Par Devis Gateretse, Jules Igiraneza, Stanislas Kaburungu et Abbas Mbazumutima
Différents partenaires électoraux ainsi que plusieurs hautes personnalités du pays ont pris part à ces échanges présidés par le chef de l’Etat, déjà candidat pour un deuxième septennat.
D’entrée de jeu, le président Ndayishimiye n’a pas seulement tenu à écouter les doléances des cinq partis qui ont dernièrement boudé une rencontre de la Ceni, arguant que cette Commission électorale n’est plus crédible au vu des « manquements » qui ont émaillé les dernières élections.
Quatre jours après, dans un communiqué conjoint publié le 19 mai 2026, ces partis regrettent que « les réponses apportées lors de nos échanges n’ont pas été satisfaisantes par rapport à nos préoccupations ».
Ils pointent notamment les imperfections du code électoral, des dispositions qu’ils jugent insuffisantes pour protéger les électeurs et les mandataires politiques, ainsi qu’une Cour constitutionnelle dont la composition ne serait « ni équilibrée ni consensuelle ».
Ces formations politiques souhaitent que les prochaines rencontres se déroulent dans un climat plus serein et dénoncent « la présence d’une certaine société civile mal intentionnée et invitée pour dénigrer et insulter les partis politiques ».
Les partis réclament également une restructuration de la Ceni et de ses démembrements afin qu’ils soient « représentatifs et inclusifs » et qu’ils servent « le pays et non le parti au pouvoir ».
Ndayishimiye : « Moi aussi, j’ai des questions »
Le président Ndayishimiye a lui aussi mis sur la table d’autres questions après quelques mises en garde : « On ne badine pas avec le pays. Ce n’est pas non plus comme une cruche de bière où chaque convive vient étancher sa soif. Comme les candidats sont moins nombreux que les électeurs, il ne faut pas perdre les pédales, c’est la population qui est juge ».
Ce n’est pas tout comme remontrances adressées à certaines formations politiques « déchues » ou « tombées de leur piédestal » : « Il y a certains partis au passé glorieux qui se croient encore grands alors qu’ils n’ont plus de militants, encore moins d’assise populaire ». Pour ce candidat déjà adoubé par son parti, le CNDD-FDD, le Burundi est dans une sorte de fossé et il nous faut tous sortir de ce gouffre.
Dans son mot liminaire, le chef de l’Etat a fait un clin d’œil à certains politiciens qui croient qu’une fois au pouvoir, il leur sera facile de tout mettre sur les rails : « Diriger les hommes, ce n’est pas comme guider les moutons. Il faut que celui qui se dit que le dogme, “Ôte-toi de là que je m’y mette”, est encore de mise, se calme. Le pouvoir émane du peuple. Personne ne peut se l’approprier. Il faut respecter et soutenir celui que ce peuple a élu », a-t-il rappelé.
C’était devant un parterre de hautes personnalités du pays, les commissaires de la Ceni, les ténors de la société civile burundaise, les indépendants, les représentants des partis politiques agréés, dont les cinq qui avaient demandé de rencontrer le président, un dialogue que le Président Ndayishimiye a élargi à toutes ces personnalités. Cela amène à se poser la question de savoir s’il s’agissait réellement de la grande rencontre sollicitée par les représentants des cinq partis politiques qui contestent la Ceni. Ils semblaient noyés au milieu de la grande salle du Palais présidentiel de Kiriri.
Place aux questions, dont le budget alloué aux élections
Et comme un pavé dans la mare, le chef de l’Etat a mis sur la table ses préoccupations, des questions directes adressées aux politiques : « J’en ai trois, moi aussi. Je n’ai pas de solution toute faite. J’aimerais les soumettre au débat afin d’en discuter et essayer de trouver ensemble une solution ».
Et la première question est tombée : « Qu’est-ce qui peut être fait, qui n’était pas mis en œuvre, pour que le processus électoral se déroule sans incidents ? Que faut-il faire pour que les élections soient plus crédibles ? »
Le président de la République a posé une deuxième question, cette fois-ci en rapport avec la contestation des résultats des urnes : « Pourquoi est-ce que ceux qui se lamentent ou se plaignent en arguant que les élections ont été entachées d’irrégularités s’arrangent pour le faire toujours, non pas pendant le déroulement du vote, mais après la proclamation des résultats ? »
Pour sa troisième question ou préoccupation, le Président Ndayishimiye n’y est pas allé par quatre chemins, c’est en rapport avec le budget consacré aux élections : « Cela me taraude l’esprit. C’est un souci et il est partagé par une grande partie de la population. Je pense qu’il faut revoir à la baisse le budget alloué aux élections. Est-ce qu’il n’y a pas moyen de couper la poire en deux afin que la moitié du montant prévu pour les élections soit utilisée pour des activités de développement ? Par exemple une adduction en eau potable sur la plupart de nos collines et ainsi épargner la population de certaines maladies ? »
Et il y a eu une sous-question : « Est-ce qu’il n’y a pas moyen de faire recours aux volontaires, vu que les opérations de vote ne durent que deux jours seulement ? », a proposé le chef de l’Etat.
