Notre journaliste Jean Bigirimana porté disparu depuis 3665 jours. Nous ne l'oublions pas.

Au coeur du pays : Chez les jeunes et les femmes, c’est le développement d’abord, la politique après

Face aux difficultés économiques et sociales, les jeunes et les femmes se tournent vers les activités génératrices de revenus. A l’approche de la présidentielle de 2027, ils plaident pour une campagne électorale apaisée et davantage centrée sur le développement des communautés locales.

Espérance Kecuru, 40 ans, mère de cinq enfants et habitante de la zone Marenga, est cultivatrice et commerçante de bananes mûres. Elle témoigne que la promotion de la femme dans sa localité a connu des avancées significatives même si plusieurs défis persistent.

« Sur notre colline, la récolte des haricots n’a pas été bonne à cause des changements climatiques. Presque tous les champs ont été touchés par la sécheresse. Je serai obligée d’acheter le haricot au marché alors que j’en avais cultivé dans mes champs. »

Elle ajoute que le secteur agricole a connu de nombreuses perturbations ces derniers temps en raison notamment du manque d’accès aux fertilisants nécessaires à la production.

Elle s’est alors lancée dans le commerce afin de diversifier ses sources de revenus et de contribuer aux besoins de sa famille.

Selon elle, cette activité lui permet de se relever progressivement et d’aider son mari à subvenir aux charges du ménage.

« J’ai commencé avec un prêt de 20 000 BIF. Aujourd’hui, je peux réaliser un bénéfice journalier de 3 000 à 5 000 BIF par panier de bananes mûres vendues. J’ai déjà remboursé ce prêt et je travaille désormais avec mon propre capital ».

Grâce à cette activité, se réjouit-elle, il ne lui manque plus de produits de première nécessité à la maison comme le sel, l’huile et d’autres petites dépenses indispensables au bien-être de la famille.

Elle appelle les femmes à se prendre en charge et à faire preuve de courage. « Je rencontre parfois des femmes dans la rue en train de mendier alors qu’elles sont capables de travailler ».

Elle les encourage plutôt à entreprendre une activité génératrice de revenus ou à effectuer des travaux journaliers pour gagner un peu d’argent. « Chez nous, un cultivateur journalier perçoit entre 8 000 et 10 000 BIF par jour. Cet argent peut contribuer à résoudre certains problèmes du ménage et améliorer les conditions de vie de la famille. »

Des conflits conjugaux perturbent le développement

Les bureaux abritant le tribunal de Grande instance de Karusi

Certaines femmes de la commune Karusi dénoncent les comportements de certains hommes qui freinent le développement de leurs familles en prenant de nouvelles épouses et en abandonnant leurs foyers.

Marie-Jeanne Karenzo est l’une des femmes victimes de cette situation. Son mari l’a en effet abandonnée. Assise devant le tribunal de Grande instance de Karusi, main contre la joue, elle attend l’ouverture de l’audience. Le visage inquiet, elle espère que la justice apportera une solution au conflit qui l’oppose à son époux.

« Je fais face à de nombreuses difficultés causées par mon époux depuis plusieurs années. Nous ne nous entendons plus ni sur la gestion du foyer ni sur l’éducation des enfants ».

Lorsqu’il gagne de l’argent, s’indigne-t-elle, il préfère le dépenser seul sans consulter la famille. « Chaque fois, nous nous chamaillons. Cette situation affecte non seulement notre relation mais aussi nos enfants qui grandissent dans un climat de tension. » Selon elle, son mari a quitté le foyer pour vivre avec une autre femme dans la zone Karusi alors que leur mariage enregistré dans la zone Buhiga, à 12 km, n’a jamais été officiellement dissout.

« Les conflits familiaux freinent le développement des familles. En ce qui me concerne, si mon mari ne m’avait pas traitée de cette manière, je serais aujourd’hui à même de subvenir aux besoins de mes enfants ».

Au lieu d’investir son argent dans leur éducation et leur bien-être, elle est contrainte d’engager des dépenses pour les procédures judiciaires et les déplacements au tribunal.

Les unions libres freinent l’économie des ménages

De son côté, N.N., qui a préféré garder l’anonymat, explique que la polygamie affecte beaucoup l’économie des ménages. Elle témoigne avoir perdu sa parcelle après que son mari ait été surpris en compagnie d’une femme mariée.

« L’époux de cette femme a intimé l’ordre à mon mari de lui remettre les documents de notre parcelle pour éviter que l’affaire ne soit portée devant la justice. Comme il avait déjà amené cette femme à notre domicile, il a accepté de lui céder les papiers de la parcelle que j’exploitais pour subvenir aux besoins de ma famille »

Aujourd’hui, raconte-t-elle, elle continue à réclamer ce terrain. Elle dit avoir saisi les notables collinaires. « J’avais obtenu gain de cause devant les médiateurs (Abahuza), mais l’autre partie a décidé de porter l’affaire devant le tribunal ».

