Par Félix Haburiyakira, Alexandrine Ndayishimiye, Louange Nezerwe et Jérémie Misago
Le développement de la femme dans la zone Rutegama de la commune Kiganda reste en deçà des attentes. Selon plusieurs témoignages recueillis auprès des habitantes, de nombreux obstacles dont les conflits conjugaux et les difficultés d’accès aux soins de santé entravent leur épanouissement.
Dans cette zone, les femmes sont freinées dans leur développement par des défis sociaux et sanitaires. Nadine Manirakiza, commerçante d’arachides, témoigne d’une prise de conscience croissante des femmes quant à l’importance de l’auto-développement. Selon elle, la femme ne doit pas rester passive. Elle doit plutôt entreprendre des activités génératrices de revenus pour soutenir son foyer.
« La femme doit avoir un business afin d’appuyer son époux. Par exemple, je dispose d’un capital de 100 000 BIF. Je peux écouler en une journée 12 kg d’arachides quand il y a une clientèle. Je réalise un bénéfice variant entre 15 000 et 20 000 BIF ».
Elle souligne que ces revenus, bien que modestes, contribuent significativement à la satisfaction de certains besoins familiaux. Elle épargne par jour 2 000 BIF, un pas important vers la stabilité financière de la famille.
Cependant, Nadine Manirakiza indique que des défis persistent, notamment en cas de maladie des enfants. « Le principal problème survient lorsque mes enfants tombent malades. L’accès aux médicaments devient difficile et cela affecte directement l’économie familiale. »
Elle encourage les autres femmes à s’engager dans des activités économiques. « J’interpelle toutes les femmes à se relever et à travailler pour soutenir leurs époux. »
Manque d’assistance maladie

Odette Niyonzima, 60 ans, habite la colline Njeje I. Elle estime que la situation actuelle ne favorise pas l’épanouissement des femmes. Selon elle, malgré leur courage et leur détermination, certaines réalités sociales limitent leur progression.
« Les femmes sont courageuses. Mais, lorsqu’elles font face à des conflits conjugaux, elles ne peuvent pas avancer. Sur notre colline, il faut organiser des séances de sensibilisation à l’intention des hommes afin qu’ils soient mieux informés sur l’apport de la femme dans le développement. Cela permettrait aux foyers de se développer ».
Dans le domaine de la santé, les défis sont également nombreux. Mme. Niyonzima évoque des difficultés rencontrées pour accéder à la Carte d’assistance maladie (CAM) destinée aux personnes vulnérables.
« La CAM n’est pas facile à obtenir. Je ne l’ai pas encore reçue alors que j’en ai fait la demande depuis longtemps. Même ceux qui la possèdent ne sont pas toujours bien pris en charge à l’hôpital car, on leur demande souvent d’aller acheter des médicaments ailleurs dans les pharmacies. »
Les habitantes de Rutegama appellent alors les autorités et les partenaires au développement à s’impliquer davantage pour améliorer leurs conditions de vie et favoriser leur participation active au développement de la localité.
Du non-respect des droits de la femme
Stéphanie Nyandwi, la cheffe de la zone Rutegama, fait savoir que les habitants de cette localité, en particulier les femmes, ont bien compris l’importance du développement. « Elles s’organisent en groupements communautaires d’épargne et de crédit ainsi qu’en coopératives afin de travailler ensemble pour améliorer leurs conditions de vie. »
Elle fait toutefois savoir que les droits des femmes sont encore largement bafoués par certains hommes. « Nous recevons régulièrement des plaintes des femmes victimes de violences conjugales. Certains hommes s’adonnent au concubinage. Nous menons des séances de sensibilisation et sanctionnons les auteurs de ces violations. Aujourd’hui, les cas ont sensiblement diminué même si quelques plaintes persistent encore, notamment sur la colline Camumandu. »
Un autre phénomène évoqué est l’existence d’unions libres. Ce qui augmente le nombre de couples et d’enfants non enregistrés à l’Etat civil.
« Il y a des ménages avec six ou sept enfants qui ne sont pas reconnus administrativement. En cas de conflit, l’homme peut alors décider de chasser la femme ainsi que les enfants. Nous faisons face à plusieurs cas de ce genre dans notre localité. Nous sommes en train de sensibiliser ces familles sur l’importance de déclarer les naissances et de régulariser leurs unions à l’Etat civil. »
Parmi les causes de ces violences conjugales, explique la cheffe de zone, figure notamment la consommation excessive de boissons fortement alcoolisées.
Elle fait savoir qu’après en avoir consommé, certains hommes adoptent des comportements à risque allant jusqu’à passer la nuit dans des caniveaux.
« Les boissons dénommées « Bangala » poussent certains hommes à commettre des violences. Lorsqu’ils sont en état d’ivresse, ils battent leurs femmes et leurs enfants tandis que d’autres passent la nuit dehors, parfois dans des caniveaux. Leur état de santé se dégrade de plus en plus. »
Mme Nyandwi encourage les femmes à se regrouper davantage en associations et en coopératives pour mieux se développer. Elle les incite également à se faire élire à des postes de responsabilité.
Selon elle, cela leur permettra de faire entendre leur voix et de saisir des opportunités pour revendiquer leurs droits. Ainsi, insiste-t-elle, elles pourront contribuer pleinement au développement de leur communauté.
Quant à Noëlla Bizimana, chargée du Département des Affaires sociales et des droits de l’Homme, elle dénonce les violences basées sur le genre sur la colline Munyinya.
« Parfois, les conflits conjugaux sont liés au fait que les hommes veulent gérer seuls le patrimoine familial alors que les femmes y ont également droit. Ce qui plonge la femme et les enfants dans l’insécurité. »
Selon elle, des conseils sont prodigués à ces hommes coupables d’ivresse et de débauche. « Parfois, cela porte ses fruits. Dans le cas contraire, nous accompagnons la victime pour qu’elle porte plainte devant la justice afin que la loi soit respectée et que l’ordre social soit rétabli. »
Noëlla Bizimana lance également un appel aux femmes afin qu’elles approchent les autorités en cas de conflit au foyer. « Certaines femmes ont encore peur d’exprimer leurs problèmes. Pourtant, elles doivent comprendre que c’est pour leur bien-être ».
Des femmes au cœur du développement local

