Notre journaliste Jean Bigirimana porté disparu depuis 3746 jours. Nous ne l'oublions pas.

Trente-trois ans après l’assassinat du président Ndadaye, une commémoration sobre

C’est devenu une habitude. Les célébrations dédiées à nos héros ne mobilisent plus assez de monde, l’engouement semble aller decrescendo. Même le mercredi 21 octobre 2026, la 33e commémoration de l’assassinat du héros de la démocratie, Melchior Ndadaye, s’est passée presque dans la discrétion et en deux temps. Aucun extrait de son célèbre discours prononcé après sa victoire de juin 1993 n’a été balancé comme avant. Certaines personnalités approchées y voient une certaine minimisation de leur rang.

Nous sommes le mercredi 21 octobre. Une des dates noires de l’Histoire du Burundi. C’est en effet à cette date que Melchior Ndadaye, premier président élu démocratiquement au Burundi et plusieurs de ses proches collaborateurs ont été assassinés en 1993.

Le 21 octobre 2026, c’est la 33e commémoration de cet assassinat suivi de tueries à grande échelle.  A 6 h du matin, à la Place des martyrs de la démocratie au cœur de Bujumbura, il s’observe déjà un dispositif militaire impressionnant. La sécurité est déjà renforcée tout autour de l’ancien ’’Palais du 1er Novembre’’.

Tous ceux qui entrent dans ce périmètre sont systématiquement fouillés. La brigade canine s’active. Les appareils, les sacs, … doivent passer devant un chien renifleur et d’autres détecteurs d’objets dangereux.

Des agents chargés d’aménager les lieux scrutent tout. Le tapis rouge est déroulé. Direction : la tombe du président Melchior Ndadaye et celle du martyr inconnu. Des tentes sont érigées pour les invités d’honneur et une autre sert d’abri pour les gerbes de fleurs.

Laurence Ndadaye se recueillant devant la tombe de son défunt époux, président Melchior Ndadaye

La veuve du président défunt est sur place. Elle sera rejointe par la veuve de feu président Pierre Nkurunziza. Elles sont assises côté à côté et échangent peu. L’ancien président Sylvestre Ntibantunganya et son épouse sont également là. Le gouverneur de Bujumbura et l’administrateur de Mukaza sont aussi sur place.

Côté gouvernement, seuls le ministre de l’Intérieur et le secrétaire général en même temps porte-parole du gouvernement sont sur les lieux.

Peu après, de hautes autorités commencent à prendre place. Le président du Sénat, puis celui de l’Assemblée nationale accompagné de son épouse.

De loin, des sirènes retentissent. C’est le cortège du président de la République qui approche. Les hauts gradés de l’armée et de la police ainsi que d’autres autorités sur place se rangent le long du tapis rouge pour saluer le passage du Chef de l’Etat.

La fanfare militaire s’apprête à accueillir le Commandant suprême.  A son arrivée, l’hymne national est entonné. Ces hautes autorités n’auront pas le temps de se rasseoir. Après les salutations, le président Evariste Ndayishimiye va directement déposer sa gerbe de fleurs sur la tombe du héros de la démocratie. Puis, sur celle du martyr inconnu. Tout ce cérémonial se fait sous les honneurs militaires. La scène ne dure que quelques minutes. Le président salue le public présent et repart.

Pas de modérateur pour annoncer la suite du programme. C’est la fin des cérémonies au Palais du 1er Novembre.

Direction : la cathédrale Regina Mundi pour une messe en mémoire du héros de la démocratie et ses proches collaborateurs assassinés dans la nuit fatidique du 21 octobre 1993.

C’est alors après la messe, que les autres invités tels que la veuve du président Ndadaye, le corps diplomatique, les partis politiques, les familles des victimes, … auront l’opportunité de déposer leurs gerbes de fleurs en l’absence des hautes autorités du pays. Une séance qui n’a pas non plus duré que quelques minutes.


Réactions

Léonce Ngendakumana : « C’est une discrimination »

Pour cet ancien président de l’Assemblée nationale, ce qui se passe aujourd’hui lors de la commémoration des héros nationaux est une discrimination. « Que le gouvernement célèbre la mémoire des journées des héros le matin et que les autres y vont après, y compris les familles à commencer par les veuves et les orphelins, c’est grave. »

D’après ce membre influent du parti Sahwanya Frodebu, cela va continuer à diviser le Burundi alors que l’on voulait qu’on mette fin aux divisions et à la haine dans notre pays. « Cela peut traduire aussi une haine contre les partis de ces héros. C’est ce que ces partis pensent même s’ils ne le disent pas à haute voix. »

M. Ngendakumana s’oppose aussi farouchement à toute tentative de déplacement de la tombe du héros de la démocratie. Pour lui, il y a une tendance de faire disparaître les traces du héros national pour l’indépendance et du héros national pour la démocratie au Burundi. « Et ça sera très grave. On pourra tenter et le faire. Mais, la gestion sera très difficile. Je le préviens. On risque de tourner un couteau dans les plaies des familles et des amis du Burundi. »

Phénias Nigaba : « Il faut retourner à ce qui se faisait avant »

Le parti Sahwanya-Frodebu déplore le manque apparent de mobilisation quand vient le moment de commémorer l’assassinant du héros national de la démocratie. Phénias Nigaba, vice-président du parti, souhaite plutôt revenir sur le modèle d’avant pour permettre à la population de bien se recueillir. « Normalement, la célébration est organisée par les organes étatiques. Ce n’est pas le Frodebu qui organise ces festivités ».