« Voilà mes questions, libre à vous de poser les vôtres et les mettre sur la table afin que des solutions soient trouvées et ainsi avancer vers des élections apaisées, crédibles, sans irrégularités », a-t-il tenu à préciser.
Le chef de l’Etat a également averti : « Que chacun sache qu’il ne va pas partir avec des réponses à ses soucis mais des solutions négociées à toutes préoccupations exprimées. Mais celui qui va se sentir contrarié et nous claquer la porte au nez, qu’il s’en prenne à lui-même parce que ce sont les conclusions issues du consensus sans lui qui seront mises en avant et il sera obligé de les respecter », a conclu le président de la République.
Réactions
Olivier Nkurunziza : « Participer à une élection mal organisée serait de l’irresponsabilité pour l’Uprona »

Le président du parti Uprona affirme que la priorité des cinq partis de l’opposition reste la recherche d’un consensus national en vue d’élections libres, transparentes et inclusives. Il considère le dialogue avec le pouvoir comme une démarche responsable pour préserver la stabilité du pays et défendre les droits politiques.
Cependant, le responsable politique pose des conditions pour la prochaine étape des négociations. « Tout dépendra de la volonté des autorités et des autres acteurs à garantir des élections crédibles », a-t-il fait savoir tout en soulignant que les partis continueront à recourir à des moyens légaux, pacifiques et démocratiques.
Concernant une éventuelle candidature commune, M. Nkurunziza précise que la question n’est pas encore tranchée et relève des organes internes des partis concernés.
Enfin, il insiste sur la nécessité de mécanismes de suivi des décisions issues du dialogue et prévient que, si les élections ressemblent à celles de 2025, il serait inutile pour son parti de mobiliser des ressources importantes pour y participer. Selon lui, l’intérêt est de prendre part à des élections réellement libres, et participer à un scrutin mal organisé serait, dit-il, « une irresponsabilité » pour son parti.
Kefa Nibizi : « Le parti Codebu ne participera pas à ces élections aussi longtemps que les garanties de transparence, d’équité et d’inclusivité ne sont pas rassurées »
Selon le président du parti Codebu, les cinq partis politiques engagés dans les discussions avec le pouvoir privilégient avant tout les voies pacifiques et le dialogue pour faire entendre leurs revendications concernant le processus électoral.

Il rappelle qu’après leur demande de dialogue, le chef de l’État avait d’abord réagi sur le réseau social X avant de réunir les différents partenaires électoraux afin d’échanger sur les préoccupations soulevées par l’opposition. Selon lui, cette initiative constitue « un pas déjà amorcé » et traduit une certaine volonté d’écoute.
Le responsable politique indique ainsi que les partis restent déterminés à poursuivre le dialogue, estimant que « les recours ne sont pas encore épuisés ». Il souligne qu’aucune communication officielle n’a jusque-là annoncé la fin des échanges sur les points qui n’ont pas encore trouvé de solution.
Tout en se disant confiant quant à l’issue des discussions, M. Nibizi reconnaît que les compromis attendus ne correspondront peut-être pas entièrement aux revendications des partis concernés. Toutefois, précise-t-il, l’objectif demeure d’obtenir des garanties pour un processus électoral « transparent, libre, inclusif et apaisé ».
Le président du Codebu avertit cependant que si le dialogue venait à échouer et qu’aucune solution tangible n’était trouvée pour garantir la transparence du scrutin, son parti pourrait ne pas participer aux élections. « Le parti Codebu ne participera pas à ces élections aussi longtemps que les garanties de transparence, d’équité et d’inclusivité ne sont pas rassurées », prévient-il, tout en soulignant que les discussions sont encore en cours.
Par ailleurs, M. Nibizi souligne que la principale force de son parti réside dans son engagement politique ainsi que dans la légitimité des revendications formulées. Il estime que celles-ci reposent aussi bien sur la Constitution burundaise que sur les principes contenus dans les traités régionaux et internationaux ratifiés par le Burundi.
Il affirme également que les demandes portées par les partis politiques reflètent les aspirations d’une grande partie de la population burundaise en faveur d’élections « libres, transparentes et apaisées ».
Concernant une éventuelle candidature commune de l’opposition, le président du Codebu explique qu’elle dépendra avant tout des conditions dans lesquelles les élections seront organisées. Il indique néanmoins que son parti reste ouvert à une coalition avec d’autres formations politiques afin, selon ses mots, de « conjuguer les forces » face à un pouvoir qu’il juge installé depuis près de vingt ans.
