Lors de son investiture le 18 juin 2020, le chef de l’État avait tenu un discours porteur d’espoir et d’engagements ambitieux. Se présentant comme le « Père de la Nation », il avait promis de garantir les libertés publiques, notamment le droit d’expression des partis politiques, des organisations de la société civile et des citoyens. Il s’était également engagé à instaurer une gouvernance de proximité centrée sur les préoccupations de la population.
Sur le plan économique, le président avait insisté sur la nécessité de renforcer la production agricole et pastorale, estimant que la paix durable ne pouvait être dissociée de l’amélioration des conditions de vie des Burundais. Le développement de l’agriculture et de l’élevage figurait ainsi parmi les priorités du Plan national de Développement 2017-2028.
La question du logement constituait également l’un des défis identifiés dès le début du mandat. Pour y répondre, le chef de l’État avait mis en avant le rôle de l’Office burundais de l’Habitat chargé de concevoir et de construire des logements sociaux accessibles aux fonctionnaires et aux ménages à faibles revenus. L’objectif annoncé était de permettre aux bénéficiaires d’accéder progressivement à la propriété grâce à un système de remboursement échelonné.
Le président Ndayishimiye avait également affirmé que la victoire électorale n’était pas celle du seul parti au pouvoir, le CNDD-FDD, mais celle de l’ensemble des Burundais. Il avait promis de gouverner sans discrimination et de bâtir le pays sur des principes de bonne gouvernance, de respect des droits humains et de protection des citoyens.
Six ans plus tard, l’évaluation de ces engagements suscite des débats. Si certaines réalisations sont régulièrement citées par les partisans du pouvoir, notamment dans les infrastructures, la diplomatie ou certains programmes de développement, des voix critiques estiment que les résultats restent en deçà des attentes de la population. Les défis liés au coût de la vie, à l’accès aux devises, à l’emploi des jeunes, à l’approvisionnement en carburants ainsi qu’à la gouvernance économique continuent d’alimenter les discussions sur le bilan du septennat.
À l’heure où le président entame sa dernière année de son mandat, la question suivante demeure : dans quelle mesure les promesses formulées en 2020 ont-elles été concrétisées ? Les réponses varient selon les sensibilités politiques et les secteurs concernés.
Réactions
Gabriel Rufyiri : « Les chiffres sont très alarmants »
Pour le président de l’Olucome, tous les agrégats économiques montrent que le Burundi n’avance pas. Il signale que côté PIB, au Burundi, le citoyen a en moyenne 350 dollars par an, donc moins d’un dollar par jour.
« Cet indicateur montre que depuis plus de 20 ans, on n’a jamais avancé. Sur le taux de croissance économique, les chiffres officiels montrent qu’on est à 3, 4. Or, un pays qui avance économiquement à un taux de croissance de deux chiffres qui est entre 10 et 12. Mais, chez nous, on est encore entre 3 et 5. »
Quid de l’inflation ? Selon lui, le Burundi a une inflation vraiment intolérable. « Entre 25 et 30, on arrive souvent même à 40, au moment où l’inflation qui est tolérable est en dessous de 7. Donc, les chiffres sont très alarmants aux niveaux économique et de la gouvernance. »
Au niveau de la corruption, M. Rufyiri fait savoir que les indicateurs sont aussi au rouge. « On a 17%. Nous sommes parmi les cinq pays les plus corrompus au monde. »
Côté gouvernance, il signale que le Burundi est parmi les premiers pays où elle est mauvaise. « Au niveau de la transparence budgétaire, on a 43%. Au niveau de la participation publique, selon les chiffres de l’année passée, on est à zéro. Il n’y a pas de débat sur le budget. »
D’après lui, le budget général de l’État est financé à plus de 70% du budget de fonctionnement à travers les impôts et taxes. « Notre budget émane de la dette intérieure parce que les partenaires du Burundi aujourd’hui ne sont pas vraiment valorisés à travers le budget. »
Agathon Rwasa : « Le tableau est terne »
Cet acteur politique de l’opposition se montre déçu du bilan des réalisations du président Evariste Ndayishimiye. Il se résume simplement en quelques mots pour exprimer que le tableau est terne.
« Si nous nous convenons que la mission principale de tout gouvernement est d’œuvrer à la promotion socio-économique et politique des citoyens, on peut dire que six ans du régime actuel affichent un résultat très décevant. Voyez combien les motoristes peinent à avoir du carburant, considérer comment les agriculteurs (plus de 90% de la population) ont du mal à accéder aux intrants agricoles, observer la flambée des prix qui défraie la chronique pour ne citer que cela. Le tableau est si terne qu’on se demanderait ce qui a piqué ceux qui souhaitent la reconduction du Général ».