Le vice-président de cette formation politique fondée par le héros de la démocratie constate désagréablement qu’il y a eu des changements au niveau de la célébration. « Au niveau du parti, nous aimerions qu’on puisse retourner à ce qui se faisait avant. Cela permettait à la population de se recueillir et de penser encore à ces jours-là, aux moments forts et même se souvenir de ce qui s’est passé ».

Il ajoute que c’est cela même qui se fait au niveau des familles. Il indique qu’à chaque fois qu’il y a commémoration, les gens viennent se recueillir devant les tombes. Selon ce responsable politique, les jeunes générations pouvaient même beaucoup apprendre à travers les cérémonies qui étaient organisées en mémoire de feu président Ndadaye. « C’était aussi une occasion d’écouter son discours qui, malgré tout, reste toujours d’actualité ».

Olivier Nkurunziza: « On le fait exprès »

Le président du parti Uprona pense que les héros de l’indépendance et de la démocratie font ombrage au parti au pouvoir. Le fait de déposer séparément les gerbes de fleurs et surtout de ne pas balancer leurs discours historiques, « en tout, cas, on le fait exprès ».

Il explique que le prince Louis Rwagasore et feu président Melchior Ndadaye avaient des discours et des lignes directrices pour un meilleur avenir du pays. « C’était des hommes qui militaient contre la corruption, l’intimidation et contre tout ce qui pouvait mettre le Burundi sous forme d’esclavage. Aujourd’hui, au lieu de rendre nationaux ces illustres disparus comme des patrimoines historiques du Burundi, le constat est que le pouvoir les considère petit à petit comme des héros de l’Uprona et du Frodebu. C’est comme si nous venions ici pour célébrer les jours de l’Uprona ou du Frodebu. Il faut plutôt comprendre qu’ils ont joué un rôle important pour la nation entière ».

M. Nkurunziza se montre déçu que le 21 octobre dernier, le discours de l’ancien président Melchior Ndadaye n’ait pas été écouté, tout comme celui du prince Louis Rwagasore, le 13 octobre 2026. « Ne pas faire entendre aux Burundais ce discours à cette occasion devient synonyme de cacher le trésor qu’il avait voulu leur transmettre et ainsi falsifier l’Histoire ».

Il craint qu’en fin de compte, ces discours puissent être transformés ou déformés pour que la génération future n’entende plus le message de ces héros.

Le président de l’Uprona appelle le gouvernement et les organisateurs de ces événements à réserver un petit moment au public afin qu’il puisse écouter les messages laissés par ces fervents artisans historiques de l’indépendance et de la démocratie au Burundi. « Les discours qu’ils nous ont laissés contiennent des messages toujours forts sur la vie économique, politique, sociale et sur la coordination sociale du pays. Venir ici et rentrer sans écouter ces messages, c’est trahir leurs auteurs et même les Burundais en général ».

M. Nkurunziza estime que le plus important n’est pas le cérémonial en mémoire des disparus mais, leurs messages aux Burundais de toutes les générations qui devraient plutôt tout faire pour les mettre en pratique.

Gabriel Banzawitonde : « Le déroulement actuel des cérémonies est morose »

Le président du parti APDR déplore une baisse progressive de l’intérêt accordé aux héros nationaux. « Les commémorations devraient être l’occasion de transmettre leur histoire et leurs idéaux aux jeunes générations ».
Selon lui, ces journées devraient être marquées par diverses activités organisées jusque dans plusieurs localités afin que les jeunes puissent mieux connaître les œuvres du prince Louis Rwagasore et celles du président Melchior Ndadaye. « Le déroulement actuel des cérémonies est morose ».

Le candidat à la prochaine présidentielle de mai 2027 regrette également que le discours prononcé par le président Ndadaye au lendemain de sa victoire électorale ne soit plus diffusé lors des commémorations. Il s’inquiète aussi du projet évoqué de déplacer les restes de l’ancien président. Il s’y oppose fermement. Selon lui, ces personnalités devraient pouvoir reposer en paix, en reconnaissance de leurs contributions à la vie de la nation.

Afin de rendre immortelles ces figures historiques, il propose l’installation des écriteaux près de leurs tombes qui « retraceraient leurs parcours, leurs réalisations et leurs discours ».

