Tout commence le 8 mai 2026 lorsque cinq partis politiques figurant parmi les principales formations de l’opposition après les législatives de 2025 publient un communiqué conjoint. Ces partis qui sont l’Uprona, le Sahwanya-Frodebu, le CDP, le Codebu et le CNL rejettent la poursuite des préparatifs de la présidentielle sans dialogue politique préalable. Ils dénoncent une Commission électorale nationale indépendante (Ceni) qu’ils jugent déséquilibrée et incapable de garantir des élections « transparentes, crédibles et apaisées ».
Même si ces formations n’ont pas atteint le seuil de 2 % nécessaire pour obtenir des sièges à l’Assemblée nationale, elles restent les mieux classées derrière le CNDD-FDD lors des législatives de 2025. L’Uprona est arrivé en deuxième position avec 1,38 % des voix suivi notamment du CNL, du CDP, du Sahwanya-Frodebu et du Codebu qui s’étaient regroupés dans la coalition Bururndi Bwa Bose.
Un jour après cette sortie médiatique, le président de la République, déjà désigné candidat du CNDD-FDD pour un nouveau mandat, répond sur le réseau social X. Évariste Ndayishimiye affirme avoir reçu le message des cinq partis politiques. Il reconnaît que certains Burundais restent préoccupés après les élections et promet d’aller à leur rencontre pour « un dialogue d’apaisement et d’unité nationale ».
Le dialogue tant réclamé finit par avoir lieu le 15 mai 2026 au Palais présidentiel de Kiriri. Plusieurs partenaires électoraux et hautes personnalités du pays y prennent part. Mais, à l’issue de cette rencontre, les cinq partis se disent déçus. Dans un communiqué conjoint publié le 19 mai, ils estiment que les réponses obtenues ne sont pas « satisfaisantes ».
Ils réclament toujours une restructuration de la Ceni et de ses démembrements afin qu’ils soient « représentatifs et inclusifs » et qu’ils servent « le pays et non le parti au pouvoir ». Ils dénoncent également certaines dispositions du Code électoral ainsi qu’une Cour constitutionnelle qu’ils jugent partiale.
Un autre bloc politique

Alors qu’au départ ce bras de fer semblait opposer uniquement l’opposition au pouvoir, un autre bloc politique entre en scène. Le vendredi 22 mai 2026, une vingtaine de partis politiques proches du CNDD-FDD publient à son tour un communiqué de soutien au président de la République et au processus électoral actuel.
Ces partis, parmi lesquels notamment le CNDD-FDD, le FNL, le Ranac, l’UPD-Zigamibanga, le Palipe-Agakiza ou encore l’APDR-FPN-Imboneza, saluent « la démarche habituelle du chef de l’Etat de dialoguer de manière franche » afin de trouver des solutions aux défis du pays.
Contrairement aux cinq partis contestataires, cette mouvance présidentielle estime que le dialogue du 15 mai a permis à tous les acteurs « d’exprimer librement leurs préoccupations et leurs propositions concernant l’amélioration du processus électoral ».

Par rapport à la Ceni et à la Cour constitutionnelle, les partis alliés au pouvoir appellent plutôt les institutions concernées à appliquer les recommandations issues des échanges afin d’améliorer le scrutin de 2027.
Ils affichent déjà même leur confiance dans l’issue du futur scrutin. Les partis signataires anticipent en effet « leurs vives félicitations à l’endroit du futur gagnant des élections de 2027 », une déclaration qui ressemble déjà à un soutien caché au candidat du CNDD-FDD.
Dans le même communiqué, ils mettent aussi en garde contre toute tentative de perturbation du processus électoral et affirment « s’inscrire en faux contre toute intention de sabotage du processus électoral ».
Réactions
Kefa Nibizi : « Cela dessine le paysage politique burundais »
« Rien n’est étonnant, après les élections de 2025. Souvenez-vous, certains parmi ces partis politiques avaient demandé au président de la République de se souvenir d’eux », rappelle le président du Conseil pour la démocratie et le développement durable au Burundi (Codebu).
Par rapport à leur communiqué, fait-il observer, il faut prendre ça comme une certaine liberté d’expression. Pour lui, devant un phénomène politique quelconque, il devient normal qu’il y ait des partis politiques qui soutiennent le parti au pouvoir, et d’autres de l’opposition qui disent non. « Donc, il n’y a aucune anomalie. Plutôt, cela illustre le paysage politique burundais ».