Philomène Ntunzwenayo, la cheffe de la colline Munyinya, affirme que le développement de la femme est aujourd’hui très avancé dans cette localité.
« Les femmes ne se sous-estiment plus. Elles ont compris l’importance du travail. Elles n’attendent plus tout des hommes ». Certaines adhèrent à des associations et coopératives. D’autres se lancent dans le commerce ou l’agriculture. Selon elle, ces initiatives contribuent significativement au développement des familles.
S’agissant du respect des droits des femmes, Mme Ntunzwenayo assure que la situation s’est nettement améliorée. Grâce aux sanctions infligées aux auteurs de violations des droits humains, reconnaît-t-elle, les cas de violences conjugales ont diminué par rapport aux années précédentes.
« Quand nous constatons des abus envers les femmes, il existe des mécanismes comme les tribunaux de résidence et les notables collinaires qui appliquent la loi. Avec les conseils et les sensibilisations que nous menons, le nombre d’abus reste faible. »
Elle interpelle les femmes de sa colline à préserver les valeurs culturelles et à s’impliquer davantage dans les activités politiques.
« La femme est une bonne dirigeante par nature. Lorsqu’elle accède à un poste de responsabilité, elle organise et dirige efficacement ses administrés. J’encourage les femmes à se faire élire dans les instances de prise de décisions. Cela leur permettra de défendre les intérêts des autres femmes ».
Les élus interpellés pour soutenir l’entreprenariat des jeunes