Gérard Hakizimana : « L’essentiel réside dans la préservation de leur héritage »

Gérard Hakizimana, représentant de l’organisation Folucon-F relativise la baisse d’engouement observée lors des commémorations des héros nationaux. Selon lui, la manière de célébrer un événement peut varier selon les circonstances.

Cet activiste de la société civile proche du pouvoir estime que la présence de hautes autorités et le dépôt des gerbes de fleurs constituent des éléments importants de ces cérémonies. Concernant la rediffusion des discours des deux héros nationaux, M. Hakizimana ne partage pas le constat des autres. À ses yeux, l’essentiel réside dans la préservation de leur héritage, de leurs œuvres et des idéaux qu’ils ont défendus.

Il met ainsi l’accent sur la nécessité de perpétuer leur mémoire à travers les valeurs qu’ils ont léguées aux générations actuelles et futures.

Jean de Dieu Mutabazi : « Je préfère l’ancienne formule »

Le président du parti Radebu (Rassemblement des démocrates du Burundi), n’a pas voulu faire beaucoup de commentaire là-dessus. « Personnellement, je peux dire qu’aujourd’hui, c’est une autre formule de célébrer les commémorations. Mais, personnellement, je préfère l’ancienne formule. »

Cécile Nshimirimana : « Ils ont une raison »

La présidente du parti Frolina, s’est, elle aussi, gardé de plus de commentaires sur cette nouvelle organisation. Approchée à la fin des cérémonies, elle a tout simplement répondu : « Là, je ne peux pas y entrer directement parce que ceux qui ont prévu cela ont une raison profonde ou réelle à eux. »


Le gouvernement motive sa nouvelle orientation

Face aux différentes critiques et lamentations de certains politiques, le gouvernement tient à expliquer sa nouvelle organisation des évènements commémoratifs. Pour lui, le travail compte beaucoup plus.
Jérôme Niyonzima : « Le Président de la République pose ce geste au nom du peuple entier. »

Jérôme Niyonzima, secrétaire général et porte-parole du gouvernement reconnaît qu’il y a un changement au niveau des commémorations des héros nationaux de l’indépendance et de la démocratie. En ce qui est de la rediffusion de leurs discours, il répond que cela ne signifie pas nécessairement qu’ils ne sont pas suivis par le public.

« Ce qui aurait un peu changé, c’est au niveau des lieux de diffusion. Ces discours ne sont pas entendus en ces temps sur leurs tombes les jours de commémoration. Mais, ils sont balancés sur les médias, des radios et télévisions ». Il explique que ces discours peuvent être rediffusés pendant deux ou trois jours de suite pour que les Burundais puissent bien les suivre et sentir le fin fond des messages qu’ils véhiculent.

D’après lui, ces discours sont incorporés dans leur héritage. « Ils nous ont légué le travail, l’amour de la patrie jusqu’à se donner corps et âme pour elle. En ce sens, nous ne devons pas nous attarder à observer des moments de congé et prendre des journées à croiser les bras.»

M. Niyonzima souligne que l’objectif est de diminuer le temps des festivités d’un côté et de l’autre, augmenter le temps de travail. « Le temps des festivités n’est pas exclu. Mais, il faut qu’il soit réduit. Il faut aller tôt déposer des gerbes de fleurs puis aller observer un moment de prière et ensuite aller travailler. C’est cela même leur héritage ».

Sous un autre aspect, il appelle les responsables des partis politiques dont sont issus ces disparus à se mettre en tête que ce sont des héros de la nation et non de ces formations politiques. D’après lui, il ne faut pas se contenter d’écouter et de réécouter des discours parlant de la victoire des partis politiques. « Le héros n’est donc plus d’un parti politique quelconque, il est national. »

Le porte-parole du gouvernement informe par ailleurs qu’après les cérémonies de commémoration du mercredi 21 octobre 2026, le gouvernement a initié un programme de méditation sur les vraies visions de ces héros nationaux.

Il renseigne qu’après la commémoration de l’assassinat de Melchior Ndadaye, il y a eu une grande veillée qui portait sur la paix, la réconciliation et la guérison des mémoires blessées. « Des gens ont fait des témoignages importants. L’activité a pris plus de trois heures de temps et a été bénéfique pour pas mal de Burundais qui ont découvert certaines vérités. Cela est plus fort par rapport à un extrait de discours d’une minute et demi ou de quelques secondes ».

Quant au moment de dépôt des gerbes de fleurs, il abonde toujours dans le même sens : le temps et le travail. Pour lui, que le Président de la République s’acquitte de son devoir pour se rendre à la messe tout en laissant les familles biologiques et politiques le faire après la messe, cela rentre dans le même ordre. « Le Président de la République pose ce geste au nom du peuple entier. Même si le dépôt s’arrêtait là, il ne devrait pas y avoir de problèmes. Mais, comme ces familles biologiques et politiques ont ce vœu d’y déposer des gerbes de fleurs, il est normal qu’il y ait du temps pour elles après la messe ».

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