Toutes ces femmes demandent aux hommes de réfléchir à l’avenir de leurs familles, et particulièrement à celui de leurs enfants, avant de prendre des décisions qui risquent de détruire leurs foyers.

Suspendre les boissons très alcoolisées est salutaire

Anésie Niragira : « Les femmes doivent prendre les devants pour défendre leurs droits »

Anésie Niragira, cheffe du quartier Rubimba de la zone Nyamugari, se réjouit du niveau de développement des habitants de son quartier qu’elle qualifie de satisfaisant. Cela s’explique par l’existence des associations d’épargne et de crédit mises en place dans le cadre du projet Tuburura. « La majorité des membres sont des femmes. Ces dernières s’entraident en s’octroyant de petits crédits remboursables à moyen terme. »

La cheffe du quartier Rubimba souligne également les effets positifs de la suspension de la boisson Kick. « Cette boisson avait des conséquences néfastes sur la population. Elle constituait un frein au développement de notre communauté car, les personnes en état d’ivresse allaient jusqu’à détruire des stands au marché et à endommager les marchandises »

Lors des travaux de développement communautaire, déplore-t-elle, seules les femmes répondaient généralement présentes. Aujourd’hui, elle se félicite qu’elle ne voit plus d’ivrognes dans les rues.

Elle lance un appel à ses administrés, en particulier les femmes, de se mobiliser pour éradiquer toutes les formes de violences basées sur le genre. « Même si ces violences sont devenues moins fréquentes, elles existent encore. Les femmes doivent prendre les devants pour se protéger et défendre leurs droits ».

Elle invite les femmes à contribuer au bien-être de leurs foyers. Elle les encourage aussi à briguer les postes de responsabilité afin de participer aux instances de prise de décisions. « Cela contribuera à la lutte contre les violences basées sur le genre. »


« Nous voulons le développement avant la politique »

Les habitants de la commune Karusi expriment leurs préoccupations face aux difficultés économiques, à la pénurie des engrais chimiques, aux insuffisances du système éducatif et au manque d’infrastructures de base. A l’approche de la présidentielle de 2027, ils plaident pour une campagne électorale apaisée et davantage centrée sur le développement des communautés locales.
Jean-Claude Ndayishimiye :« Aujourd’hui, pratiquer l’agriculture coûte très cher, notamment à cause de la pénurie des engrais chimiques et du rétrécissement des terres agricoles »

Jean-Claude Ndayishimiye, 20 ans, originaire de la colline Buhinyuza, n’ayant pas eu l’opportunité de fréquenter l’école, il s’est tourné vers le métier de maçon pour subvenir à ses besoins. Malgré son faible niveau d’instruction, il nourrit depuis longtemps l’ambition de se lancer dans l’agriculture, l’élevage et l’entrepreneuriat.

Cependant, le manque de financements constitue un obstacle majeur à la réalisation de ses projets. « Aujourd’hui, pratiquer l’agriculture coûte très cher, notamment à cause de la pénurie des engrais chimiques et du rétrécissement des terres agricoles qui nous poussent parfois à les louer ».

Le jeune homme regrette également le manque d’opportunités économiques dans sa commune. « En tant que maçon, je suis obligé de travailler ailleurs. Presque tous les jeunes d’ici partent dans d’autres régions à la recherche de l’emploi ».

Il s’agit du même constat fait par Odillon Habayeho, étudiant en Agronomie à l’Institut technique agricole du Burundi (ITAB), situé au chef-lieu de la commune Karusi.

En tant que futur agronome, il regrette que la formation dispensée ne corresponde pas suffisamment aux réalités du terrain. Il n’y a pas d’adéquation entre formation et emploi. « On nous enseigne l’agriculture mécanisée et l’utilisation des machines agricoles mais sans pratique. Je vais bientôt terminer mes études et, jusqu’à présent, je n’ai jamais vu ces machines ».

Selon lui, la qualité de l’enseignement connaît également une baisse inquiétante. « Aujourd’hui, certains étudiants terminent leurs études sans être capables de s’exprimer correctement en français. C’est préoccupant ».

Il s’inquiète aussi des coupures récurrentes d’électricité qui perturbent les activités économiques et académiques. Selon lui, il faut que le gouvernement trouve des solutions durables à ce problème.

Un problème d’accès aux financements

Après avoir terminé ses études secondaires, N.B. habite au chef-lieu de la commune Karusi. Il a cherché un petit capital pour se lancer dans des activités génératrices de revenus. Il travaille avec les sociétés de téléphonie mobile. Ce qui lui permet aujourd’hui de subvenir plus ou moins à ses besoins.

