« Vous nous jugerez à nos actes et votre satisfaction sera notre fierté ». Pour le président de la République, Évariste Ndayishimiye, cette phrase prononcée par le prince Louis Rwagasore au lendemain de la victoire du parti Uprona aux législatives de 1961 traduisait une volonté de travailler pour les Belges.
Ces propos ont été tenus le 31 juillet à Gitega, lors d’un dialogue politique réunissant le chef de l’État, les représentants d’une trentaine de partis politiques, les gouverneurs de province ainsi que les membres de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni), à l’approche de l’élection présidentielle de 2027.
Le président Ndayishimiye a en outre dressé le bilan des avancées réalisées en matière de démocratie, mettant notamment en avant la stabilité sécuritaire observée à l’approche des élections. Il a rappelé une disposition de la Constitution selon laquelle ’’le territoire du Burundi appartient à tous les Burundais et ne peut être ni vendu ni divisé’’.
« Aujourd’hui, je comprends l’origine de cette disposition. Pendant la crise, certains ont commencé à ’’vendre’’ le pays, tandis que d’autres l’ont considéré comme une propriété privée. Mais les personnes présentes ici sont des leaders capables de bien organiser le pays ».
D’autres sujets ont été également évoqués à cette réunion, à savoir les aides financières accordées au Burundi, dont une grande partie n’a pas été utilisée à bon escient, le poids d’un budget davantage orienté vers la consommation que vers les investissements, ainsi que le système des listes bloquées. « On dirait que l’on garde le pays pour un autre propriétaire », a-t-il affirmé.
Il a ensuite cherché à expliquer l’origine de ce qu’il a qualifié de ’’mauvaise habitude’’. Selon lui, durant la période coloniale, l’administration burundaise comptait des fonctionnaires belges, congolais, rwandais et burundais.
« Après l’indépendance, les étrangers sont partis, mais certains Burundais ont continué à se comporter comme s’ils étaient toujours des fonctionnaires belges. Ils géraient le Burundi comme une des provinces de la Belgique. On était payé par la Belgique et la Belgique nous a aidés ».
C’est dans cette réflexion que le chef de l’État a ensuite abordé le discours prononcé par le prince Louis Rwagasore à la veille de l’indépendance, estimant que certaines formules employées par le héros de l’indépendance traduisaient cette même mentalité.
« Cela signifie que c’est pour eux que tu travailles »
« Pour ma part, lorsque Rwagasore disait : [Vous nous jugerez à nos actes et votre satisfaction sera notre fierté], je pensais qu’il s’adressait aux Burundais. Mais dire aux Belges : [Vous nous jugerez], cela signifie que c’est pour eux que tu travailles. Pourquoi n’a-t-il pas simplement dit : « Vous aussi, Belges, vous nous avez éduqués ; aidez-nous à sortir de notre pauvreté. Nous ne vous trahirons pas. Nous continuerons à bien travailler parce que nous sommes désormais indépendants et suffisamment mûrs ».
Retour sur le discours de Rwagasore

Au lendemain de la victoire du parti Uprona aux législatives du 18 septembre 1961, l’essentiel de son allocution est consacré au peuple burundais. Rwagasore appelle au rassemblement national en rappelant que « le Burundi a besoin de tous », quelle que soit leur appartenance politique. Pour lui, la victoire électorale n’est « pas celle d’un parti mais le triomphe de l’ordre, de la discipline, de la paix ».
Son objectif est le développement d’un « Burundi paisible, heureux et prospère nous ouvrons nos bras à tous ceux qui veulent collaborer avec franchise et bonne foi. Nous sommes des hommes d’honneur, des hommes réfléchis et calmes, et nous voulons donner au peuple ce que nous lui avons promis ».
En s’adressant au peuple belge, « j’ai l’honneur d’adresser un message de gratitude, la responsabilité que, vous Belges, vous portiez, vous allez bientôt la transférer sur nos épaules et nous sommes conscients de nos devoirs ».
Il enchaîne : « Nous vous demandons de nous aider à entreprendre l’avenir avec confiance, de continuer à nous aider avec générosité, de nous guider dans le respect de notre dignité, de nos intérêts et de notre propre conception de l’intérêt national ».
C’est dans ce contexte qu’intervient la phrase : « Vous nous jugerez à nos actes et votre satisfaction sera notre fierté ».
