Ces partis annoncent vouloir utiliser « tous les moyens politiques, légaux et démocratiques » afin d’exiger une recomposition crédible de l’institution électorale. Même si aucun d’eux n’a atteint le seuil de 2 % requis pour obtenir des sièges à l’Assemblée nationale lors des législatives de 2025, ils figurent néanmoins parmi les principales forces politiques derrière le CNDD-FDD, crédité de 96,51 % des suffrages exprimés. L’Uprona est arrivée en deuxième position avec 1,38 % des voix, suivie du CNL, du CDP, de la coalition Burundi Bwa Bose dans laquelle on trouve notamment le Sahwanya-Frodebu et le Codebu.
La publication du communiqué a coïncidé avec une réunion organisée par la Commission électorale nationale indépendante, Ceni, à Bujumbura, à l’intention des partenaires électoraux dont les partis politiques, les organisations de la société civile et les confessions religieuses. Plusieurs sièges sont restés vides, signe du malaise persistant autour du processus électoral.
Au cours de la rencontre, le président de l’APDR, Gabriel Banzawitonde et celui du Ranac, Aloys Baricako, ont quitté la salle après avoir dénoncé ce qu’ils qualifient de « processus déséquilibré ». Les deux responsables politiques se sont vivement opposés à certaines organisations de la société civile qu’ils accusent de défendre systématiquement la position de la Ceni et du parti au pouvoir.

Les représentants de l’APDR et du Ranac ont également estimé que leurs préoccupations sur la crédibilité du processus électoral n’avaient pas été suffisamment prises en compte au cours des échanges. Lors des législatives de 2025, l’APDR était arrivé en neuvième position tandis que le Ranac occupait la onzième place.
Les cinq partis signataires du communiqué expliquent vouloir privilégier un cadre de concertation distinct afin de réclamer un dialogue sincère avant toute poursuite du calendrier électoral. Ils affirment garder de profondes réserves sur l’organisation ainsi que les résultats des élections législatives et communales de 2025.
Après la proclamation des résultats des législatives de 2025, ces partis politiques ont dénoncé plusieurs irrégularités ayant entaché le scrutin. Ils évoquaient notamment l’exclusion violente des mandataires de certains partis dans plusieurs bureaux de vote, des intimidations contre des électeurs et des assesseurs, des cas présumés de votes multiples ainsi que des arrestations illégales des mandataires politiques. Les partis d’opposition dénonçaient également un dépouillement opaque affirmant que des voix obtenues par d’autres formations auraient été attribuées au CNDD-FDD.
Des recours ont été introduits à l’époque des faits auprès des institutions compétentes, y compris auprès du président de la République et de la Cour constitutionnelle. Mais, pour le président de l’Uprona Olivier Nkurunziza qui a lu le communiqué « le manque de réponse appropriée à ces recours laisse subsister de sérieuses préoccupations quant à la crédibilité des institutions électorales ».
Ces partis réclament ainsi « des réformes institutionnelles et légales capables de restaurer la confiance des citoyens et des acteurs politiques dans le système électoral burundais. »
Ils demandent également au chef de l’État de favoriser l’ouverture d’« un dialogue politique inclusif afin d’examiner les irrégularités dénoncées et garantir un traitement adéquat des recours introduits. » La correspondance adressée au président a été transmise le 4 avril 2026.
Le président de la République, déjà désigné candidat du CNDD-FDD à sa propre succession, n’a pas tardé à réagir. Sur le réseau social X, il a affirmé avoir reçu le message des cinq partis politiques. Reconnaissant que certains Burundais restent préoccupés après les élections, il a promis d’aller prochainement à leur rencontre pour un dialogue d’apaisement et d’unité nationale.
Les cinq partis signataires sont : Uprona, Sahwanya-Frodebu, Codebu, CDP et CNL.
Des précisions
Keffa Nibizi : « Tous les signaux sont presque au rouge »

