncé en premier l’acte d’incendie. « Le risque est grand de voir des personnes innocentes accusées injustement de pyromanes. Un tel montant peut même tenter un ange dans la conjoncture économique actuelle que traverse le pays ».

Pour lui, il suffit de se constituer en un groupe de cinq ou dix faux-témoins pour accuser des opposants au régime et le tour est joué.

Le porte-parole du Frodebu apporte également son commentaire sur le plan juridique. Ce qu’il qualifie de « monopole de vérité » sur les dénonciations de ces actes criminels est pour lui discriminatoire et anticonstitutionnel. Il se réfère à l’article 51 de la Constitution qui dispose que « Tout Burundais a le droit de participer soit directement, soit indirectement par ses représentants, à la direction et à la gestion des affaires de l’Etat, sous réserve des conditions légales notamment d’âge et de capacité ».

Il fait en outre savoir que son parti a déjà émis des voies de solutions visant à éradiquer « ou tout au moins à réduire de façon substantielle » le phénomène d’incendies des marchés et autres centres commerciaux. Parmi ces propositions figurent celles consistant à engager un audit technique et sécuritaire dans ces lieux publics ainsi que doter de moyens suffisants aux organes de police en charge de la protection civile.

Olivier Nkurunziza: « Il faut renforcer les institutions existantes plutôt que de créer un mécanisme parallèle »

Le président de l’Uprona salue toute initiative visant à faire la lumière sur les incendies des lieux commerciaux publics. Il s’agit pour lui des événements qui portent gravement atteinte à une économie nationale et aux moyens de subsistance de milliers de familles.

Il s’interroge sur la méthode. « En tant que responsables politiques, nous devons savoir quel mécanisme sera utilisé, à qui cette somme sera attribuée et surtout comment garantir que les informations fournies soient fiables ». Selon le président de l’Uprona, l’objectif doit être de découvrir la vérité pour traduire en justice les vrais responsables et non simplement désigner des suspects.

Cet acteur politique renchérit que l’organe de police, la protection civile, les services de renseignements et les organes judiciaires doivent travailler ensemble pour enquêter et mettre la main sur les vrais coupables de ces actes d’incendies. « Il ne serait pas souhaitable qu’une initiative exceptionnelle conduise à contourner ou à affaiblir les institutions de l’Etat. Au contraire, elle devrait permettre de renforcer les capacités de ces institutions afin qu’elles puissent accomplir leur mission ».

M. Nkurunziza suggère que l’initiative renforce les institutions existantes et reconnues plutôt que de créer un mécanisme parallèle. Il appelle à la prudence et à la retenue. « Que toute accusation soit vérifiée par des éléments matériels, des expertises techniques, des témoignages concordants et une procédure judiciaire régulière. Nous devons éviter de transformer une enquête criminelle à une chasse aux sorciers ». Il recommande que les enquêtes sur les incendies déjà enregistrées soient reprises ou renforcées avec des équipes véritablement multidisciplinaires.

Pour ce politicien, « il faut donc mettre en place une véritable politique nationale de prévention des incendies dans les marchés. Cela implique le contrôle des installations électriques, la disponibilité des extincteurs et des points d’eau, l’accessibilité pour les véhicules de secours, la formation des commerçants, les inspections régulières de sécurité, etc. ».

Gaspard Kobako : « Une arme à double tranchant »

Pour le président du parti AND (Alliance nationale pour la démocratie), cette « promesse alléchante » constitue une arme à double tranchant. Les Imbonerakure du parti au pouvoir pourraient saisir l’opportunité pour régler quelques comptes à des personnes innocentes en les accusant gratuitement sans preuves irréfutables. Ils ne font pas bonne presse de manière globale. Ils pourraient être assimilés aux jeunes gardiens de la paix sous le régime du Major feu président Pierre Buyoya. D’autre part, ce n’est pas une mission propre aux Imbonerakure. Le message aurait dû être adressé dans d’autres circonstances que lors de l’Imbonerakure day.

Bien plus, M. Kobako estime que le montant devrait plutôt être orienté dans les moyens techniques et financiers préventifs. Il peut ainsi être interprété comme une forme déguisée de financement des Imbonerakure par rapport au timing de la promesse. Il s’interroge « si on ne peut pas octroyer 10% à ceux qui débusquent les détournements ou mettent la main sur des voleurs des deniers publics. Pourquoi injecter 500 millions à ceux qui attraperaient des pyromanes de tout acabit pouvant être téléguidé de l’extérieur comme de l’intérieur ? Il faut plutôt des mesures de sécurité préventives, telles qu’annoncées au cours du Conseil national de sécurité ainsi que celles suggérées à travers des avis et considérations des différents intervenants sur les médias, au regard de l’ampleur de ces incendies ». Pour lui, les résultats risquent d’être maigres puisque les pyromanes ne sont pas bêtes.

Ce politicien affirme que dans le cadre de la complémentarité, la police de la protection civile devrait être dotée de moyens techniques suffisants pour lutter contre ce fléau. La documentation devrait déjà avoir fourni les causes de cette tragédie. Les organes judiciaires devraient être en train de juger les auteurs de ces incendies, visiblement d’origine criminelle, Les autres institutions publiques devraient être en train de jouer leur rôle de protection.