Kefa Nibizi : « Le bilan est très sombre »
Le président du parti Codebu Iragi rya Ndadaye trouve que dans tous les domaines de la vie nationale, le mandat du président Ndayishimiye a échoué. « C’est un échec. Son bilan est très sombre que ce soit politique, économique, social. On a connu des carences de produits de première nécessité, notamment les carburants, les médicaments, le sucre et d’autres produits. Donc, on a connu une cherté de la vie où il est devenu très difficile de joindre les deux bouts du mois. »
Ce politicien indique que c’est sous le règne de Ndayishimiye qu’on est retourné dans le monopartisme. « Il est venu de la démocratie, il va terminer son mandat après avoir mis la croix sur la démocratie. »
Selon M. Nibizi, le président Ndayishimiye a toujours clamé haut et fort qu’il défend la transparence et la bonne gouvernance. « Mais, lui-même a avoué qu’il n’a pas pu contenir les gens qui dilapident les deniers publics. On a entendu que des discours, mais pas suivis des faits. »
Il ajoute que c’est sous la Présidence de Ndayishimiye qu’on a assisté à des réfugiés économiques. En plus des médecins et des enseignants, il y a beaucoup de jeunes qui quittent le pays, y compris des universitaires, pour aller faire de petits emplois à l’étranger. »
Pour lui, c’est une preuve que la situation socio-économique burundaise devient de plus en plus invivable.
Jean de Dieu Mutabazi : « Le bilan est positif »
« Pour moi, le bilan est positif et l’optimisme est autorisé. Au niveau politique, on a remarqué un renforcement de l’unité des Burundais dans leur diversité ethnique, politique et autres. Il en est de même au niveau de la consolidation de la cohésion sociale, de la paix et de la sécurité à travers un dialogue périodique avec les forces vives de la Nation que ça soit les hommes politiques, les membres de la société civile ainsi que les confessions religieuses », estime le président du parti Radebu.
Côté sécurité, M. Mutabazi trouve que le président Ndayishimiye a fait un travail assidu pour stabiliser la sous-région en combattant l’ennemi du Burundi à l’ouest du pays ainsi qu’à l’est de la RDC. « Au niveau diplomatique, on peut dire qu’un grand travail a été abattu parce que le président Ndayishimiye a accédé au pouvoir au moment où le Burundi était dans un isolement presque total. Alors, il a rendu le Burundi plus ouvert et plus fréquentable au niveau international. » Il mentionne que c’est sous son règne que les sanctions européennes, des Etats-Unis et bien d’autres contre le Burundi ont été levées.
« Il a conquis la confiance des pays de la sous-région, des pays de la région, d’Afrique et même du monde entier. C’est ainsi que la plupart de ses collègues présidents lui ont confié les plus hautes responsabilités de diriger les différentes organisations régionales jusqu’à devenir président de l’Union africaine. »
Pour M. Mutabazi, cela est une marque importante de la confiance. Ce qui a permis au Burundi de retrouver sa place dans le concert des Nations.
Côté économie, il indique que des réalisations positives existent. Il cite des ouvrages construits comme les barrages, les routes, etc. « Même si certaines se réalisent tout doucement mais c’est de manière progressive. »
Il reconnaît néanmoins que tout n’est pas rose. « Il y a des défis qui sont posés, non seulement au niveau du Burundi mais aussi au niveau mondial. Ce sont des effets collatéraux, des effets indirects dus aux différentes guerres, dans le monde notamment au Moyen Orient, en Ukraine, etc. »
Olivier Nkurunziza : « Le bilan reste contrasté »
Le président du parti Uprona estime que le bilan des six années de gouvernance du président Ndayishimiye est contrasté.
Sur le plan politique, il juge le bilan de largement négatif, dénonçant au passage le recul de la démocratie, des irrégularités lors des élections de 2025 et des pressions exercées sur les partis d’opposition. Il critique également la forte présence des membres du parti au pouvoir dans les institutions publiques.
Au niveau économique, il relève plusieurs difficultés persistantes : pénurie des carburants, manque de devises, hausse du coût de la vie, pénuries des produits de première nécessité, problèmes d’approvisionnement en engrais chimiques et chômage élevé des jeunes.
Sur le plan diplomatique, il reconnaît des progrès importants grâce au rétablissement des relations avec plusieurs partenaires internationaux et à la participation active du Burundi dans les organisations régionales. Il estime toutefois que les relations avec le Rwanda doivent encore être améliorées.
Concernant la gouvernance, il salue certaines réformes comme le système PTBA et le nouveau découpage administratif, mais considère que leurs résultats restent limités. Il dénonce également la corruption, les détournements de fonds publics et le manque d’indépendance de la justice.
En matière de droits humains, il reconnaît l’absence de conflit armé généralisé, mais évoque des préoccupations liées aux intimidations politiques, aux restrictions visant les journalistes et défenseurs des droits humains ainsi des allégations conduisant à d’arrestations arbitraires et aux disparitions forcées.
Olivier Nkurunziza estime que les avancées enregistrées, notamment en diplomatie, restent insuffisantes face aux défis persistants en matière de démocratie, de gouvernance, d’économie et de respect des droits fondamentaux.