Après avoir terminé ses études secondaires, Avit Ntakarutimana, habitant de la colline Munyinya, âgé de 26 ans, commerçant et agent Lumicash, a cherché un petit capital pour se lancer dans des activités génératrices de revenus. Ce qui lui permet aujourd’hui de subvenir à ses besoins.
Il fait observer que de nombreux jeunes de sa localité abandonnent l’école souvent à cause de la pauvreté ou par manque de motivation. D’autres quittent le pays pour aller chercher du travail à l’étranger, faute d’opportunités locales.
Il regrette également que plusieurs jeunes porteurs de projets ne soient pas suffisamment accompagnés. Ce qui conduit souvent à l’abandon de leurs initiatives. Il évoque aussi les difficultés d’accès aux financements, notamment les crédits dont les procédures d’obtention sont longues et décourageantes.
Il déplore par ailleurs le manque de concrétisation des promesses faites aux jeunes par certains élus. « Les engagements liés à l’accompagnement et à l’accès aux financements tardent à se matérialiser. »
M. Ntakarutimana lance un appel à la jeunesse pour qu’elle s’organise en associations ou en coopératives et valorise les activités génératrices de revenus plutôt que de se tourner systématiquement vers l’exil.
Le chômage fait parler de lui
De son côté, Syldie Habonimana, âgé de 26 ans et habitant la même colline, après avoir terminé ses études en section pédagogique, il n’a pas obtenu un emploi dans le secteur de l’enseignement jugé saturé. Il s’est alors réorienté vers la couture.
Pour financer sa reconversion, il a vendu ses poules afin de suivre une formation en couture et d’acheter les premiers équipements. Aujourd’hui, il exerce comme couturier indépendant.
Il estime que beaucoup de jeunes se retrouvent au chômage parce qu’ils misent uniquement sur un emploi après les études au lieu d’envisager d’autres alternatives. « Ceux qui souhaitent se reconvertir font souvent face au manque de capital et aux difficultés d’accès au crédit. Ce qui freine leurs ambitions ».
Il encourage les jeunes à valoriser tous les types de travaux. « Aucun travail n’est insignifiant et il faut oser commencer évoluer progressivement. »
Il appelle les autorités à renforcer l’accompagnement des jeunes et à faciliter leur accès aux programmes de soutien comme le PAEEJ, tout en améliorant l’accès aux équipements nécessaires au développement de leurs activités.
S’émanciper malgré les préjugés
Jeanine Pfukamusenge, une jeune fille de 17 ans, habitante de la colline Munyinya, s’est lancée dans la couture après une formation dans ce domaine. Avec le soutien de son père, elle a pu obtenir un petit capital lui permettant de démarrer son activité et de travailler pour son propre compte.
Mlle Pfukamusenge affirme ne pas bien connaître les activités du PAEEJ qu’elle dit avoir seulement entendu à la radio.
Selon elle, de nombreuses jeunes filles souhaitent travailler et être autonomes comme les autres, mais elles se heurtent souvent à l’opposition de leurs parents. « La plupart des parents craignent que leurs filles ne tombent dans la débauche ou la délinquance ».
Elle appelle les élus à organiser des campagnes de sensibilisation à l’intention des parents afin qu’ils cessent d’être un frein à l’émancipation des jeunes filles qui souhaitent travailler. « Il arrive qu’une fille ait besoin de quelque chose et, faute de moyens, soit tentée de chercher des solutions à travers de mauvaises voies. Pourtant, si elle pouvait travailler, elle pourrait subvenir à ses besoins ».
Elle invite également les parents à faire confiance en leurs filles et à comprendre que leur volonté de travailler vise à devenir indépendantes financièrement.
Elle lance un message aux autres jeunes filles de ne pas se laisser influencer par la société, mais plutôt de s’engager dans des activités génératrices de revenus pour bâtir leur avenir.
Des coopératives au cœur du développement

Jean-Marie Nkurunziza, habitant de la colline Cumba, est membre de la coopérative « Komezimigambi », spécialisée dans l’extraction du sable.
Selon lui, après avoir constaté que le travail individuel ne permettait pas d’obtenir de bons résultats, les membres ont décidé de se regrouper afin de travailler en équipe et d’améliorer leurs revenus.
Il affirme que de nombreux jeunes de sa localité ont adhéré aux coopératives.
« En dehors de notre coopérative, il en existe d’autres qui fabriquent des briques et qui permettent aux membres de subvenir à leurs besoins ».
M. Nkurunziza encourage vivement les jeunes à intégrer les coopératives plutôt que de travailler en solo car, cela offre plusieurs opportunités.

Anne-Marie Divine Nininahazwe, habitante de la colline Nyabikere, est cultivatrice et membre de la coopérative « Komezimigambi ».
Après avoir terminé ses études, elle a entendu parler de cette coopérative et décidé d’y adhérer. Elle y travaille comme gérante. Elle ajoute qu’après son mariage, elle a constaté qu’il ne revenait pas uniquement à son mari de subvenir aux besoins du foyer.
C’est ainsi qu’elle a choisi de poursuivre ses activités au sein de la coopérative. Elle précise que son mari ne s’y est pas opposé. « Mon mari a compris qu’il ne devait pas m’empêcher de travailler tant que j’en suis capable. »
Elle souligne que les femmes de sa localité exercent également d’autres activités génératrices de revenus. Selon elle, appartenir à une coopérative est très avantageux car, cela permet d’accéder plus facilement à un emploi et de gagner de l’argent pour contribuer aux dépenses familiales.
Mme Nininahazwe précise toutefois que beaucoup de femmes se sous-estiment encore pensant que leurs responsabilités se limitent aux tâches ménagères. Elle les encourage à sortir de cette vision et à s’engager dans d’autres activités afin de contribuer au développement de leurs ménages.
Elle lance un appel aux femmes élues afin de multiplier les associations et les coopératives pour permettre aux femmes de se développer davantage.
De l’agriculture au commerce, il n’y a qu’un pas

