Vous vivez à Bruxelles. Vous affirmez que le modèle d’éducation que la diaspora poursuit en Occident cache une fragilité invisible. Quel est ce malentendu ?
Ce malentendu est d’autant plus délicat qu’il part d’une excellente intention : celle d’offrir un avenir plus serein à ses enfants. En arrivant en Occident, les familles découvrent un système qui place l’enfant au centre absolu de tout. Sur le plan de la protection et de la sécurité physique, c’est une excellente chose.
Mais, sur le plan de la maturité personnelle, c’est plus complexe : on lui inculque très tôt une culture axée sur ses droits immédiats, en laissant ses devoirs dans l’ombre. L’école et la société lui répètent qu’il a tous les droits, en lui fournissant des outils et des numéros d’écoute à la moindre réprimande.
Les parents se retrouvent alors désarmés, n’osant plus poser de limites de peur d’être mal compris par l’environnement local. L’enfant grandit avec la sensation que le monde entier est un service automatique à sa disposition.
Vous décrivez un enfant placé sur un piédestal par la société. Mais, comment ce cadre bascule-t-il, concrètement, dans cette culture du « tout lui est dû » au sein même du foyer ?
Par la force des choses et le manque de temps. Pris par le rythme intense du quotidien et des horaires de travail lourds, les parents cherchent avant tout à préserver l’harmonie à la maison. Pour compenser le déracinement ou leur absence, ils compensent par l’abondance matérielle.
Le foyer se transforme alors en un espace de négociation permanent. On offre à l’enfant les derniers smartphones et des gadgets technologiques.
On l’habitue inconsciemment à la logique de la nouveauté : rien ne se répare, tout se remplace au moindre caprice. En pensant le rendre heureux par cette absence de frustration, les parents commettent pourtant un contre-sens : ils ne libèrent pas l’enfant, ils le déstabilisent.
Pourquoi un enfant à qui l’on offre tout et à qui l’on évite la frustration se retrouverait-il déstabilisé ?
Parce qu’un enfant a besoin des repères fixes pour grandir sereinement. Quand un père ou une mère se met au niveau d’un enfant de huit ans pour négocier interminablement les règles de la maison, il pense faire preuve d’ouverture.
En réalité, il l’insécurise. Inconsciemment, l’enfant ressent que ses caprices dictent les règles et qu’il n’y a plus d’adulte solide pour structurer son univers. Se retrouver ainsi aux commandes de ses propres choix sans boussole morale, à un âge si tendre, est une source d’anxiété invisible. Cette absence de limites claires fragilise notre jeunesse.
On en fait des rois à la maison, mais on oublie qu’ils manquent encore d’expérience pour guider leur propre vie face aux réalités extérieures.
Justement, que se passe-t-il lorsque cet enfant, habitué à ce que tout soit simple et négociable, doit quitter le nid familial pour entrer dans la vie active ?
Le passage à l’âge adulte est un choc d’une grande intensité. Du jour au lendemain, la bulle protective éclate. Ce jeune adulte se retrouve soudain face à une montagne de réalités concrètes : engagements citoyens, gestion financière, rigueur professionnelle… Laissez-moi vous confier l’histoire d’un proche à Bruxelles. Il a cumulé deux emplois pénibles pendant des années pour que son fils ne manque de rien : vêtements de créateurs, permis payé, voiture à 18 ans, dernier iPhone chaque année.
À 22 ans, ce jeune homme a décroché son premier emploi de bureau. En découvrant son tout premier salaire net, il s’est effondré en larmes au milieu du salon familial.
En quelques mois, ce garçon a développé une tristesse profonde et a démissionné. Il était incapable de tolérer la moindre remarque d’un supérieur ou la modestie d’un salaire de débutant. On en fait des adultes désarmés face au quotidien.
En vous écoutant, on se demande si cette fragilité face à l’effort ne finit pas aussi par impacter sa vie affective, sa manière de construire un couple ?
C’est un lien direct. La logique reste la même. Comment voulez-vous qu’un jeune adulte qui n’a jamais appris à patienter ou à surmonter une contrariété puisse construire une relation humaine durable ? Ce conditionnement de l’enfance se transpose dans la vie amoureuse.
On assiste aujourd’hui à un véritable « zapping » affectif. Les relations deviennent de grands supermarchés virtuels. Pour une simple incompréhension, une dispute banale ou un manque de compromis pourtant nécessaire à toute histoire à deux, on préfère rompre. On quitte son compagnon ou sa compagne au moindre défaut, exactement comme on remplaçait le smartphone de l’adolescence.