Il fait observer que de nombreux jeunes de sa localité abandonnent l’école souvent à cause de la pauvreté ou par manque de motivation. D’autres quittent le pays pour aller chercher du travail à l’étranger, notamment en Tanzanie, faute d’opportunités locales.

Il regrette également que plusieurs jeunes porteurs de projets ne soient pas suffisamment accompagnés. Ce qui conduit souvent à l’abandon de leurs rêves. Il évoque aussi les difficultés d’accès aux financements.

Il déplore par ailleurs le manque de concrétisation des promesses faites aux jeunes par certains élus. « Les engagements liés à l’accompagnement électoral et à l’accès aux financements tardent à se matérialiser ».

Il lance un appel à la jeunesse pour qu’elle s’organise en associations ou en coopératives et valorise les activités génératrices de revenus plutôt que de se tourner systématiquement vers l’exil.

De mauvaises récoltes

Dans cette région de Kirimiro, la culture de la pomme de terre et du haricot constitue l’une des principales sources de revenus des ménages. Mais, cette saison culturale suscite de vives inquiétudes parmi les agriculteurs à cause de la pénurie persistante des engrais chimiques.

Suavis Ntakarutimana : « Pendant la période électorale, nous devons rester unis malgré nos différences politiques ».

Suavis Ntakarutimana de la colline Nyarugari, dont l’agriculture est la seule source de revenus, déplore cette situation avec amertume. « Les récoltes sont très mauvaises depuis deux saisons consécutives. Et lorsqu’il n’y a pas de récolte, il n’y a pas d’argent ». Pour améliorer les conditions de vie des agriculteurs, elle appelle les autorités à multiplier les coopératives et à faciliter l’accès aux crédits agricoles.

Elle évoque également les difficultés liées à l’approvisionnement en eau potable. « Nous sommes souvent obligés de puiser de l’eau dans les marais. Cela complique énormément notre quotidien avec le risque d’attraper les maladies des mains sales ».

De son côté, Vénancie Kaneza, habitante de la zone Mugari et membre de la coopérative « Turemeshanye », souligne les progrès réalisés grâce à l’organisation des femmes au sein des coopératives. « Les femmes ont compris l’importance des coopératives pour leur autonomisation. Nous travaillons principalement dans l’agriculture et l’élevage. Grâce à cette solidarité, nos conditions de vie se sont améliorées et les violences basées sur le genre ont considérablement diminué ».

À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, les habitants de Karusi souhaitent que les enjeux de développement occupent une place centrale dans les débats politiques.

Mme Ntakarutimana observe que seuls trois partis politiques : le CNDD-FDD, le CNL et l’Uprona sont véritablement visibles sur le terrain. Elle appelle les acteurs politiques à faire preuve de responsabilité durant la période électorale. « Le développement commence sur les collines. Pendant la période électorale, nous devons rester unis malgré nos différences politiques ».

Mme Kaneza se montre rassurante quant au climat social qui règnent dans sa communauté. « La population vaque normalement à ses occupations. La cohabitation entre les membres des différents partis politiques est bonne. Le vivre-ensemble est une réalité dans notre communauté ».


Le travail remplace la mendicité chez les personnes vivant avec un handicap

A Karusi, les personnes vivant avec un handicap refusent de faire la manche comme mode de vie. Elles se tournent plutôt vers des activités génératrices de revenus et encouragent les autres à s’organiser en associations. Les femmes, quant à elles, s’imposent dans des métiers longtemps considérés comme réservés aux hommes.
Emery Nzeyimana : « Nous avons choisi le travail au lieu de mendier »

En cette saison sèche, le marché de Karusi est recouvert d’une fine couche de poussière. Les allées sont peu fréquentées et les étalages modestement garnis. Au fond du marché, un atelier de couture attire l’attention. À l’intérieur, des hommes et des femmes vivant avec un handicap s’activent derrière leurs machines à coudre. Seuls les clients venus récupérer leurs commandes restent debout.

« Nous avons choisi le travail au lieu de mendier », affirme Emery Nzeyimana, président de l’association « Abasangirangendo », créée en 2003 et composée de 48 membres vivant tous avec un handicap.

Selon lui, la majorité des membres ont appris le métier de couture à Gitega avant de revenir l’exercer à Karusi. Leur objectif était clair : mettre en pratique les compétences acquises afin d’assurer leur autonomie financière.

Les premiers soutiens sont venus des ONG Africare et Action Aid. Grâce à cette activité, les membres de l’association parviennent aujourd’hui à scolariser leurs enfants et à subvenir aux besoins de leurs familles.

