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Interview avec Léonce Ngendakumana : « Le pouvoir actuel est une dictature voilée »

Le parti Sahwanya-Frodebu a décidé de ne pas présenter un candidat à la présidentielle de 2027. Pour Léonce Ngendakumana, membre de ce parti et ancien président de l’Assemblée nationale, cette décision s’explique par les conditions dans lesquelles le scrutin est organisé. Il dénonce la manipulation du processus électoral et l’impossibilité du pays d’organiser des élections libres et démocratiques. Il revient également sur l’héritage du président Melchior Ndadaye, les divisions au sein du Frodebu et les difficultés économiques du pays.

Le 10 octobre 2026, le comité directeur national du Frodebu a décidé de ne pas présenter un candidat à la présidentielle de 2027. Soutenez-vous cette décision ?

Absolument et pour deux raisons. D’abord, je suis membre de cet organe. Ensuite, les motivations avancées correspondent à une réalité que nous vivons dans ce pays.

L’histoire des élections au Burundi est marquée par des conséquences dramatiques : des tragédies, des assassinats politiques, des assassinats d’élus, des déplacements forcés de populations à l’intérieur et à l’extérieur du pays, une économie ruinée et la détérioration de l’environnement sociopolitique ainsi que des relations diplomatiques avec nos partenaires.

Les conséquences des élections mal préparées et mal organisées sont nombreuses. Elles se caractérisent par la manipulation du processus électoral et les fraudes répétitives. Pour toutes ces raisons, je soutiens la décision de notre parti.

N’est-ce pas une fuite en avant parce le Sahwanya-Frodebu sait qu’il ne peut pas remporter la présidentielle ?

Mais, à quoi bon participer à une élection dont on connaît déjà les résultats ? À quoi bon prendre part à un scrutin qui risque de produire les mêmes effets que les précédents ? Je me souviens de ce qui s’est passé en 2015, à cause de la manipulation du processus électoral et de la fraude. C’est une triste histoire que nous vivons dans ce pays. Les élections de 2010, de 2015 et de 2025 ont également laissé une triste mémoire. Nous savons comment se sont déroulées les élections précédentes des députés, des sénateurs et des conseillers communaux.

Face à la dégradation de la situation socio-politique et aux défis qui pèsent sur la population, il faut être clair sur nos priorités. Entre la poursuite du combat pour instaurer un État de droit et une véritable démocratie, d’une part, et la simple participation à une élection, d’autre part, le choix est évident. Nous devons concentrer nos énergies, nos efforts, nos moyens et notre intelligence sur la résolution des problèmes qui assaillent la population burundaise.

Qu’est-ce qui vous fait croire que la présidentielle de 2027 reproduirait les erreurs du passé ?

Ce qui pourrait constituer une fuite en avant, c’est de participer à un processus dont on connaît déjà l’issue. En l’absence de changements significatifs, cela ne sert à rien. Il faut examiner l’environnement politique : l’intimidation, le terrorisme, le cadre légal des élections. Vous savez comment la Constitution et les lois électorales ont été truquées, comment la commission électorale nationale dite indépendante a été mise en place et comment elle se comporte. Ce sont des défis que nous n’avons pas encore résolus. Tant que nous n’aurons pas créé un environnement favorable à des élections apaisées, nous ne pourrons pas avancer. Je pèse mes mots : je parle d’élections apaisées, pas encore d’élections libres, démocratiques et transparentes. « Le Burundi n’est pas encore à ce stade. Mais, c’est précisément ce que nous recherchons ».

Le Sahwanya-Frodebu ne croit plus au processus électoral pour accéder au pouvoir ?

Si. Nous continuons de croire que les élections constituent la meilleure voie pour accéder au pouvoir, le gérer et le quitter pacifiquement. Mais, il faut créer un environnement favorable à des élections qui répondent à ces exigences. Le Sahwanya-Frodebu va donc se concentrer sur la suppression des obstacles qui empêchent leur bonne préparation et leur bonne organisation. Il faut rassurer tous les citoyens burundais sur leur avenir commun.

Nous ne pouvons pas nous concentrer uniquement sur une élection destinée à permettre à une seule personne d’accéder à un poste alors que toute la nation est confrontée à des difficultés majeures.