Hamza-Venant Burikukiye : « C’est un leader rassembleur »
D’après le représentant légal de CAPES+, durant les six dernières années, des avancées importantes ont été réalisées. « Le bilan est très positif. Au point de vue politique, tout d’abord, on a un leader qui est rassembleur, c’est un fervent d’un dialogue, c’est quelqu’un qui se met toujours à côté des partenaires politiques, c’est quelqu’un qui a donné la parole à toute la population. »
Burikukiye trouve l’actuel président est très proche de la population. « Il a donné son numéro de téléphone privé. Il a aussi animé des émissions publiques directes. C’est un président qui s’approche de sa population. C’est quelqu’un qui laisse les gens s’exprimer. »
Côté liberté de la presse, il signale que depuis que M. Ndayishimiye est au pouvoir, les médias ont eu un espace de travail très libre. « Il a même donné un message aux dirigeants pour laisser les médias travailler, donner les informations, ne pas laisser les populations emportées par les rumeurs. »
Comme autre bilan, M. Burikukiye indique que le chef de l’Etat a incité la jeunesse à l’amour de la patrie. Il ajoute qu’au niveau économique, le président Ndayishimiye a d’abord encouragé les investisseurs locaux. « Quand il part en voyages à l’étranger, souvent il y va avec un bon nombre d’investisseurs burundais pour qu’ils aillent eux-aussi voir les expériences d’ailleurs, chercher d’autres partenariats. »
Il mentionne qu’il a aussi restructuré le secteur minier. « Avant, c’était une anarchie totale, c’était pour un intérêt des individus. Il a supprimé les conventions fantômes. Il a encouragé par contre de travailler de façon transparente à travers les coopératives de production. Et voilà, les exportations se font publiquement alors qu’avant, elles étaient secrètes. On ne savait pas qui fait quoi. Je pense que d’ici peu, on va voir le gain de ces minerais. »
Selon lui, de nouvelles usines et industries ont vu le jour. Des routes et d’autres infrastructures publiques ont été construites. Il met aussi à son actif le projet du chemin de fer qui va relier la Tanzanie, le Burundi et la RDC.
Gaspard Kobako : « La promesse présidentielle d’améliorer les conditions de retraite demeure non honorée. »
Le président du parti ADN critique vivement la non-réalisation de la promesse présidentielle faite en 2020 d’améliorer les conditions de retraite des fonctionnaires de la Fonction publique. Six ans après, il estime que cette promesse demeure non honorée et dénonce une gestion incohérente du dossier.
Selon lui, la mise à la retraite « forcée » de nombreux fonctionnaires le 30 juin 2023 a eu de lourdes conséquences : aggravation des conditions de vie des retraités, difficultés de remboursement des crédits bancaires, problèmes de santé liés au stress et baisse de la qualité de l’enseignement. Il reproche également aux autorités d’avoir multiplié les annonces et explications contradictoires sans apporter de solutions concrètes.
Kobako appelle le gouvernement à faire preuve de réalisme, à mieux planifier ses décisions et à engager un dialogue sincère avec les retraités.
Analyse
Jean Ndenzako : « Un bilan économique contrasté »
Même si tout n’est pas au rouge, le paysage est loin d’être tout vert.
Une stabilité sans guerre mais fragile
Depuis six ans, selon l’économiste Ndenzako, le Burundi n’a pas replongé dans une guerre ouverte. Il fait savoir que cette absence de conflit généralisé est un acquis majeur dans une région marquée par l’instabilité.
Pour lui, cette stabilité offre un minimum de visibilité aux ménages et aux entreprises. « Mais, elle reste relative. Des épisodes d’insécurité sporadiques, des tensions politiques et un climat de libertés restreintes continuent de peser sur la confiance et sur l’envie d’investir à long terme. »
Des déséquilibres macroéconomiques lourds
Sur le plan économique, l’économiste fait savoir que plusieurs indicateurs clés se sont nettement dégradés notamment l’inflation élevée qui rogne le pouvoir d’achat et renchérit le coût de la vie, surtout pour l’alimentation et les produits importés.
Il explique que la pression sur la monnaie et les difficultés du secteur extérieur limitent la capacité du pays à financer ses importations et à stabiliser les prix. Pour les entreprises, il souligne que l’environnement reste incertain avec des coûts de production en hausse et des marges étroites.
Entre efforts de réforme et réalité sociale
Jean Ndenzako estime que le pouvoir actuel peut faire valoir certains efforts : volonté affichée de diversifier l’économie, projets d’infrastructures, recherche de partenariats. Mais, ces avancées demeurent fragiles et inégales. « Pour une grande partie de la population, la réalité quotidienne est celle d’une insécurité économique : revenus insuffisants, difficulté à se soigner, vulnérabilité face aux chocs. »
Il conclut en disant que le bilan des six dernières années est donc contrasté : « Le pays a évité l’embrasement et dispose d’atouts, mais les déséquilibres économiques et sociaux restent profonds. Plutôt qu’un récit tout en vert ou tout en rouge, les faits appellent un débat public lucide et nuancé. »
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