Selon M. Kobako, si le chef de l’Etat n’a pas confiance en les institutions républicaines, il n’a qu’à les réformer.

Il recommande aux organes habilités de prendre les choses en main et très au sérieux pour non seulement protéger les marchés et d’autres espaces commerciaux, mais également la population. « Ce qui touche une économie déjà fragile touche à la survie de tout un peuple. Et si demain ces pyromanes devaient s’attaquer aux symboles de la souveraineté nationale, qu’adviendrait-il de notre beau pays ?»

Il martèle que le gouvernement se doit d’exploiter les renseignements à sa disposition car, il n’y a pas lieu de douter qu’il en a, puis prévenir plutôt que guérir.

Gabriel Rufyiri : « Il faut nettement différencier la chose publique et le parti au pouvoir »

Le principe d’une récompense pour toute personne qui fournirait des informations permettant d’identifier les auteurs des incendies de marchés est pertinent. Le président de l’Olucome rappelle que la Constitution consacre la protection de la chose publique. « L’article 69 stipule qu’un bien public est sacré et inviolable. Les personnes qui le violent ou le dilapident sont punies par la loi. Tout citoyen est appelé à dénoncer et à protéger la chose publique ».

Il estime toutefois que les 500 millions de Bif annoncés par le président Ndayishimiye constituent une somme colossale. Il critique également le cadre dans lequel cette récompense a été annoncée, c’est-à-dire devant les jeunes Imbonerakure du CNDD-FDD. « Il faut nettement différencier la chose publique et le parti au pouvoir. Le parti, c’est le parti. Ce message ne devait pas être annoncé à cet endroit ».

M. Rufyiri déplore surtout l’absence, à sa connaissance, d’une commission technique indépendante chargée d’enquêter sur ces incendies. Selon lui, la méthodologie, normalement, était que ce message soit annoncé une fois que la commission en charge des investigations ait été mise en place. « Est-ce qu’on connaît actuellement une commission qui a été mise en place et qui est en train d’enquêter ? Personne ne la connaît ».

Pour lui, cette situation risque de donner une dimension politique à une question qui devrait être traitée techniquement. Il y a de forte chance que ce discours du président soit perçu comme un message politique plutôt qu’un message technique qui doit être traité par des techniciens.

Le patron de l’Olucome souhaite la mise en place d’une commission indépendante, avec « un cahier des charges clair et un délai connu » afin de déterminer le mobile et les auteurs des incendies. Il s’interroge également sur la place des services de renseignement, de la police et de la protection civile dans cette démarche.
Au-delà des enquêtes, il insiste sur la nécessité de renforcer la prévention.

Faustin Ndikumana : « Les enquêtes approfondies restent l’apanage de la police nationale »

Pour le directeur national de Parcem, la récompense d’un demi-milliard annoncée par le président Ndayishimiye constitue un avertissement et une volonté du gouvernement de montrer qu’il entend désormais prendre le dossier au sérieux. « C’est aussi potentiellement dissuasif pour prouver à ces auteurs d’incendies que maintenant, les choses vont changer. Que le gouvernement s’y engage fermement ».

Au regard des conséquences économiques des incendies, M. Ndikumana ne juge toutefois pas le montant de nécessairement excessif s’il permet d’aboutir à des résultats concrets. « Ces incendies à répétition sont d’origine criminelle et pourraient être liés à un véritable réseau constitué depuis longtemps ».

Seulement, il déplore l’absence jusqu’ici d’enquêtes approfondies qui permettraient d’identifier les responsables et de mettre en place des mesures de prévention. « Nous avons toujours réclamé qu’il y ait au moins un début d’enquête sérieuse de la part du gouvernement, commanditée par l’autorité publique ».

Pour M. Ndikumana, la récompense ne devrait cependant pas se substituer au travail des enquêteurs. « Je ne pense pas que la police sera exclue du réseau des enquêteurs ».

Selon lui, la personne qui détient des informations devrait les transmettre aux instances policières, qui ont ensuite la responsabilité de poursuivre les investigations pour identifier les commanditaires, les exécutants et les éventuels complices.

Il estime que les enquêtes approfondies restent « l’apanage de la police nationale » sans exclure la possibilité d’une collaboration avec les services nationaux de renseignement afin d’identifier les auteurs.
Il met également en garde contre une éventuelle politisation de cette démarche. Il estime que l’identification des auteurs ne doit pas devenir une affaire concernant uniquement la jeunesse du parti au pouvoir. « Si on commence à politiser, si ce sont les seuls Imbonerakure qui sont concernés, ça serait grave parce que l’instrumentalisation politique risque de faire échouer cette orientation ».

Selon lui, des différends sociaux ou politiques pourraient être utilisés pour dénoncer à tort des personnes innocentes. « Il faudrait éviter la calomnie, la médisance, où on pourrait accuser des innocents suite aux considérations politiques ».

Les citoyens peuvent aussi contribuer aux enquêtes en fournissant des informations pertinentes, mais celles-ci doivent être transmises aux services habilités. « Il faut différencier les choses. Qui dénoncer et à qui dénoncer? Il faut aussi préciser que cette dénonciation doit se faire auprès des instances habilitées pour que celles-ci commencent des enquêtes sérieuses ».

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