Vous annoncez votre participation aux législatives de 2030. Qu’est-ce qui vous rassure que les conditions auraient changé d’ici là ?

Nous pouvons même participer à la présidentielle de 2027 si la situation change. Dans ce monde, les choses évoluent. Si le pouvoir ou l’opposition prend conscience de la nécessité de changer la situation, le Sahwanya-Frodebu peut participer au prochain scrutin.

Nous ne sommes pas contre la participation électorale. Nous sommes contre la mauvaise préparation et la mauvaise organisation des élections.

Pour 2030, nous espérons que les choses seront remises en ordre. Je pense que l’opposition sera organisée et que le pouvoir aura compris qu’on ne peut pas continuer à vivre avec les défis actuels.

Dans le discours prononcé par Ndadaye au lendemain de sa victoire, quelques passages où il remercie le président Buyoya ainsi que les forces de défense et de sécurité sont omis. Comment l’expliquez-vous ?

Il n’y a pas que ces passages qui ont été omis. Il existe une tentative de négation de cette journée dans son ensemble. La tendance est là. Récemment, nous avons appris qu’il y a même une tentative de déterrer le président Melchior Ndadaye et de déplacer ses restes, sans que l’on sache ce qu’il en est pour les autres martyrs de la démocratie.

Ce sont des questions beaucoup plus complexes que la suppression de certains passages du discours. Ceux qui ont procédé à cette suppression avaient peut-être leurs raisons. Cela a été fait lorsque le président Pierre Buyoya est revenu au pouvoir pour la deuxième fois.

Je ne sais pas exactement pourquoi. Est-ce parce que, parmi les présumés auteurs du coup d’État du 21 octobre 1993, son nom aurait été cité. Pourtant, il avait apparemment cédé le pouvoir pacifiquement.

Le projet de déplacement des restes de Melchior Ndadaye constitue-t-il une négation de l’histoire nationale

C’est une question très grave. Il s’agit d’une initiative malheureuse qui tend à effacer l’histoire de ce pays et à la remettre en cause. Sincèrement, nous avons été choqués lorsque nous avons appris cette information.

Ce n’est pas la première fois qu’une telle initiative est évoquée. Une première tentative avait été envisagée durant la présidence de Pierre Nkurunziza, puis abandonnée. Mais, nous avons finalement eu l’impression que l’on avait fait semblant de l’abandonner avant de revenir à la charge.

Je ne suis pas sûr qu’ils iront jusqu’au bout ni qu’ils réussiront. Ils peuvent essayer, mais je ne pense pas qu’ils puissent réussir sans provoquer énormément de problèmes dans ce pays. Le Sahwanya-Frodebu a exprimé son indignation auprès du chef de l’État afin qu’il arrête ceux qui veulent mettre en œuvre cette initiative. Nous ne connaissons pas les véritables motivations de ce projet de déterrement et de transfert des restes du président Ndadaye. Nous ne savons pas non plus si les autres martyrs de la démocratie seraient transférés sur le même site ou ailleurs.

Nous ne sommes pas informés du contenu du projet. Nous avons écrit au chef de l’État pour savoir s’il existe réellement et, dans l’affirmative, en connaître le contenu, les motivations, les raisons et les mécanismes de gestion. Déplacer les restes de ces personnes risque également de rouvrir les blessures que nous avons connues à l’époque.

Plus de trente ans après son assassinat, quel regard portez-vous sur l’héritage de Ndadaye ?

La pensée de Ndadaye reste d’actualité. Sa thèse sur les conflits au Burundi était qu’il n’existe pas de conflit entre les Bahutu et les Batutsi en tant que communautés. Il existe plutôt un conflit entre une poignée de personnes, que l’on peut appeler l’oligarchie au pouvoir, et un peuple travailleur qui aspire à la paix, à la démocratie, à la réconciliation, au développement intégral de son pays et à la cohabitation pacifique.

