« Urubanza ni rwacu » (la fête est la nôtre). Telle est une expression couramment utilisée au Burundi pour encourager les membres d’un comité chargé de préparer un mariage ou une autre cérémonie sociale à se mobiliser et à contribuer à son organisation. Cette mobilisation se fait notamment à travers des groupes WhatsApp créés pour la circonstance.
T.N., un jeune, s’est retrouvé en même temps dans trois comités chargés de préparer des mariages, sans avoir été averti au préalable. Dans l’un d’eux, son lien avec les futurs mariés était pourtant limité. « On ne se connaissait pas vraiment tellement. On s’était rencontrés une seule fois et on avait échangé nos numéros de téléphone »
Une fois intégré au groupe, le fonctionnement n’a pas tardé à devenir évident. Le président du comité rappelait régulièrement les contributions au fur et à mesure que la date de la cérémonie approchait. Pour T.N., être ajouté à ce type de groupes signifie désormais presque automatiquement qu’une contribution sera attendue.
Cette mobilisation peut, selon lui, créer une pression. « On se sent toujours sous pression avec l’idée que tu dois faire tout pour contribuer. »
D’un comité à l’autre
Pour N.P., les sollicitations se succèdent cérémonies après cérémonie. Elle peut se retrouver dans le comité préparant le mariage d’une personne qu’elle connaît à peine, simplement parce qu’elle est l’amie d’une amie. C’est ce qui lui est arrivé lorsqu’elle a été intégrée au comité du mariage d’un ami de son amie. « Je le connaissais par le biais de mon amie et on m’a mise à la fois dans le comité et la sous-commission chargée du matériel. »
Mais, le mariage n’est qu’une des occasions. Elle est aussi ajoutée à des groupes créés pour des anniversaires, des baby showers pour accueillir un nouveau-né. À chaque fois, la participation ne se limite pas à être présente : une contribution financière ou un cadeau est généralement attendu.
Selon elle, cette situation pourrait également être accentuée par les attentes qui pèsent sur les jeunes, notamment sur les garçons lorsqu’il s’agit de préparer leurs mariages.
Elle fait savoir que les difficultés économiques ne devraient pas justifier que les futurs mariés considèrent les contributions de leur entourage comme acquises.
« Je ne suis pas contre la solidarité. Mais, il ne faut pas que deux personnes se mettent la pression en préparant une cérémonie dans un délai très court et en pensant que les autres doivent nécessairement contribuer à leur mariage. »
N.D. est un parent marié depuis 1987. Aujourd’hui, il accompagne les jeunes qui se préparent au mariage et les conseille sur l’organisation de leur cérémonie. Pour lui, les futurs mariés doivent avant tout tenir compte de leurs moyens financiers et éviter de construire leur projet autour des contributions de l’entourage.
« Je conseille aux jeunes futurs mariés de ne pas trop compter sur les contributions des autres, car chacun a déjà ses propres responsabilités et dépenses ». Il déplore également une volonté croissante de rechercher le luxe malgré des moyens limités. « Aujourd’hui, les gens veulent parfois vivre dans le luxe sans en avoir les moyens alors que la vie est devenue difficile. »
Selon lui, les contributions doivent rester un soutien et non une obligation. Les comités sont là pour aider dans les préparatifs, pas pour obliger les gens à contribuer. Il appelle ainsi les jeunes couples à être réalistes et à adapter leurs cérémonies à leurs capacités financières.
« Une solidarité qui devient une attente sociale »
Selon Blaise Izerimana , sociologue , traditionnellement, au Burundi , la notion de solidarité existait . Cette solidarité, connue notamment sous le terme kirundi « Guterereza », n’a donc pas disparu. Elle s’est toutefois transformée.

Selon lui, les difficultés économiques auxquelles sont confrontés les couples les poussent davantage à rechercher le soutien de leur entourage. Les comités d’organisation deviennent ainsi une stratégie de mobilisation collective des ressources pour financer les cérémonies.
Cette mobilisation est aujourd’hui largement facilitée par les réseaux sociaux, notamment WhatsApp. Certains groupes peuvent réunir plus de deux cents personnes, dont toutes ne participent pas nécessairement à l’organisation. Ils sont venus pour contribuer. Dans ces groupes, les rappels réguliers du président du comité et la visibilité des contributions peuvent accentuer la pression. « Lorsqu’ils sont dans un groupe WhatsApp, il est très facile de pouvoir les manipuler »
La comparaison entre les montants versés peut également pousser certains membres à revoir leur contribution à la hausse. « Lorsque tu as vu qu’il y a ceux qui ont donné 100 000, 50 000 et 30 000 FBu, il te semble difficile de donner 5 000 FBu. » Pour lui, la solidarité tend ainsi à passer « d’un acte volontaire à une attente sociale. »
Cette évolution est également liée à la cherté de la vie. Alors que le coût des cérémonies augmente et que les moyens financiers ne suivent pas toujours, les recours à l’entraide se multiplient. Pour lui, une même personne peut alors se retrouver dans de nombreux groupes sollicitant sa participation. Cette multiplication peut, à terme, provoquer des incompréhensions ou des mésententes, notamment lorsqu’une personne ne contribue pas.
Le phénomène peut aussi se reproduire par imitation. Lorsqu’un couple organise une cérémonie au-delà de ses moyens grâce à une forte mobilisation de son entourage, d’autres peuvent être tentés de faire de même. « Ils vont dire : là, il a fait comme ça et nous aussi nous devons le faire. » Selon M. Izerimana, ceux qui organisent des mariages au-delà de leurs capacités financières peuvent ainsi contribuer à la diffusion de cette pratique.
Il nuance toutefois l’idée d’une obligation au sens strict. « La personne n’est pas juridiquement obligée de contribuer. Mais, cela n’empêche pas qu’elle peut être soumise à la pression sociale et morale. » La solidarité reste donc volontaire en principe. Mais les nouvelles formes de mobilisation peuvent progressivement transformer l’attente de contribuer en une obligation sociale ressentie.
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