Dimanche 07 mars 2021

Société

Ces noms qui rappellent le passé douloureux

07/06/2013 Rénovat Ndabashinze Commentaires fermés sur Ces noms qui rappellent le passé douloureux

Pour se souvenir de leur histoire sombre jalonnée de crises, faute de documents écrits ou d’autres repères, les Burundais se réfèrent à ces dernières pour donner des noms à leurs enfants. Et on a Ndarusanze (né dans une période de guerre), Rwimo (la crise), Ntahondereye

Lors d'une discussion avec la population à Cibitoke ¢Iwacu
Lors d’une discussion avec la population à Cibitoke ¢Iwacu

Sur la 5ème avenue, zone Gasenyi, commune Buganda, province de Cibitoke, des champs de manioc, des orangers, un paysage verdoyant et des maisons tantôt au toit de paille, tantôt de tôle, bordent la route Bujumbura-Cibitoke. Il est midi, c’est l’Ascension et des Chrétiens rentrent de la messe pendant que quelques jeunes jouent aux cartes. Parmi eux Mathias Gahungu, un sexagénaire catéchiste :
« En donnant à leurs enfants des noms de ce genre, les parents ont l’objectif de garder en mémoire cette période. C’est pour se rappeler que l’enfant est né dans une situation difficile, de crise, de guerre ».

A partir de ces noms, indique-t-il, les gens se rappellent de l’année où un événement douloureux s’est produit. Emmanuel Ndayisenga, 53 ans, explique ainsi : « l’enfant est pris comme une référence ». Daniel Hatibu, 43 ans, ajoute qu’appeler ainsi un enfant fait suite aux problèmes vécus, aux blessures endurées pendant des moments de crise. Il signale que des parents donnaient par exemple à leur enfant un nom comme ‘’Ndarusimvye’’ pour montrer qu’ils ont échappé à la mort.

Des noms gênants mais significatifs

Du côté de la jeunesse, de tels noms sont gênants mais significatifs. Jean Marie Nkurunziza, un jeune de 25 ans, souligne qu’un enfant porteur de ce genre de noms ne sent pas à l’aise : « Il ne comprend pas directement le sens et commence à se demander pourquoi. Et quand, il est avec d’autres jeunes, il se sent gêné ». Cela lui fait parfois mal et l’oblige selon M. Nkurunziza à s’isoler parce qu’il arrive que l’entourage se moque de lui.
Cependant, dans cette partie située à la frontière burundo-congolaise, touchée par les crises de 1972 et 1993 ainsi que par des attaques de rebelles, la population affirme que de tels noms vont aider la Commission Vérité Réconciliation (CVR) à découvrir la vérité. « Avec un nom comme Nsanzurwimo (J’y rencontre la crise, guerre), la CVR pourra connaître exactement l’année, le mois, le régime qui était en place à une époque donnée », signale Mathias Gahungu.

… et qui soulagent

Dans le site de Ruhororo, situé à environ 20 km de la ville de Ngozi, les déplacés indiquent que ce genre de noms revient souvent. Pascal Nkinahamira, trouve que les parents se référent à beaucoup des choses pour nommer leurs enfants. C’est soit à la souffrance, à la joie ou tout simplement, souligne-t-il, ils donnent des noms divins pour montrer que c’est à Lui (Dieu) de les protéger, de les faire grandir. Ce vieil homme indique qu’appeler ainsi leurs enfants aide à soulager leur peine.

Dans le quartier Swahili de la ville de Ngozi, des hommes rencontrés en train de boire un café, abondent dans le même sens. Michel, adolescent en 1972, raconte qu’à cette époque, les familles des personnes jugées traîtres (Abamenja) n’avaient pas le droit de faire le deuil ou tout autre rite lié à la mort : « Appeler leurs enfants des noms liés à cet événement les aidaient à supporter la douleur. »
Il signale que son petit frère a été appelé Ndimubansi (je cohabite avec les ennemis) parce que leur grand-frère avait été tué et qu’il ne pouvait pas faire les rites liés à la mort. Et le vieux Gatembo de préciser, tout en buvant sa tasse de café, que cette stratégie n’était pas pour appeler à la vengeance mais pour ne pas oublier cette période sombre.

A Ngozi, les gens indiquent que des enfants porteurs de tels noms pouvaient être touchés psychologiquement. Adjilani Bigirimana, orphelin de 1972, signale que quand les instituteurs faisaient des appels à l’école, un nom comme Nsanzurwimo pouvait provoquer des humiliations. « Certains orphelins ont été recherchés pour être tués parce qu’ils étaient appelés des enfants de traîtres Abamenja », fait-il remarquer. Affirmant qu’il n’a jamais vu son père, M. Bigirimana se rappelle qu’un jour, alors qu’il était en 4ème primaire, une institutrice est venue demander les noms des enfants nés en 1972 et les orphelins. Croyant que c’est pour leur donner une aide, il indique qu’ils se sont fait inscrire mais par après, précise-t-il, aucun n’a dépassé la 6ème primaire : « Même si on réussit au concours national, la place était accordée à un autre. Et par cette action, beaucoup d’orphelins de 1972 et des porteurs de noms comme Nsanzurwimo, Ndarusanze, … ont été traumatisés et ont abandonné l’école. »

Certains noms des Burundais reflètent l’histoire familiale 

« En principe les noms des Burundais ne sont pas choisis par hasard. Les noms trouvent une origine dans la famille. Certains s’inspirent des évènements heureux ou malheureux familiaux ou nationaux », signale Jérôme Niyonzima, journaliste à la radio Isanganiro. Il montre qu’en se référant au livre du Professeur Philippe Ntahombaye, intitulé : Des noms et des hommes, il est bien noté que dans la tradition burundaise, l’homme et son nom sont presque liés. Et encore, poursuit-il, nos aïeux disaient que « izina ntiriva ku biti riva ku bantu » (Les noms ne proviennent pas des arbres, mais des hommes).

C’est pour cette raison, selon lui, que lorsqu’on appelle un enfant par exemple Bukeyeneza, c’est-à-dire qu’il est né dans une période de joie, qu’il a été porte-bonheur. M. Niyonzima indique qu’il y a d’autres qui montrent des moments pénibles : c’est le cas, par exemple, de Ntahombaye ou de Ntahomvukiye qui montrent que l’enfant est né dans une situation de haine familiale ou communautaire. Le nom devient donc le refrain du climat régnant dans le voisinage et dans le pays en général.
Deux raisons poussaient les Burundais à cette pratique. D’un côté, ils croyaient que la mort allait craindre un enfant porteur d’un mauvais nom. Et de l’autre côté, c’était pour se rappeler le passé.

Le nom est un message que les parents veulent donner au public

Gertrude Kazoviyo, professeur à l’Université du Burundi indique qu’en donnant aux enfants des noms liés à la guerre, à la joie, … il y a un message que les parents veulent donner au public. D’après elle, Claude Lévi-Strauss, un anthropologue et ethnologue français, signale que cette stratégie vise à montrer à la famille et tout le monde les circonstances dans lesquelles l’enfant est né : « Appeler un nom de guerre à un enfant, c’est une façon de montrer que malgré la guerre, les difficultés, la famille a eu un enfant : c’est la victoire du bien sur le mal ». Les parents ont aussi l’objectif de dire que demain sera meilleur, souligne-t-elle.

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