Voilà le véritable combat. Ce n’est pas un combat entre un Hutu et un Tutsi, ni entre un Mutwa et un Muganwa. Cette réalité est désormais comprise par une grande partie de la population. Lorsqu’un petit groupe au pouvoir rencontre des difficultés, il tend à agiter le spectre des divisions entre Hutu et Tutsi. D’autres acteurs qui veulent accéder au pouvoir, mais qui n’ont pas suffisamment d’arguments ou de programmes, utilisent également la carte ethnique pour mobiliser les citoyens, sans nécessairement défendre leurs intérêts.

Il a été démontré que le pouvoir exercé par des Hutu n’a pas répondu aux attentes des Hutu, tout comme le pouvoir exercé par des Tutsi n’a pas répondu aux attentes des Tutsi. Ceux qui brandissent les appartenances ethnique, régionale ou clanique n’ont pas fait progresser notre pays.

La démocratie qu’il défendait a-t-elle vraiment progressé ?

Ndadaye voulait instaurer un État de droit et un État démocratique reposant sur les partis politiques, la société civile, les médias et le développement des confessions religieuses afin de favoriser l’épanouissement de chaque Burundais.

Il n’a malheureusement pas eu suffisamment de temps pour mettre son programme en œuvre ni pour être évalué. Mais, certains acquis sont là. Malgré les turbulences et les divisions, les partis politiques existent, la société civile existe, les médias existent et les confessions religieuses se sont multipliées.

Les élections comme voie d’accès au pouvoir sont soutenues par tout le monde. La démocratie, les droits de l’Homme, les libertés publiques et la bonne gouvernance sont des sujets évoqués par tous, y compris l’Uprona et le CNDD-FDD.

L’Uprona avait refusé l’avènement de la démocratie. Le CNDD-FDD a mené un combat qu’il présentait comme une lutte pour sa défense. Pourtant, les comportements actuels du pouvoir sont en contradiction avec cet objectif. Le fait que les acteurs politiques parlent aujourd’hui de démocratie, d’élections et de bonne gouvernance constitue déjà un héritage de Ndadaye qui continue de faire son chemin.

Peut-on alors parler de démocratie aujourd’hui ?

On tente de vider la démocratie de son sens en présentant le pouvoir actuel comme démocratique. Mais, en réalité, c’est une dictature voilée. Je le répète : c’est une dictature voilée. Beaucoup aspirent à un État de droit, à un État démocratique et à une société juste et équitable, dans laquelle chaque citoyen a sa place et peut faire entendre sa voix.

Voilà la démocratie que Ndadaye nous a léguée : une démocratie qui rassemble, qui unit, qui réconcilie et qui redonne de l’espoir à tous les citoyens burundais.

Nous devons sauvegarder ses acquis, les consolider et les valoriser. Personne ne pourra arrêter son œuvre. Il ne faut pas que les citoyens soient effrayés par la situation actuelle et pensent que la démocratie a disparu. Elle continue de faire son chemin.

Comment expliquez-vous les nombreuses divisions au sein de votre parti ?

Le parti a connu plusieurs ailes. La première cause, je dois l’avouer, est le manque de temps consacré à la formation politique et idéologique de nos cadres.

Nous avions demandé au président Buyoya de ne pas précipiter les élections, mais de nous laisser suffisamment de temps pour présenter et expliquer à la population les principes et les valeurs du parti. Il fallait apprendre à cohabiter dans une société qui passait d’un parti-État au multipartisme, dans le contexte d’une démocratie pluraliste. Il n’a pas voulu accepter cette demande.

La deuxième cause est le coup d’État sanglant du 21 octobre 1993, qui a emporté Ndadaye et ses proches collaborateurs et mis pratiquement fin aux institutions démocratiquement élues. Nous n’avons pas eu suffisamment de temps pour encadrer la population sur les principes et les valeurs démocratiques.

La troisième cause est la volonté de certains de rester prisonniers de notre passé douloureux. Certains ont pensé que la lutte démocratique était trop compliquée et qu’il serait plus facile de résoudre les problèmes par les armes.

Il faut également reconnaître que les intérêts personnels ont joué un rôle. Au cours des différentes tentatives de règlement du conflit burundais, des postes de responsabilité ont été distribués. Certains sont devenus présidents, ministres, députés ou ambassadeurs et ont considéré ces fonctions comme une nouvelle manière de vivre.