Gaspard Kobako : « Nous attendons des actes concrets pour garantir une présidentielle transparente »

Réagissant à la rencontre entre le président de la République et les partis politiques, Gaspard Kobako, président de l’Alliance nationale pour la démocratie (AND), rappelle que cette réunion faisait suite à une précédente rencontre organisée dans le cadre du Forum des partis politiques (FDP). Selon lui, elle avait été convoquée à la suite d’une lettre adressée au chef de l’État par cinq partis politiques membres du Forum.
Il souligne que les partis UPRONA, CNL, CDP, FRODEBU et CODEBU avaient boycotté la réunion du 7 mai 2026, estimant que le cadre de dialogue n’était pas approprié tant que leurs préoccupations relatives à la Commission électorale nationale indépendante (CENI) n’avaient pas reçu de réponse de la part du président de la République. Ces mêmes partis avaient également boycotté une réunion préparatoire à l’élection présidentielle organisée par la CENI après le lancement officiel de la campagne électorale, le 22 avril 2026 à Gitega.
Pour Gaspard Kobako, la rencontre avec le chef de l’État ne concernait pas uniquement ces cinq partis. D’autres formations politiques ont également eu l’occasion d’exprimer leurs préoccupations, notamment sur le déroulement des élections communales, législatives et collinaires de 2025.
Concernant les résultats de la rencontre, il se montre prudent : « Certains d’entre nous sont devenus des Thomas. » Nous ne pouvons être satisfait que par ce qui est vérifiable », indique-t-il. Il affirme que les participants ont réitéré les préoccupations déjà soulevées dans le document adressé au chef de l’État et dont copie avait été transmise à la CENI.
Selon lui, les partis politiques n’ont été que partiellement satisfaits. Ils attendent désormais que les engagements pris se traduisent en mesures concrètes permettant leur participation effective au processus de la prochaine élection présidentielle. Il met en garde contre toute forme d’autosatisfaction ou de minimisation des enjeux électoraux et appelle à tirer les leçons des expériences politiques passées.
Le président de l’AND estime par ailleurs que la demande de dialogue n’émanait pas exclusivement des cinq partis signataires de la lettre. D’autres formations politiques, membres ou non du FDP, avaient également exprimé le souhait d’un tel échange avec les autorités.
Il revient également sur le rôle des organisations de la société civile (OSC), qu’il accuse d’avoir parfois dépassé leur mandat lors de certaines réunions électorales. Selon lui, leurs interventions ont contribué à tendre les débats et à provoquer le départ prématuré de certains responsables politiques lors d’une précédente rencontre organisée par la CENI.
Des interrogations demeurent également quant à l’appréciation des diplomates présents à la réunion présidentielle. « Leur départ avant la fin des échanges peut être interprété comme le signe d’un climat de doute », observe-t-il, tout en précisant qu’il ne lui appartient pas d’en tirer des conclusions.
Malgré ces réserves, Gaspard Kobako retient positivement le rappel effectué par le chef de l’État sur le rôle des organisations de la société civile. Il estime que celles-ci doivent se limiter à leurs missions d’observation et de veille citoyenne sans se substituer aux acteurs politiques.
Pour la suite, le président de l’AND appelle à la mise en œuvre effective des résolutions et recommandations issues des différentes rencontres de concertation. Il plaide pour une élection présidentielle de juin 2026 transparente, libre et apaisée, avec une observation électorale crédible, une vigilance accrue des mandataires des partis politiques et une publication progressive des résultats.
Il insiste également sur la nécessité de garantir la liberté de la presse dans la diffusion des résultats électoraux. À défaut, prévient-il, si les irrégularités dénoncées lors des scrutins de 2025 ne sont pas corrigées : « Ce sera encore un rendez-vous manqué. » Selon lui, seule la traduction des engagements en actes permettra de concrétiser l’objectif affiché de « cheminer tous ensemble pour préparer des élections immaculées ».
Nestor Girukwishaka : « Il y a tendance à minimiser notre force »

Pour Nestor Girukwishaka, président du parti CNL, avec des réserves, fait savoir il ne faut pas vendre la peau de l’ourse avant de l’avoir abattue. Pour lui, il n’y a rien à prédire si le dialogue va aboutir ou non : « Nous continuons notre combat politique, et certainement qu’un jour il aboutira. »
Il fait remarquer que les partis de l’opposition signataire du communiqué ont des masses de gens derrière eux même s’il y a tendance de minimiser leur force : « Cela constitue un atout majeur dans cette lutte. Et en fin de compte c’est cette masse qui décide. »
Il trouve qu’il ne peut pas penser à la candidature avant que le processus requis ne soit clairement tracé : « La question de candidature ne devrait pas causer des problèmes une fois le moment venu.