Le 20 février 2024, la Société pétrolière du Burundi (Sopebu) a vu le jour par décret présidentiel. Parmi ses principales missions, définies à l’article 2 du décret de création, figure « la distribution équitable des produits pétroliers dans les différentes localités du pays ».
À cette période, le pays connaît une pénurie sévère des carburants qui affecte les rouages de l’économie nationale. Les effets de cette crise sont ressentis jusqu’au Palais des congrès de Kigobe. Lors d’une séance plénière en juin 2024, un député interpelle ses collègues en les invitant à penser à ceux qui devront rentrer à pied allant jusqu’à proposer « d’écourter les travaux afin de leur permettre de partir plus tôt ».
Quelques jours plus tard, la Sopebu met du carburant à la disposition des députés. Cette décision marque le début d’un système d’approvisionnement réservé à certaines catégories de bénéficiaires.
Petit à petit, la liste s’est élargie aux employés de plusieurs ministères, notamment ceux de la Défense nationale, de l’Intérieur et de la Sécurité publique, du Commerce, des Finances et de la Justice, ainsi qu’à ceux du Secrétariat général de l’État, de la Banque de la République du Burundi (BRB) et de l’Office burundais des recettes (OBR).
A la liste s’ajoute les établissements financiers (les banques commerciales) ainsi que les employés des organisations internationales. Pour ces catégories, l’approvisionnement s’effectue sans les longues files d’attente auxquelles sont confrontés la majorité des automobilistes. Le carburant leur est distribué selon un calendrier hebdomadaire, semaine après semaine, dans des points d’approvisionnement dédiés.
Toutefois, la Sopebu n’a jamais rendu publics les critères ayant présidé à leur sélection. Pendant ce temps, les autres usagers continuent de subir les effets de la pénurie.
« Cette situation est une véritable aberration »
Parmi les usagers qui dénoncent le plus cette différence de traitement figurent les chauffeurs de taxi et les particuliers qui passent parfois plusieurs semaines devant les stations-service dans l’espoir d’être servis. Selon eux, cette « catégorisation » les pénalise alors même qu’ils assurent un service essentiel à la population.
« Pour nous qui faisons le transport, c’est une véritable aberration. La Sopebu peut sortir une liste d’une vingtaine de stations-service pour distribuer des carburants. Mais pour nous, seules deux stations sont prévues alors qu’il y a plus de 6 000 taxis dans le pays. En conséquence, nous sommes contraints de nous approvisionner au marché noir. C’est injuste », déplore un chauffeur de taxi qui affirme n’avoir reçu aucun approvisionnement dans une station-service depuis plus de cinq mois.
Selon lui, cette situation est d’autant plus incompréhensible puisqu’ils remplissent une mission de service public. « Ce qui nous révolte le plus, c’est que la Sopebu privilégie les voitures de promenade alors que nous transportons des malades, des enfants qui vont à l’école, des travailleurs et des marchandises. Qui plus est, nous contribuons à l’économie du pays à travers les taxes et impôts. Nous payons notamment 15 000 FBu de taxes communales, 20 000 FBu de frais de stationnement, sans compter les autres taxes annuelles. Malgré cela, nous avons l’impression d’être relégués au second plan ».
N.D., un usager privé dénonce également un système qu’il juge discriminatoire. Il raconte son expérience. « Il y a quelques jours, je me suis rendu à la station-service Sabemeli pour m’approvisionner. À peine arrivé, les pompistes m’ont expliqué qu’elle était réservée uniquement aux VIP : les employés de l’OBR et ceux de la BRB ».
Il interpelle les autorités à cesser cette pratique de deux poids deux mesures. « Nous demandons que tous les citoyens soient traités de manière équitable. Nous souhaitons que la Sopebu prenne conscience de la gravité de la situation. Et si un jour nous avons l’occasion de nous adresser au président de la République, nous lui exposerons toutes ces difficultés ».
Réactions
Faustin Ndikumana : « Il existe une véritable injustice sociale »
Le directeur national de Parcem reconnaît que le mode actuel de distribution des carburants soulève des questions d’équité et de gouvernance économique.