Il y a ceux qui sont partis chercher de quoi mettre sous la dent. L’intérêt sectaire, c’est l’intérêt égoïste. Il y a aussi le poids de l’orgueil lorsque certains se croient supérieurs aux autres.

Les responsables du Frodebu ont toujours essayé d’expliquer que tous les citoyens ont les mêmes droits, les mêmes obligations et les mêmes devoirs. Mais, certains n’ont pas accepté cette égalité. Ils ont quitté le parti pour rechercher des intérêts personnels. Parfois, ils ont même rejoint le parti au pouvoir, le CNDD-FDD.

La réunification du Frodebu est-elle encore possible ?

Absolument. Il ne s’agit pas seulement de réunifier le Frodebu, mais aussi d’élargir le parti à de nouveaux partenaires. Tout le monde aspire à la construction d’un État de droit et à une bonne gouvernance. Il suffit d’écouter le chef de l’État, certains de ses ministres, les cadres de l’administration, le parti au pouvoir et les formations de l’opposition pour comprendre que le pays a besoin de changements.

Le Burundi est en train de sombrer et risque même de faire faillite. Lorsque je suis les évolutions dans l’industrie, les engrais organiques, les télécommunications et la satisfaction des besoins fondamentaux de la population, la situation fait peur.

Chaque citoyen, ou plutôt chaque acteur, doit se réveiller. À commencer par le président de la République. Chacun doit s’engager et comprendre que nous devons aller vers une révolution mentale et politique. Nous ne pouvons pas rester éternellement dans cette situation de confusion entre le pouvoir et l’intérêt général.

Je suis convaincu que les valeurs fondamentales de la nation burundaise finiront par l’emporter sur le mensonge, l’hypocrisie, la démagogie et la haine ethnique. Nous devons nous engager dans la refondation de cette nation. Le changement deviendra une nécessité sociale. Le pays ne peut pas continuer dans cette situation.

Vous dressez un tableau préoccupant de l’économie. Quelles solutions proposez-vous ?

Les propositions ne manquent pas. De nombreuses analyses ont été réalisées. Des réflexions ont été menées, des débats organisés et des décisions ainsi que des recommandations formulées.

Mais, ces décisions et recommandations ne sont pas mises en application. Ce qui manque aujourd’hui, ce ne sont pas les propositions. Regardez, par exemple, ce qu’on appelle Vision 2040-2060. Elle contient de nombreuses propositions issues de longues réflexions.

Regardez également la stratégie nationale de bonne gouvernance et de lutte contre la corruption, ou encore la stratégie nationale actualisée de lutte contre la corruption. Ce sont des propositions concrètes.

Ce qui manque, c’est un leadership responsable. Il manque des institutions et des hommes d’État capables de mettre ces propositions en application. Pourtant, ces propositions constituent des acquis.

Comment évaluez-vous la situation des droits humains au Burundi et le renouvellement du mandat du Rapporteur spécial de l’Onu ?

La question des droits de l’Homme au Burundi comme ailleurs est très complexe. Les droits civils, politiques, économiques et sociaux sont régulièrement bafoués. Dans notre pays, la violation des droits fondamentaux est devenue une habitude.

Aujourd’hui, chacun s’arroge le droit de décider du sort d’autrui. Quand quelqu’un décide de vous tuer, il vous tue. Quand il décide de vous chasser de votre parcelle ou de votre maison, il vous met à la porte. « Kunyaga », et cela s’arrête là.

L’Onu produit des rapports, des recommandations et des résolutions, mais leur mise en application reste douteuse. Le gouvernement ne veut pas en entendre parler.

Je pense qu’il revient aux Burundais de s’organiser et de lutter contre les violations des droits humains. Il ne faut compter ni sur l’Onu, ni sur les pays voisins, ni sur l’Union africaine. À mon avis, ces organisations sont budgétivores et ne contribuent pas suffisamment à la stabilité des États.

Le gouvernement a refusé que le rapporteur spécial mette les pieds au Burundi, et l’Onu n’a pas contesté. Elle renouvelle son mandat, mais sans résultats visibles. Malgré les violations des droits fondamentaux, elle reste silencieuse. « Je ne crois plus en cette institution ».

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