Le président du parti Codebu estime que le pays a connu un recul dans divers secteurs de la vie nationale que ce soit au niveau de la démocratie, en matière de droits de l’Homme, politique, économique, sociale, etc. Il trouve que les enjeux de la prochaine présidentielle de 2027 sont cruciaux.
« La population burundaise est fatiguée », estime M. Nibizi. Il explique qu’après la reprise des élections au Burundi en 1993, les citoyens avaient l’espoir que le pays allait connaître une relance en matière économique et en ce qui concerne le respect des droits de la personne humaine. « Malheureusement, nous avons connu plutôt un recul. Si on regarde le pouvoir d’achat de la population, il n’a fait que dégringoler », souligne-t-il.
Le président du Codebu revient notamment sur la carence des produits de première nécessité, entre autres les carburants, les médicaments, les denrées alimentaires qui sont devenues de plus en plus chères ; les salaires devenus insuffisants pour les fonctionnaires ; les loyers insupportables pour pas mal de locataires et bien d’autres. Pour lui, les signaux sont presque au rouge à tel point que les Burundais ont besoin d’un changement.
Ainsi, fait-il observer « dans un système politique dominé par le régime présidentiel, on ne peut pas penser à un changement si on ne change pas le parti qui dirige le pays, donc le parti qui a le président de la République. En effet, il ne s’agit pas de changer la personne. Il s’agit de changer tout un système car, à y voir de près, le vrai défi n’émane pas des personnes placées, mais du fonctionnement du système en soi ».
La signature de la déclaration et la lettre par les cinq partis politiques était selon M. Nibizi, une occasion de redonner un nouvel espoir à la population burundaise. C’est aussi une voie pour penser à un nouveau leadership et un nouveau système politique guidé par le respect des droits humains, la bonne gouvernance économique et politique afin de redonner l’image du pays dans le concert des nations.
Il estime que pour atteindre cet objectif, la condition reste que les élections soient libres et transparentes. Mais, un préalable s’impose, à savoir la recomposition de la Ceni et ses démembrements. « La commission que nous avons aujourd’hui a connu des travers en 2025 qui font craindre le pire pour la prochaine présidentielle »,martèle-t-il.
Keffa Nibizi ajoute cependant que leur capacité à pouvoir influencer le changement semble mesurée du moment que la Ceni est mise en place par le Président de la République après avoir été approuvée par les deux chambres du Parlement. Or, poursuit-il, d’un côté, de l’autre, le président actuel est déjà candidat à sa propre succession, l’Assemblée nationale et le Sénat sont dominés par le seul parti au pouvoir.
Cet opposant politique déclare avoir lu que le président de la République a promis à travers son compte X qu’il va rencontrer les partis signataires pour essayer de débattre de cette question. Il garde l’espoir que leurs vœux seront entendus et pris en compte. Au cas contraire, il renseigne qu’il y a une liste d’actions à mener. Elle sera dévoilée le moment venu.
Olivier Nkurunziza : « La décision de suspendre notre participation aux réunions n’est pas un acte de boycott gratuit »
Le président du parti Uprona explique que la non-participation aux réunions de la Ceni dans sa composition actuelle relève d’une question de responsabilité « face aux graves irrégularités observées lors des élections de 2025 ». Il ne s’agit pas d’un acte de boycott.