Interrogé sur un probable sabotage de l’élection présidentielle de 2027, M. Nibizi partage la même crainte que les vingt partis politiques mais sous un autre angle. « Quand le pouvoir ne donne pas la liberté à la Ceni, une Ceni qui se montre partisane, c’est le pouvoir lui-même qui semble saboter les élections ».
Quant aux félicitations anticipées au futur gagnant, le président du Codebu se dit étonné. « Permettez-moi de rigoler ! Quel est ce parti politique qui connaît déjà qui va gagner et qui félicite de façon précipitée le futur gagnant ? »
Pour lui, ces partis politiques savent déjà qu’il n’y aura pas de compétition réelle. « Ils commencent à supplier en réclamant des postes ici et là. Donc cette félicitation précipitée n’a que cette signification ».
A propos d’un éventuel revirement vers la mouvance, M. Nibizi se montre rassurant. « Plutôt, au fil du temps, nous espérons que notre équipe sera renforcée au lieu d’être affaiblie. Nous sommes guidés par la conviction. S’il advient que l’un ou l’autre se retire, cela n’empêchera pas que les autres formations politiques continuent à lutter pour des élections libres, transparentes et crédibles ».
Olivier Nkurunziza : « Les 20 partis politiques n’ont aucun problème »

« Au moment où les 5 partis politiques avaient porté plainte auprès de la Cour constitutionnelle suite aux irrégularités relevées lors des élections de 2025, parmi les vingt partis, aucun parti n’a porté plainte. Ils étaient satisfaits du déroulement des élections de 2025 », fait savoir le président de l’Uprona.
Selon lui, les 20 partis politiques n’ont aucun problème. On ne condamne pas ce qu’ils ont dit parce que ça corrobore exactement leur comportement affiché lors des élections de 2025.
Par contre, s’indigne-t-il, les 5 partis ont étalé sur la table leurs préoccupations mais les solutions données ne sont pas du tout satisfaisantes. « Nous avons dit que la Ceni n’est pas du tout rassurante. Elle est incapable de mettre en place ses démembrements inclusifs. La Cour constitutionnelle a toujours un côté penchant. C’est le parti au pouvoir qui donne des injonctions à l’administration. Tout cela n’a pas trouvé de solution ».
Interrogé sur d’éventuels dérapages lors de la présidentielle de 2027, le président du parti du prince Louis Rwagasore se dit inquiet. « Ce sont les gens qui n’organisent pas les élections conformément aux principes et standards internationaux qui sont des saboteurs ».
Toutefois, il tranquillise. Pour lui, s’il y a un parti politique qui nourrit des velléités de saboter les élections alors que ces dernières sont libres et équitables, il sera combattu par tout le monde. « Mais, quand les élections ne sont pas bien organisées, quand il y a des tricheries aux yeux de tout le monde, les dérapages ne manqueront pas ».
Quant au risque que l’un ou l’autre parti politique parmi les 5 peut virer vers le camp présidentiel, Olivier Nkurunziza répond par la négative. « Non, la dynamique des cinq partis politiques n’est pas une coalition. C’est d’abord une dynamique de discussion et de réflexion d’ensemble sur les questions d’enjeu national ».
Il fait savoir qu’un parti politique est libre et qu’il peut prendre sa propre position. Mais, insiste-ti-il, sur la question des élections, nous sommes toujours là pour que les élections soient libres.
« Si les règles de jeu ne sont pas respectées par tous, il est inutile de participer dans les élections. Et la décision sera prise par les organes de nos partis respectifs ».
Aloys Baricako : « En politique on n’obéit pas à un partenaire, mais à la loi »

Le président du parti Ranac, un des signataires de la déclaration en soutien aux préparatifs de la prochaine présidentielle, entend positiver le processus. L’alliance avec la vingtaine des partis politiques ne signifie pourtant pas une allégeance au CNDD-FDD au pouvoir. « En politique, on n’obéit pas à un partenaire, mais peut-être on obéit à la loi ».
M. Baricako se montre satisfait des échanges que les partenaires électoraux ont eu avec le Président de la République le 15 mai 2026. Il indique que des irrégularités relevées lors des élections de 2025 ont été discutées pour prévenir celles qui pourraient surgir en 2027 lors de la prochaine présidentielle.
La signature de la déclaration est, selon lui, une alliance politique pour montrer formellement qu’ils partagent une même opinion et une même vision. Il nuance tout de même. « Chaque parti reste indépendant de l’autre. Aujourd’hui, on peut se coaliser sur un certain point. Mais, demain, on peut diverger »
Quant aux félicitations anticipées au futur gagnant de la présidentielle, Aloys Baricako récupère pour dire que le gagnant peut être le candidat de son parti ou quelqu’un d’une autre formation politique. Il ajoute que « c’est pour montrer justement que nous sommes engagés à participer à ces élections ».
Il dit ne rien craindre sur un probable sabotage, arguant que pour le moment l’espace politique est bien ouvert. Il garde le souhait de voir, à un certain stade, des élections organisées par l’administration et non la Ceni qui, à le croire, n’est pas indépendante.
« Quand l’administration a la confiance de la population, elle peut organiser elle-même les élections. On met des mandataires parce qu’on n’a pas confiance à la Ceni ou à l’administration ».
Gaspard Kobako : « L’objectif de la démarche était surtout de prévenir tout sabotage inutile et gratuit du processus électoral »