Au fil des années, l’association a également formé plus d’une centaine de personnes venues des différentes régions du pays. Plusieurs d’entre elles ont ensuite créé leurs propres associations. « La plupart de ces personnes nous étaient envoyées par l’ancien ministère de la Solidarité », précise Emery Nzeyimana.

À quelques mètres de lui, Pierre Nerekuburundi s’applique à confectionner un vêtement. Son handicap l’oblige à accomplir toutes ses tâches avec ses mains. Devant lui se trouve une machine adaptée à sa situation.

Après une formation de quatre ans à Gitega, il a rejoint l’association. Aujourd’hui, la couture lui permet de faire vivre sa famille. Il en est très fier. « J’ai sept enfants et ils sont tous nourris grâce à ce métier. » Il confectionne également les vêtements de ses enfants ainsi que ceux de son épouse.

Une femme à la tête de l’unique station de lavage de Karusi

Nadine Inantore : « Au début, voir une femme gérer une station de lavage automobile paraissait étrange aux yeux de beaucoup de gens »

À Karusi, Nadine Inantore a choisi une voie peu commune. Elle a en effet abandonné son métier d’infirmière pour investir dans d’autres activités. À 45 ans, elle dirige la seule station de lavage automobile de toute la commune.

Constatant l’absence d’un tel service dans sa localité, elle a soumis son projet au Programme d’autonomisation économique et d’emploi des jeunes (PAEEJ). Son âge constituait un obstacle. Le programme cible généralement les jeunes de moins de 35 ans.

Mais, en 2023, une campagne exceptionnelle a permis à des candidats plus âgés de bénéficier du financement. Son projet a alors été retenu. Ancienne infirmière, Mme Inantore a décidé de changer de vie. Son témoignage interpelle et est encourageant.

« Au début, voir une femme gérer une station de lavage automobile paraissait étrange aux yeux de beaucoup de gens. Avec mon initiative, les propriétaires des véhicules ont été soulagés de ne plus devoir parcourir plusieurs kilomètres pour faire laver leurs voitures ».

Elle explique avoir abandonné le métier d’infirmière parce que son salaire ne lui permettait pas de couvrir convenablement les besoins de sa famille. Chaque véhicule lavé rapporte entre 7 000 et 10 000 francs burundais, une activité qu’elle juge beaucoup plus rentable que son ancien emploi.

Equipée, elle montre une machine à haute pression utilisée pour éliminer les saletés incrustées dans les endroits difficiles d’accès des véhicules. « Les clients qui optent pour ce service paient 3 000 francs de plus qu’un lavage manuel ».

Dix jeunes employés et de nouvelles ambitions

Dans la station, plusieurs jeunes s’affairent autour des véhicules. Les portières ouvertes, les jets d’eau et les mouvements incessants témoignent de l’intensité du travail malgré la fraîcheur matinale. La plus grande fierté de Mme Inantore reste cependant les emplois qu’elle a créés. « Aujourd’hui, dix jeunes travaillent ici grâce à ce projet ».

À l’entrée de la station, une femme âgée de plus de 70 ans encaisse les paiements des clients. À ses côtés se tient son petit-fils. « Elle aussi contribue à l’activité et perçoit une rémunération comme les autres travailleurs », explique la propriétaire.

Mais, Nadine Inantore ne compte pas s’arrêter là. Son ambition est de développer un garage complet doté d’un stock de pièces de rechange. Devant sa maison, située à proximité du marché, elle a déjà aménagé un petit magasin de pièces détachées.

« C’est le début de mon projet de garage. Pour le moment, je rembourse encore le prêt du PAEEJ. Une fois cette étape franchie, je pourrai développer davantage l’activité ».

À côté du magasin se trouve également un atelier moderne de couture équipé de machines électriques.

Souriante, elle résume sa philosophie en quelques mots : « Je veux investir dans tout ce qui peut améliorer les conditions de vie de ma famille et offrir un meilleur avenir à mes enfants ».

Son principal défi reste aujourd’hui l’aménagement de la station. « Le pavage et la cimentation du site coûtent très cher. Mais, après le remboursement du prêt, je suis convaincue que j’y arriverai ».

Forum des lecteurs d'Iwacu

0 commentaires
Aucun commentaire pour le moment.

Charte des utilisateurs des forums d'Iwacu

Merci de prendre connaissance de nos règles d’usage avant de publier un commentaire.

Le contenu des commentaires ne doit pas contrevenir aux lois et réglementations en vigueur. Tout propos incitant à la haine, à la violence ou à la discrimination est strictement interdit.

Iwacu se réserve le droit de supprimer tout commentaire non conforme à la charte.

Ajouter un commentaire

MENU