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Astrida : mémoire, formation et héritage des premières élites burundaises et rwandaises

Bujumbura, le 11 août 2026, Martha Hôtel Sous les lustres feutrés d’une salle saturée de souvenirs, l’Association des Astridiens et descendants a convoqué les ombres et les vivants. Il ne s’agissait point d’un colloque ordinaire. C’était une veillée, un acte de recueillement, une tentative audacieuse de ressusciter l’esprit d’une institution qui modela l’intelligentsia du Burundi et du Rwanda : le Groupe Scolaire d’Astrida.

 

La présidente de l’association, Claudette Manege, ouvre la rencontre d’une voix grave, alourdie par le deuil.

Une minute de silence.

Un nom traverse l’assistance : celui du docteur Pie Masumbuko, décédé quelques jours avant la rencontre. Ancien élève de la section médicale, il appartenait à cette génération d’Astridiens dont la mémoire était précisément au cœur de la soirée.

Puis vient l’évocation de la fidélité à un héritage.

Née à la fin des années 1990, la mutuelle des anciens s’était donné un mot d’ordre : « Servir ». Un serment aujourd’hui repris par les descendants, héritiers d’un flambeau exigeant.

« Nous n’avons pas encore accompli grand-chose, mais nous espérons qu’avec votre concours nous atteindrons les sommets gravis par nos aînés », lance Claudette Manege.

Dans cette phrase se lit toute l’ambition de la transmission.

Sept années dans la forge d’Astrida

À 86 ans, Onésime Mpembeye est l’une des mémoires vivantes de cette histoire.

Admis à Astrida le 15 septembre 1956, il en sort diplômé vétérinaire en juin 1963. Sept années de formation et de discipline.

Il se souvient d’un concours impitoyable, qui drainait les élèves les plus brillants du Burundi, du Rwanda et du Congo. Il décrit une discipline quasi monastique et un uniforme porté comme une cuirasse.

Lui avait choisi le bétail, non par mépris des hommes, mais par attachement à la terre.

À travers son récit ressurgit un monde d’adolescents pétris par l’exigence, polis par la rigueur et voués à l’excellence.

Mais pour comprendre ce qu’était réellement Astrida, son projet, ses méthodes et ses contradictions, la rencontre avait un autre grand témoin : l’historien Joseph Gahama.

Derrière lui, un mur s’illumine. Images et documents d’archives défilent en grand format. Chaque cliché vient étayer son propos.

Pas de notes ni de stylo en main. Seulement sa mémoire et son verbe.

Joseph Gahama, la mémoire en partage

Professeur émérite et spécialiste de l’histoire du Burundi et du Rwanda, Joseph Gahama a formé plusieurs générations d’historiens, de cadres et de chercheurs dans la région des Grands Lacs.

Son parcours universitaire l’a conduit à enseigner au Burundi, au Rwanda, en République démocratique du Congo et jusqu’à Madagascar. Il a soutenu son doctorat à la Sorbonne, à Paris.

Dans ses travaux, il dissèque le passé colonial, exhume les archives, confronte les témoignages et tente d’en restituer les complexités.

Ce 11 août à Bujumbura, devant les Astridiens et leurs descendants, il revient aux origines du Groupe Scolaire d’Astrida et en démonte les mécanismes, pièce par pièce.

L’histoire commence bien avant l’ouverture de l’établissement.

Issue d’une convention de 1908 entre le Vatican et l’État du Congo, l’école belge poursuivait trois visées : alphabétiser une partie des masses, adapter les populations à leur milieu et, surtout, forger une poignée d’auxiliaires pour l’administration coloniale.

Le 13 janvier 1930, la première pierre est posée à Butare. Les Frères de la Charité de Gand prennent en charge l’établissement.

L’entrée à Astrida se faisait entre 14 et 16 ans. Il fallait une constitution robuste et une réputation irréprochable. Le concours annuel constituait un redoutable crible.

Une dérogation existait toutefois : les fils de chefs en exercice étaient admis d’office, sans épreuve. À l’inverse, les descendants de dignitaires déposés devaient, comme les autres candidats, affronter le concours.

Les chiffres donnent la mesure de la sélection : sur 2 252 inscrits entre 1932 et 1961, seuls 608 obtinrent le diplôme final. Environ 30 %.

Une école pour les métiers de l’État

Astrida formait ceux qui allaient occuper une place centrale dans l’administration et les services des deux futurs États.

Six filières y étaient proposées : administrative, agricole, vétérinaire, médicale, normale et scientifique.

On y maniait le français avec rigueur. On y aiguisait la raison par les mathématiques. On y apprenait aussi des usages nouveaux : prendre les repas à la fourchette, dormir sous des draps immaculés, recevoir des soins, avoir accès aux ouvrages.

Le silence régnait en maître. La ponctualité tenait lieu de liturgie.