Sur la colline Munyinya, Evelyne Ndayishimiye fait partie de ces femmes qui refusent de rester les mains croisées malgré que son conjoint exerce déjà une activité rémunérée. Déterminée à contribuer aux besoins de sa famille, elle s’est lancée dans le petit commerce.
Elle vend divers articles notamment des denrées alimentaires, une activité qui lui permet d’apporter un appui financier au ménage. « J’ai voulu contribuer dans la famille au lieu de rester sans rien faire ».
Toutefois, son activité est confrontée à des difficultés importantes. Le principal défi reste lié au problème de déplacement aggravé par la pénurie des carburants. « Les marchandises arrivent très chères à cause des difficultés de transport ». Cette situation réduit ses marges bénéficiaires et complique la continuité de son commerce.
Elle demande alors au gouvernement de prendre des mesures pour rendre les carburants disponibles.
En attendant, Evelyne Ndayishimiye reste engagée dans son activité convaincue que l’entrepreneuriat, même à petite échelle, constitue un levier essentiel pour améliorer les conditions de vie des ménages.
Vente de la bière de banane pour nourrir sa famille
Face aux difficultés économiques et aux défis persistants du secteur agricole, Faustine Niyonzima, habitante de la colline Munyinya, a choisi de se lancer dans la vente de la bière de banane. Une activité qui lui permet aujourd’hui de subvenir aux besoins de ses cinq enfants.
Elle explique avoir investi dans l’achat des bananes qu’elle transforme elle-même pour produire la boisson traditionnelle. Ce commerce est devenu pour elle une véritable stratégie de survie dans un contexte marqué par la précarité.

Selon Faustine Niyonzima, sa reconversion est directement liée aux difficultés rencontrées dans l’agriculture, secteur dont dépend pourtant une grande partie de la population. Elle évoque notamment le manque de semences sélectionnées et les problèmes liés à l’accès aux engrais chimiques de la société Fomi.
« Nous payons des avances pour les engrais mais, les commandes ne nous parviennent pas à temps ». Une situation qui, selon elle, affecte fortement la production agricole et contribue à l’insécurité alimentaire dans les ménages.
Avec la baisse des rendements agricoles et les difficultés économiques qui augmentent, elle affirme avoir été contrainte de chercher d’autres sources de revenus pour nourrir sa famille. « Il m’a fallu entreprendre ce commerce pour assurer la survie de mes enfants ».
Mme Niyonzima lance un appel aux autorités afin de trouver des solutions durables aux problèmes liés aux intrants agricoles, en particulier les engrais chimiques. Elle rappelle que l’agriculture demeure un pilier essentiel de l’économie nationale qui fait vivre plus de 90 % de la population.
Des inégalités dans l’accès aux financements du PAEEJ
Toujours sur la colline Munyinya, un jeune qui a requis l’anonymat exprime son indignation face aux conditions d’octroi des financements destinés aux porteurs de projets à travers le PAEEJ.
Selon J.M., l’accès à ces fonds n’est pas équitable. Il affirme constater des discriminations dans la sélection des bénéficiaires estimant que certains jeunes seraient davantage favorisés que d’autres en fonction de leurs appartenances politiques.
JM soutient notamment que des jeunes affiliés ou proches du parti au pouvoir, le CNDD-FDD, seraient privilégiés dans l’obtention de ces financements au détriment d’autres porteurs de projets pourtant engagés dans l’entrepreneuriat.
« Les critères ne semblent pas être les mêmes pour tout le monde », laisse-t-il entendre. Il évoque un sentiment d’injustice parmi plusieurs jeunes de sa localité qui peinent à accéder aux opportunités de financements.
Il affirme avoir vu son projet de salon de beauté rejeté malgré sa volonté d’entreprendre et de créer son propre emploi. Il dit en outre avoir été confronté à un refus qu’il attribue à des considérations politiques.
« Mon projet a été rejeté parce que je ne suis pas membre du parti au pouvoir », s’est-il indigné.
Son initiative visait la création d’un salon de beauté, un secteur qui, selon lui, peut générer des revenus du fait que la demande locale est croissante.
Il continue néanmoins de nourrir l’espoir de relancer son projet par d’autres moyens tout en appelant à plus de transparence et d’égalité de traitement dans l’accompagnement des jeunes entrepreneurs.
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