« Ce qui se passe actuellement dépasse l’entendement. Les carburants sont un produit stratégique par excellence. Il est au cœur de la mobilité des personnes et des biens, du fonctionnement des services publics et privés ainsi que des activités économiques. Lorsqu’il vient à manquer, toute l’économie est paralysée. La pénurie alimente également l’inflation et accentue la paupérisation de la population ».
Selon lui, le système de distribution mis en place constitue, à lui seul, un aveu de la rareté du produit. « Les autorités ne peuvent plus soutenir que les carburants sont disponibles en quantité suffisante. Le rationnement actuellement appliqué montre qu’elles sont elles-mêmes conscientes de l’insuffisance des stocks. »
Malheureusement, ce rationnement s’accompagne d’une inégalité de traitement entre les citoyens. Lorsqu’’un produit devient rare, il favorise la spéculation, mais aussi des pratiques « clientélistes ». Aujourd’hui, « des relations de proximité avec les responsables de la Sopebu » semblent devenir un moyen d’obtenir du carburant.
À ses yeux, cette situation consacre un système de deux poids, deux mesures. Il existe une véritable « injustice sociale ». Nous assistons au développement d’un capitalisme de copinage où des structures créées par l’État deviennent des instruments permettant à certains groupes privilégiés de contrôler l’accès à une ressource stratégique.
L’économiste s’interroge également sur la politique de fixation des prix. « Comment justifier le maintien d’un prix officiel d’environ 4 000 FBu le litre pour une minorité de bénéficiaires alors que la majorité des citoyens est contrainte de s’approvisionner sur le marché parallèle à des prix pouvant atteindre 15 000 FBu le litre ? En réalité, cela revient à accorder une subvention déguisée à une catégorie de personnes tandis que les autres en supportent le coût. »
Pour lui, cette politique prive également l’Exécutif d’importantes recettes. Il plaide pour un ajustement du prix officiel afin de le rapprocher des réalités du marché. « Un prix compris entre 7 000 et 8 000 FBu le litre permettrait de mettre tous les citoyens sur un pied d’égalité, de réduire le recours au marché noir, de redynamiser l’économie et d’accroître les recettes fiscales de l’État. »
À défaut d’une réforme, prévient-il, les inégalités risquent de se creuser davantage. « A ce jour, une grande partie de Burundais mène une vie de plus en plus difficile à cause de la pénurie tandis qu’une minorité continue de bénéficier d’un accès privilégié aux carburants. Cette situation ne peut pas perdurer ».
Gabriel Rufyiri : « Ces institutions devraient se limiter à leur mission de régulation »
Pour le président de l’Olucome, la question de la distribution des carburants est indissociable des principes d’équité, de transparence et de bonne gouvernance.
Il rappelle que Constitution ainsi que la vision Burundi 2040-2060 dans sa phase 3 consacrent le principe « d’équité sociale dans le partage des biens publics », dont les carburants font partie. « Il peut certes exister des exceptions, notamment pour certains services essentiels de l’État et de sécurité, mais celles-ci ne doivent jamais devenir la règle ».
Jusqu’à maintenant, « nous ignorons les critères qui président au choix des institutions et des catégories de bénéficiaires. » Selon lui, la lumière est nécessaire pour davantage de transparence dans les décisions de la Sopebu.
Il affirme que la rareté des carburants est en grande partie la source des tensions actuelles. « Plus un produit est rare, plus il est convoité. Tant que cette pénurie persistera, les frustrations demeureront. Nous devons gérer équitablement les faibles quantités dont nous disposons. »
Il estime que la responsabilité de cette situation ne repose pas principalement sur la Sopebu. « La véritable responsabilité incombe au gouvernement et à la BRB qui ne parviennent pas à mobiliser suffisamment de devises pour importer les carburants. La Sopebu agit dans un contexte extrêmement difficile et exécute des décisions qui relèvent d’autres niveaux de responsabilité. »
À ses yeux, le rôle de la Sopebu devrait être revu dans un contexte où le gouvernement intervient dans le secteur économique. « L’importation et la commercialisation des carburants devraient revenir aux opérateurs économiques ».
