L’usine qui transpire au lieu de fumer
Le Burundi n’érige point de cheminées d’usines. Il aligne des terrains de latérite où, chaque aube, des milliers de mollets s’élancent comme des promesses. C’est sur cette poussière, souvent prise pour de l’humilité, que naît la véritable production.
Professionnaliser le football, c’est allumer une usine qui ne connaît ni nuit ni dimanche. Une usine d’emplois, de vocations, de destins. L’éducateur dont la voix fend l’air pour redresser une course. Le kiné dont les mains ressuscitent une cuisse meurtrie. L’intendant qui, dans l’ombre, redonne aux maillots leur dignité. Le cuisinier qui nourrit l’effort. Le chauffeur qui charrie des rêves d’une ville à l’autre. Le journaliste qui cisèle la mémoire du match. Le créateur de contenu qui fait vibrer TikTok : chaque club professionnel, c’est soixante à cent familles arrachées à l’attente et rendues à la fierté.
Multiplie cette alchimie par les seize citadelles de la Ligue A, par les académies de Gitega, Ngozi, Muyinga, Bujumbura. Soudain, la jeunesse cesse de mendier son avenir. Elle le conquiert, crampons vissés dans la terre de ses ancêtres. Le football ne façonne pas seulement des dribbleurs. Il trempe des caractères. Il enseigne la ponctualité du sifflet, le respect de l’adversaire, la noblesse de l’effort, l’ivresse maîtrisée de la victoire. Il forge, en somme, le citoyen que toute économie durable appelle de ses vœux.
Le stade, coffre-fort qui chante
Un stade n’est point un simple assemblage de tribunes et de pelouse. C’est un cœur artificiel que l’on implante au centre d’une cité, et qui, s’il bat, irrigue tout le corps social.
Édifier des stades municipaux, ciseler des centres d’entraînement dignes de ce nom, c’est déclencher des chantiers qui font chanter la pierre et le fer. Le maçon de Kayanza, le ferrailleur de Bujumbura, le transporteur de Ruyigi : tous deviennent, l’espace d’un chantier, les bâtisseurs d’un temple. L’argent, alors, ne dort pas. Il circule, il nourrit, il féconde.
Un stade qui dort six jours sur sept est un sacrilège économique. Un stade qui ouvre ses portes à l’écolier dès l’aube devient une école du corps. Il accueille les femmes pour l’hygiène de leur souffle le mardi. Il offre sa scène aux griots et artistes burundais le samedi. Il tend ses allées aux cultivateurs pour exposer le fruit de leurs champs le dimanche. Ainsi, il se métamorphose. Il devient le poumon et la bourse d’un quartier. Chaque billet vendu, chaque gorgée à la buvette, chaque panneau publicitaire, chaque location d’espace : que nul mètre carré ne demeure oisif. Que chaque pierre travaille pour la communauté qui l’a élevée.
Les Hirondelles, ambassadrices qui ne demandent pas de visa
Lorsque les Hirondelles s’envolent hors des frontières, le Burundi voyage sans bouger d’un pouce. Quatre-vingt-dix minutes suffisent, et des millions de rétines à travers le continent découvrent l’étendard vert-blanc-rouge. Nulle campagne diplomatique, nul spot publicitaire n’achète une telle exposition. Le ballon, lui, l’offre gracieusement.
Lorsqu’elles regagnent Bujumbura pour y défier un voisin, le pays se métamorphose. La diaspora, éparse entre Bruxelles, Paris, Toronto, refait ses valises. Le Rwandais, l’Ougandais, le Tanzanien franchissent la frontière, non pour commercer, mais pour vibrer. Trois jours de liesse, et les hôtels refusent du monde, les taxis ne connaissent plus le repos, la maman tenant un bistrot voit ses brochettes disparaître, l’artisan écoule ses drapeaux. Une seule rencontre peut infuser des millions de francs dans les veines de l’économie locale. C’est un tourisme fulgurant, net, sans fioritures : pas d’hôtel cinq étoiles requis, seulement le cœur, le chant, et la beauté du jeu.
Et quand l’un des leurs perce en Europe – Largie, Jordi, Yussuf Ndayishimiye, Bigirimana, Mvuka – il devient une ambassade ambulante. Son salaire, ses primes, ses impôts : autant de devises qui rejaillissent sur la terre natale. Son nom imprimé dans les gazettes étrangères : autant d’éclats jetés sur l’image du pays. Le football n’exporte pas des matières. Il exporte des hommes. Et les hommes, contrairement aux richesses enfouies, reviennent toujours porter leur maison plus haut.
L’or est dans les gradins
L’économie véritable du football ne se décrète pas dans les salons feutrés. Elle s’invente au coin de la rue, dans le souffle des gens simples.
Le jeune qui, à Rohero, imprime à la main les armoiries du club sur un maillot. La femme qui, à Cibitoke, tire l’aiguille pour donner vie aux écharpes. Le vendeur de chapeaux posté à l’entrée du stade. Le photographe qui capture l’instant où le cuir embrasse le filet. Toute une constellation d’activités gravite, invisible mais tenace, autour du cuir cousu.
Organisons cette constellation. Imposons aux clubs de s’habiller chez les tailleurs du pays. Que les entreprises burundaises soient les premières à croire et à investir dans leurs propres clubs. Confions aux associations de supporters la billetterie, la sécurité, la restauration. Que chaque supporter, en achetant son billet, sache qu’il ne dépense pas : il investit. Son franc ne s’envole pas vers des cieux lointains. Il tombe dans la main de son voisin. Que nos richesses fassent tourner notre économie, ici même.
Le dividende que nul bilan ne compte
Le football n’apparaît dans aucune colonne des comptables internationaux. Et pourtant, il verse un dividende que nulle autre filière n’égale.
Il verse en paix : quatre-vingt-dix minutes où le policier et l’étudiant, le Hutu et le Tutsi, le Twa et le Hutu n’ont plus qu’une seule identité, celle du maillot. Le stade est le seul sanctuaire où le Burundi entier respire au même rythme. Or un peuple uni est un peuple qui rassure. Un peuple qui rassure attire les capitaux comme la lumière attire les papillons.
Il verse en santé : des enfants qui courent sont des adultes qui n’engorgeront pas les hôpitaux demain. Des jeunes qui s’épuisent sur un terrain ne s’égarent pas dans les méandres de la rue la nuit venue. Le sport est la prévention la plus élégante, la plus économique, la plus humaine qui soit.
Épilogue : Il est temps de jouer pour gagner
Le Burundi ne manque de rien, hormis une décision. Il possède des jambes infatigables, des poumons forgés par l’altitude, une passion qui sommeille et n’attend que l’ordre de se lever. Il lui faut désormais considérer le football non comme un divertissement, mais comme une filière économique souveraine. À l’égal de l’agriculture.
Que l’on y consacre des budgets clairs. Que l’on y forme des dirigeants de club comme on forme des capitaines d’industrie. Que l’on y protège les jeunes talents avec la même ferveur que l’on protège une moisson. Que l’on y négocie les transferts avec la même exigence que l’on négocie l’export du café.
Le jour où cette décision sera scellée, les Hirondelles ne se contenteront plus d’effleurer les pelouses. Elles tireront l’économie entière vers les cimes. Le ballon sifflera, les caisses chanteront, et les collines, nos vieilles collines, répondront par un seul et même chant : celui d’un pays enfin debout.
Le match a commencé. À nous de marquer.
Patrick Sota
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