Astrida était bien une fabrique coloniale. Mais elle allait aussi engendrer une partie de ceux qui participeraient à la remise en cause du système qui l’avait créée.

Ses lauréats devinrent des « évolués » : vêtements européens, couverts mis sur la table, lectures de revues de toutes sortes, fréquentation des cercles. Ils eurent également leur publication-manifeste : « Servir ».

Puis vint la politique.

Au Burundi, selon les données présentées par le professeur Gahama, les anciens d’Astrida représentèrent jusqu’à 54 % des membres des trois premiers gouvernements. Premiers ministres, ministres, médecins, agronomes : l’école avait produit une part importante des premières élites du pays indépendant.

Mais les Astridiens ne constituaient pas un bloc monolithique.

Astridiens et anciens séminaristes se retrouvaient parfois face à face. Les ambitions divergeaient. Les rivalités pouvaient être profondes.

Tous portaient néanmoins une empreinte commune : celle de l’exigence.

Que garder d’Astrida ?

C’est ici que le débat quitte progressivement l’histoire pour rejoindre le présent.

Que faire aujourd’hui de cet héritage ?

La chercheuse Josée Ntabahungu pose la question : « Que prélever aujourd’hui ? »

Ni nostalgie ni culte du passé, répond en substance l’assistance. Il faudrait faire le tri : conserver la discipline, le respect du temps, la probité et le sens du bien commun, tout en rejetant le carcan colonial dans lequel ces valeurs étaient enseignées.

Joseph Gahama va plus loin. Il propose d’enseigner les valeurs traditionnelles burundaises dès l’école primaire et d’en faire également une matière universitaire : respect, solidarité, rigueur. Non comme de simples incantations, mais comme des disciplines.

Cécile Rubeya apporte alors un témoignage plus intime. Partager la vie d’un Astridien, raconte-t-elle, c’était côtoyer la ponctualité érigée en égards et la droiture devenue règle d’existence.

Une voix discordante rappelle cependant une évidence : Astrida ne délivrait pas toutes les clés. Elle formait dans les limites imposées par le maître colonial.

Et ces vertus que l’on attribue aujourd’hui à l’école venaient-elles vraiment d’Astrida ? Ou provenaient-elles aussi des collines natales et de l’éducation reçue avant d’y entrer ?

Peut-être Astrida n’a-t-elle fait que révéler ce qui couvait déjà.

Comment la forge des vertus a-t-elle enfanté les drames ?

Puis Jean-Marie Ngendahayo pose la question qui dérange.

Comment des hommes formés au culte de l’excellence, ciselés par l’exigence d’Astrida, ont-ils pu devenir, pour certains, des acteurs des drames qui ont endeuillé l’après-indépendance ?

Comment la forge des vertus a-t-elle aussi pu produire des hommes impliqués dans les fractures du pays ?

La question traverse la salle.

Joseph Gahama répond en remontant le fil de l’histoire jusqu’à la réforme administrative de 1929.

Poussée entre 1929 et 1933 par la Belgique, cette refonte avait centralisé le pouvoir, supprimé des chefferies subalternes et dépossédé des dignitaires locaux, notamment ceux d’origine hutu.

Le pays entrait ainsi dans une nouvelle époque avec des fractures déjà profondes.

Astrida, née presque dans le sillage de cette rupture, n’a donc pas créé ces divisions, explique l’historien. Elle a formé des élites dans une société et un système politique déjà travaillés par elles.

D’où le paradoxe : l’école enseignait la rigueur et l’excellence, tandis que l’histoire avait déjà semé les germes de la division.

Avant que les dernières voix ne s’éteignent

De cette rencontre est aussi né un projet.

L’Association des Astridiens et descendants veut rassembler témoignages, correspondances, photographies et documents dans un ouvrage collectif dont la parution est prévue en 2029, année du centenaire.

Le temps presse.

Les témoins directs disparaissent peu à peu. Avec eux risque de s’éteindre une mémoire qui ne se trouve pas toujours dans les archives officielles.

Astrida fut à la fois forge et entrave. Fruit du système colonial, elle en porta les tares : sélection, discrimination et formation pensée selon les besoins du colonisateur.

Mais elle forma aussi une génération de lettrés et de cadres disciplinés, habités par le sens du devoir et qui allaient jouer un rôle majeur dans la construction du Burundi et du Rwanda contemporains.

Il ne s’agit donc ni d’encenser Astrida ni de l’anathémiser.

Il s’agit de comprendre.

Et peut-être de prélever dans cet héritage ce qui peut encore servir aux générations actuelles : le labeur, la rigueur, l’abnégation et l’esprit de service.

Car, près d’un siècle plus tard, un mot continue de traverser la mémoire des Astridiens :

Servir.

Patrick Sota

 

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