Selon lui, cette confusion des rôles, qui concerne également d’autres institutions publiques comme l’Obuha et l’ARB, nuit à l’efficacité de leurs actions. « Ces institutions devraient se limiter à leur mission de régulation plutôt que de cumuler les fonctions de contrôle, d’importation et de commercialisation. »
M. Rufyiri estime également que les prix actuels ne correspondent plus aux réalités du marché régional. « Dans plusieurs pays de la sous-région, le litre de carburant coûte bien plus de 10 000 FBu. Il faut revoir cette politique des prix afin de favoriser l’approvisionnement du pays en carburants. »
Il reconnaît néanmoins quelques avancées depuis la création de la Sopebu. « Les désordres observés auparavant dans les stations-service ont fortement diminué. Mais, cela ne résout pas le problème fondamental : la disponibilité des carburants. »
Pour lui, la solution durable passe par une augmentation des importations. Il établit un parallèle avec la pénurie de sucre il y a quelques mois. « Elle s’est résorbeé lorsque le gouvernement a autorisé les importations ». Il en sera de même pour les carburants si le secteur est davantage libéralisé.
En outre, le patron de l’Olucome s’inquiète des conséquences économiques et sociales de la pénurie. « Les retards au travail sont devenus fréquents, les activités économiques sont fortement perturbées, les produits de première nécessité se renchérissent et de nombreuses personnes passent plusieurs heures dans les files d’attente. Cette situation entretient un climat de fatigue physique et psychologique. »
Selon lui, l’équité sociale constitue l’un des fondements de la cohésion nationale. « Une société ne peut fonctionner durablement lorsqu’une minorité bénéficie de privilèges pendant que la majorité supporte seule les conséquences de la pénurie. La justice sociale, la transparence et la bonne gouvernance doivent guider les politiques publiques. »
Jean Ndenzako : « Le carburant n’est plus attribué à ceux qui en ont le plus besoin pour produire des richesses »
Pour l’économiste et professeur d’universités, la pénurie des carburants ne se résume pas à un simple manque de stocks. Elle révèle surtout la manière dont une ressource devenue rare est répartie entre les différentes catégories d’usagers.
Lorsque les carburants deviennent insuffisants alors que son prix reste fixé en dessous de sa valeur réelle, les difficultés ne disparaissent pas. Elles prennent d’autres formes : les longues files d’attente, le marché noir et les privilèges accordés à certaines catégories de bénéficiaires.
Selon lui, le système de distribution actuellement en vigueur permet certes d’assurer le fonctionnement de certaines institutions jugées essentielles mais, il ne règle pas le problème de fond. « Il déplace simplement la pénurie. Pendant que certains sont servis en priorité, les autres attendent davantage ou sont contraints de se tourner vers le marché parallèle. »
Cet économiste estime que cette situation a des conséquences importantes sur l’économie. « Le carburant n’est plus attribué à ceux qui en ont le plus besoin pour produire des richesses, transporter des marchandises ou développer leurs activités, mais en fonction de critères administratifs. Cela freine la production, le commerce et les services. »
Par conséquent, il indique qu’une telle situation favorise l’apparition de pratiques de favoritisme où certains cherchent à obtenir des privilèges ou des interventions pour être servis avant les autres. « Ces démarches mobilisent du temps et des ressources sans créer de valeur pour l’économie. »
Face à cette situation, il plaide pour une réforme progressive du système de distribution. Selon lui, un ajustement transparent des prix, accompagné de mécanismes de protection en faveur des ménages les plus vulnérables et des secteurs essentiels, permettrait de réduire les files d’attente, de limiter le marché noir et d’améliorer l’efficacité de la distribution.
Il trouve que la question n’est donc pas de savoir s’il faut rationner les carburants en période de pénurie, mais de déterminer combien de temps un tel système peut être maintenu sans aggraver les inégalités, ralentir l’activité économique et fragiliser la confiance des citoyens dans les mécanismes de distribution.
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