Réactions
Gertrude Kazoviyo : « Rwagasore n’a jamais travaillé à la satisfaction des colonisateurs »
Pour cette experte en sciences du langage, le discours prononcé par le prince Louis Rwagasore au lendemain de la victoire du parti Uprona ne peut être compris sans tenir compte du contexte historique. Elle rappelle que le prince s’exprimait dans une situation « doublement particulière ».
D’une part, l’indépendance de la République démocratique du Congo venait d’être proclamée et Patrice Lumumba, après avoir prononcé un discours très virulent à l’égard des autorités coloniales belges, avait été assassiné. « Rwagasore assistait donc à ce dont les colonisateurs belges étaient capables comme violence ».
D’autre part, Mme Kazoviyo rappelle un fait très important : Bien que l’Uprona ait remporté les élections, « l’indépendance n’était pas encore proclamée ». L’administration coloniale belge était toujours en place et conservait l’ensemble des instruments de pouvoir et de répression. Selon elle, Rwagasore était pleinement conscient de cette réalité et « savait qu’il devait être extrêmement prudent avec ces hommes, frustrés d’avoir perdu leur combat ».
Mme Kazoviyo estime également que Rwagasore était « un homme d’unité et de réconciliation », appelant les vainqueurs à tendre la main à leurs adversaires, y compris aux colonisateurs.
À ses yeux, « Rwagasore n’a jamais travaillé à la satisfaction des colonisateurs. Il les a combattus avec abnégation », notamment à travers ses enseignements et les coopératives qu’il avait initiées pour lutter contre l’exploitation des Burundais.
Gaspard Kobako : « La satisfaction n’est pas pour les Belges, mais essentiellement pour les Burundais »
Le président du parti AND-Intadohoka rejette l’interprétation présidentielle : Rwagasore ne pouvait réclamer l’indépendance immédiate tout en acceptant une dépendance coloniale. Sa citation exprime la volonté des Burundais d’assumer leur souveraineté, non une marque de soumission. « La satisfaction n’est pas pour les Belges, mais essentiellement pour les Burundais », insiste-t-il, dénonçant un procès d’intention du président.
Le Burundi ne peut pas encore se passer de l’aide extérieure, reconnaît M. Kobako, qui plaide pour des appuis renforçant l’autonomie du pays plutôt que sa dépendance, reprenant une formule attribuée au Premier ministre chinois à Bandung en 1955 : « Il faut que votre aide nous aide à faire seuls. » Ces aides, selon lui, devraient cibler les secteurs porteurs de croissance.
Il estime que le Burundi doit attirer des investisseurs sérieux pour valoriser ses ressources naturelles et s’entourer de technocrates capables de concrétiser ses ambitions de développement. Il rappelle que la Belgique a déjà soutenu des secteurs clés comme la santé et l’éducation, sans que cette coopération signifie un retour à la tutelle coloniale.
Christine Deslaurier : « Il ne s’agit en aucun cas de s’aplatir et de quémander »
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Pour l’historienne et auteure de « Paroles et écrits de Louis Rwagasore, leader de l’indépendance du Burundi », « les propos tenus par le prince Louis Rwagasore doivent être replacés dans leur contexte historique, politique et économique. Selon elle, Rwagasore « il parle aux Belges, c’est une certitude », puisqu’il s’adresse explicitement « au peuple belge ». Toutefois, elle estime que réduire cette démarche à une volonté de « travailler pour les Belges » constitue une lecture incomplète du discours.
Christine Deslaurier explique que « là où il y a interprétation incomplète, c’est que Rwagasore ne veut pas lécher les bottes des autorités coloniales, mais conserver les investisseurs privés belges avec lui après l’indépendance ». À ses yeux, le leader de l’indépendance est parfaitement conscient de la fragilité économique du futur État burundais. Il sait également que de nombreux investisseurs belges redoutent les nationalisations, les expulsions ou les confiscations de biens, comme cela s’est produit dans certains pays africains après leur accession à l’indépendance.
Dans ce contexte, Mme Deslaurier considère que Rwagasore cherche avant tout à envoyer un message de confiance à ceux qui pourraient devenir les partenaires économiques du Burundi indépendant. « Il cherche à rassurer ces gens-là. Il dit : « Au peuple belge… »», souligne-t-elle. Elle rappelle d’ailleurs que Rwagasore était « extrêmement impliqué dans des projets et visions économiques avec des Belges favorables à l’indépendance et qui avaient compris le sens de l’histoire ».