C’est l’obsolescence programmée des sentiments. Les unions se font rares, les séparations se multiplient, et l’idée même de fonder une famille est repoussée au nom de la liberté individuelle et du confort immédiat.
Mettre de côté l’idée de fonder une famille par confort, c’est une rupture culturelle majeure pour un Burundais. Chez nous, la descendance est perçue comme un maillon sacré de l’existence…
C’est le fondement même de notre vision de la vie ! Et c’est là que se situe le plus grand des paradoxes. Je connais énormément de couples d’amis de la diaspora qui ont fait le voyage vers l’Occident d’abord et avant tout en quête d’enfants. Ils ont quitté le pays pour bénéficier des progrès de la médecine, de la science, pour enfin réaliser ce rêve sacré de donner la vie.
C’est une démarche magnifique, un combat de chaque instant. Mais, le drame c’est de voir cet échec cinglant une fois sur place : ces enfants, tant attendus, tant désirés, pour lesquels on a remué le ciel et la terre, grandissent dans ce moule occidental et finissent par adopter la culture du couple jetable. Eux qui sont nés du miracle médical et d’un amour immense décident, une fois adultes, de ne pas transmettre la vie, simplement pour préserver leurs vacances. Au Burundi, l’enfant est la continuité de la famille, le porteur de la mémoire.
En Occident, il est devenu une contrainte budgétaire.
Ne pas avoir d’enfant est au Burundi considéré comme une épreuve partagée par toute la communauté. En Occident, c’est devenu un choix de vie assumé. On oublie que ce refus de s’engager et de transmettre prépare silencieusement la solitude de demain.
Comment ce refus de s’investir dans des liens durables mène-t-il, à terme, à l’isolement du grand âge ?
C’est une suite logique : ce jeune qui a traité ses relations comme des biens consommables finit par vieillir.
Les années passent, la jeunesse s’éloigne, et il se retrouve à 75 ou 80 ans, seul dans un appartement sans enfants, sans petits-enfants, sans réseau familial pour veiller sur lui.
C’est ainsi que l’on en arrive à des situations dramatiques, devenues tristement courantes : des personnes âgées qui s’éteignent dans l’indifférence totale et dont on ne constate le décès qu’après plusieurs semaines, alerté uniquement par l’odeur qui interpelle le voisinage… C’est la destination finale de l’enfant-roi : il a commencé sa vie entourée d’écrans et de jouets jetables par caprice. Il la termine dans le silence absolu, oublié de tous. La boucle de l’individualisme s’est refermée.
Pourtant, les sociétés occidentales cherchent des réponses techniques à ce vieillissement, notamment à travers l’apport de nouvelles technologies, ou encore le développement de l’intelligence artificielle et de la robotisation.
C’est une illusion de penser que la technique peut remplacer l’humain. On cherche des solutions matérielles à ce qui est en réalité une crise profonde du lien et de la transmission.
Certes, les technologies modernes et l’intelligence artificielle font des miracles : des systèmes automatisés peuvent distribuer les traitements à heure fixe ou mobiliser un patient alité avec une immense délicatesse technique.
Mais, que fait une machine face à la détresse morale d’une fin de vie ? Rien. Un robot est incapable d’offrir ce dont un être humain a profondément besoin : la sincérité d’un regard, le réconfort d’une présence humaine, la chaleur d’une main qui se pose sur la vôtre, ou l’écoute d’un souvenir d’enfance.
Confier nos aînés à des machines, c’est confondre le soin technique avec l’affection. Une machine ne console pas, elle gère des fonctions de maintenance.
En tant que parent de la diaspora ou candidat au départ, quel est le chemin pour préserver ses enfants de cette trajectoire ?
Il faut cultiver un art de vivre différent et protecteur au sein de nos foyers. La vraie réussite ne se mesure pas aux marques de vêtements ou au nombre de tablettes à la maison.
Le bien-être matériel a un prix humain invisible que les réussites de façade ne montrent jamais. Aux parents, je conseille simplement d’apprendre à leurs enfants à apprivoiser la patience et à comprendre la valeur de l’effort.
Apprenons-leur à réparer leurs objets plutôt qu’à les jeter au premier dysfonctionnement ; c’est sur ce petit geste tout simple qu’ils apprendront demain à réparer leurs relations amicales, professionnelles et amoureuses.
Ne laissons pas la consommation remplir le vide éducatif. C’est à nous de faire vivre ce qui fait notre force : le sens du partage, le respect des aînés et la certitude qu’une vie réussie se mesure à la force des liens que l’on tisse avec ceux que l’on aime.
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