Le président du parti AND-Intadohoka rejette les accusations d’allégeance au parti au pouvoir après la signature d’un document issu des rencontres politiques organisées dans le cadre du processus électoral.
Répondant aux critiques de certains acteurs politiques qui assimilent sa signature à un soutien au CNDD-FDD, M. Kobako affirme que son parti reste dans l’opposition. Selon lui, l’objectif de cette démarche était surtout de prévenir « tout sabotage inutile et gratuit » du processus électoral.
Il parle d’une « opposition constitutionnelle et constructive ». Pour lui, « Être dans l’opposition, c’est constitutionnellement ne pas être dans les institutions ». Il estime que l’absence d’opposition dans les institutions a conduit le Parlement à modifier certains règlements internes. Il précise que son parti privilégie une opposition « constructive », capable de reconnaître ce qui fonctionne tout en dénonçant les dysfonctionnements.
Il critique les acteurs politiques qui cherchent, à définir qui appartient à l’opposition ou à la mouvance présidentielle sur base de simples déclarations publiques.
Le président de AND-Intadohoka fait savoir que son parti préfère attendre l’évolution du processus électoral avant de tirer des conclusions définitives.
Il insiste sur le fait que sa formation politique reste concentrée sur son projet de société et sur la préparation de la présidentielle de 2027. « Nous définissons au lieu d’être définis », conclut-il, tout en soulignant que la position officielle du parti se précisera davantage après les orientations qui seront arrêtées par les organes compétents au mois de juillet 2026.
Interrogé sur les félicitations anticipées adressées au futur vainqueur de la présidentielle de 2027, M. Kobako précise que celles-ci ne seront valables que si le scrutin est crédible. « Nous adressons de vives félicitations anticipées au futur gagnant en 2027 si et seulement s’il gagne honnêtement ».
Il redoute également une forte présence de l’administration au sein des structures électorales locales, qu’il estime proches du parti au pouvoir. Pour lui, il faut une participation pacifique au processus électoral.
Gabriel Banzawitonde : « Une volonté de préserver la voie démocratique »

Le président du parti APDR rejette lui aussi toute idée d’allégeance au CNDD-FDD du fait qu’il a apposé sa signature sur le communiqué. Pour lui, ce geste traduit avant tout une volonté de préserver la voie démocratique et de garantir la tenue de l’élection présidentielle de 2027.
Interrogé sur la portée politique de cette signature, M. Banzawitonde affirme qu’elle véhicule « un message démocratique » et témoigne de la volonté des acteurs politiques de participer aux élections.
Selon lui, aucune autre voie d’accès au pouvoir ne devrait être envisagée en dehors des urnes. « Rien n’empêcherait la tenue des élections ».
Il rappelle que les autres formations politiques, dont la sienne, ambitionnent aussi de conquérir le pouvoir, mais « par voie démocratique ».
Le président de l’APDR explique que les félicitations anticipées adressées au futur vainqueur de la présidentielle de 2027 ne constituent pas un soutien à un candidat précis. « On ne sait pas qui va gagner ».
Selon lui, il s’agit avant tout « d’un message d’amour patriotique et démocratique » adressé au futur dirigeant du pays. Il précise que 42 points liés aux préoccupations des partis politiques ont été examinés lors de la rencontre du 15 mai 2026 avec le président Évariste Ndayishimiye.
Pour lui, ceux qui restent insatisfaits chercheraient des raisons de boycotter les élections. « Ce qui reste, c’est le suivi de la mise en œuvre des recommandations issues de cette réunion »,
M. Banzawitonde estime que le véritable danger viendrait plutôt du retrait de certains partis pouvant favoriser un retour du monopartisme au Burundi.
Francis Rohero : « On ne demande rien au pouvoir en termes de postes »

Le président du parti Fraternité des patriotes Ineza (FPI) ne se range ni du côté des vingt partis ni de celui des cinq. Francis Rohero dit avoir son propre chemin qu’il estime plus sûr. Il pense que quand le peuple le comprendra, il agira en conséquence.
« Ceux qui disent que tout va bien, que tout est blanc comme neige, c’est leur point de vue qu’il faut par ailleurs respecter en tant que tel. On est habitué à ce genre de situation ».
Pour ceux qui avancent qu’il devrait y avoir des négociations pour qu’on allège ceci ou cela, ce n’est pas non plus la voie que propose son parti FPI. « On est en Afrique, au Burundi, et on sait ce que cela signifie. Ceux qui sont au pouvoir doivent tout faire pour y rester. Ils font tout pour que les autres ne puissent pas les déranger ».
Comme le dit cet adage : « La plus belle femme du monde ne peut donner que ce qu’elle a », M. Rehero estime qu’il ne faut pas chaque fois chercher à se cramponner sur ce que l’on ne peut pas vous donner.
« Au sein du FPI, nous avons notre capacité de mobilisation, notre capacité à trouver la logique qu’il faut et à affronter la situation telle qu’elle se présente. On ne demande rien au pouvoir en termes de place dans les institutions étatiques », renchérit-il.
Ce politicien insiste que « celui qui fera quelque chose de bon dans et pour ce pays, le fera uniquement parce qu’il en est capable et non parce qu’il aura été facilité ».
Pour lui, le plus important reste la préservation du pouvoir de décision du peuple à travers les élections. « Aujourd’hui que le peuple reste avec ce pouvoir de décision sur son avenir à travers des élections, un jour viendra où il va décider », déclare-t-il.
Il rappelle les difficultés économiques et sociales auxquelles fait face la population. M. Rohero affirme poursuivre son combat pour le changement.
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