Pour l’historienne, la démarche du prince relève donc d’une stratégie diplomatique et économique destinée à préserver des partenariats utiles au développement du Burundi. « Il ne s’agit en aucun cas de s’aplatir et de quémander ».
Analyse
Évariste Ngayimpenda : « La véritable indépendance ne se limite pas à une proclamation politique »
L’historien et professeur des universités, Évariste Ngayimpenda, précise que l’extrait cité par le président de la République est « déconnecté de l’ensemble du discours du princes Louis Rwagasore » et qu’il ignore le contexte dans lequel il l’a présenté.
Selon lui, cette intervention ne correspond ni à la philosophie du parti Uprona ni à celle de son fondateur, le prince Rwagasore. Il rappelle que l’Uprona est le parti qui a été « le plus combattu par la colonisation » à l’approche des élections communales de novembre 1960. À cette époque, il a été placé en résidence surveillée pendant plus d’un mois afin de l’empêcher de mener sa campagne électorale. Même après sa victoire, il a été assassiné « avec une complicité évidente de l’autorité de tutelle, y compris celle des Burundais ».
Pour M. Ngayimpenda, présenter cet extrait comme l’expression d’un « esprit de mendicité » relève d’un jugement qu’il ne partage pas. Il rappelle que l’Uprona défendait une indépendance immédiate, contrairement à d’autres formations politiques qui plaidaient pour une indépendance progressive sous tutelle. « S’il y a des partis politiques qui ne voulaient pas le sevrage de la tutelle coloniale, c’est bien de ce côté-là qu’il faut les chercher ».
Ce n’était pas « une main tendue, et encore moins une main de mendicité ». À ses yeux, il s’agissait plutôt d’une manière courtoise de signifier aux autorités coloniales que les « Burundais étaient prêts à prendre en main leur destin » et que l’administration de tutelle finirait par « le constater ».
Ngayimpenda souligne d’ailleurs que le discours du prince Rwagasore comporte de nombreux passages consacrés à la nécessité d’une véritable indépendance et à la prise en charge du développement par les Burundais eux-mêmes.
Il rappelle que cette vision constituait le socle de sa philosophie politique bien avant même la création de l’Uprona. « Rwagasore avait déjà entrepris de rassembler les Burundais autour des coopératives ». Une raison qui a mené la puissance coloniale à vouloir sa peau.
Il estime que la lutte menée contre le prince Rwagasore et ses lieutenants dissimulait en réalité « une guerre économique ». Il rappelle que, dès son retour d’études, dans les années 50, le prince avait créé deux coopératives afin de promouvoir l’indépendance économique du pays. En 1957, poursuit-il, il séjourne pendant quatre mois en Belgique pour mobiliser des fonds destinés à consolider cette autonomie économique.
Quant à un quelconque lien direct entre cette phrase prononcée en 1961 et l’attitude que le président reproche aux fonctionnaires de l’État, M. Ngayimpenda juge difficile d’affirmer que le pays était déjà indépendant de l’administration belge sur ce plan.
Il rappelle que le Burundi, comme le Rwanda, disposait alors d’une économie peu viable. À l’initiative du groupe afro-asiatique, indique-t-il, l’Onu avait même envisagé un regroupement des deux pays afin de garantir leur viabilité économique. « Le reconnaître n’est pas un péché, c’est une évidence ».
Selon lui, cette réalité apparaît aujourd’hui encore plus manifeste au regard de la dépréciation de la monnaie nationale, de la rareté des biens de première nécessité, du faible niveau d’entretien des infrastructures et de la dégradation des routes.
Pour lui, il n’y a aucun mal à reconnaître que le pays a encore besoin d’être soutenu. « Nous ne serons ni les premiers ni les derniers à le reconnaître ». Ainsi, la véritable indépendance ne se limite pas à une proclamation politique.
À ses yeux, elle se mesure avant tout à la capacité d’un pays à nourrir sa population, à lui assurer un logement décent, à répondre à ses besoins en éducation, à entretenir ses infrastructures et à garantir l’approvisionnement en produits de première nécessité, notamment les médicaments et le carburant. Il regrette qu’aujourd’hui, ce n’est plus le cas et que le pays proclame davantage son indépendance qu’il ne la vit réellement.
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