Comme enjeu majeur, indique-t-il, la présidentielle de 2027 doit être une occasion de restaurer la confiance des Burundais dans le processus démocratique, dans les institutions et à travers le vote comme moyen d’expression populaire. Malheureusement, dit-il, « les élections de 2025 ont été marquées par plusieurs irrégularités graves : intimidation des électeurs, bourrage des urnes, vote avant l’heure officielle, manque de neutralité de certains membres des bureaux de vote ainsi que la présence illégale et les intimidations opérées par des jeunes affiliés au parti au pouvoir autour et parfois à l’intérieur des centres de vote ».
Il trouve que, dans de telles conditions, participer aux préparatifs électoraux sans réforme reviendrait à cautionner un système qui ne garantit ni transparence ni équité. « C’est la raison pour laquelle nous demandons qu’il y ait un dialogue sincère pour discuter de toutes ces questions. »
M. Nkurunziza estime que la force de son parti en particulier et de l’opposition en général réside d’abord dans la légitimité de leurs revendications. Il informe qu’il ne s’agit pas des cinq partis seulement. Selon lui, d’autres formations politiques, des organisations de la société civile ainsi que de nombreux citoyens constatent le même problème. « Nous croyons au dialogue politique, aux mécanismes légaux et à la pression démocratique pacifique pour obtenir une Ceni réellement indépendante, équilibrée et crédible », soutient-il.
Le président du parti de l’indépendance dit défendre cette position dans l’intérêt supérieur de la démocratie burundaise. « L’opposition burundaise dispose d’idées, de cadres compétents, d’un projet politique alternatif capable de répondre aux préoccupations des citoyens que sont, entre autres, la vie chère, le chômage, la justice sociale, la gouvernance et les libertés publiques ».
Pour lui, le vrai problème aujourd’hui est l’environnement politique et électoral « qui ne garantit pas une compétition équitable ». Il demande alors qu’il y ait des règles de jeu justes, transparentes et respectées par tous. Il entend continuer à utiliser toutes les voies légales pour faire entendre leur voix.
Patrick Nkurunziza : « Si les règles du jeu sont transparentes et équitables, le peuple burundais peut créer la surprise. »
Pour le président du parti Sahwanya-Frodebu, l’enjeu de 2027 dépasse largement une simple alternance politique. Il s’agit de savoir si le Burundi veut organiser une véritable élection ou simplement reconduire un système verrouillé d’avance. Les irrégularités massives observées lors des élections de 2025 ont profondément entamé la confiance de la population selon cet opposant politique. « On ne peut pas demander aux Burundais de croire encore à un processus électoral sans tirer les conséquences des dysfonctionnements dénoncés par plusieurs acteurs politiques et citoyens. » Il fait savoir que sans réformes sérieuses, le risque est de conduire le pays vers une crise de légitimité institutionnelle.

Pour ce responsable politique, la force du parti, c’est d’abord la véracité des faits et la convergence des forces de l’opposition autour d’une même exigence : des élections crédibles. « Nous refusons d’être les figurants d’un processus décidé à l’avance. Une Ceni contestée, perçue comme déséquilibrée et incapable de rassurer toutes les parties ne peut pas organiser sereinement une présidentielle aussi importante. Nous allons utiliser tous les moyens politiques, légaux et démocratiques pour exiger une recomposition crédible de cette institution. »
Le président du Sahwanya-Frodebu trouve que le CNDD-FDD ne doit pas confondre contrôle de l’appareil étatique et adhésion populaire. Malgré les pressions, les intimidations et les déséquilibres observés dans le paysage politique, une grande partie de la population aspire aujourd’hui à une autre gouvernance, à plus de justice sociale, à une économie viable et à des institutions respectées selon lui. « Si les règles du jeu sont transparentes et équitables, le peuple burundais peut créer la surprise. », assure-t-il.
Si les réclamations des partis d’opposition ne sont pas prises en compte, Patrick Nkurunziza fait savoir qu’ils refuseront de participer à ce qu’il appelle « une mise en scène électorale » destinée à donner une apparence de démocratie à un processus dépourvu de garanties minimales de transparence. « Nous continuerons les consultations avec les forces politiques, les acteurs nationaux et tous ceux qui restent attachés à la crédibilité démocratique du pays. Nous prendrons nos responsabilités dans le respect des moyens pacifiques et légaux. Mais, il est clair que personne ne pourra éternellement ignorer les revendications légitimes du peuple burundais. »
Réaction
Gabriel Rufyuiri : « Il y a un problème d’expression dans ce pays »
Le président de l’Observatoire de lutte contre la corruption et les malversations économiques, Olucome (qui a participé à la réunion de la Ceni en tant que société civile) trouve que la commission qui prépare les élections semble être ne pas indépendante. Les partis qui ont refusé de participer dans la réunion des préparatifs de la prochaine présidentielle n’ont pas tort selon lui.

« On a besoin d’élections libres, transparentes, inclusives et apaisées. Une fois que ces quatre facteurs ne sont pas réunis, vous comprenez que c’est un grand problème ». Gabriel Rufyiri dit comprendre la raison d’être de la correspondance à travers laquelle l’opposition politique réclame la recomposition de la Commission électorale nationale indépendante ainsi qu’un dialogue franc entre les groupes concernés pour se préparer à la prochaine présidentielle de 2027.
Sous un autre aspect, M. Rufyiri estime que l’opposition politique burundaise a de moins en moins de force pour exiger ou imposer quoi que ce soit aux détenteurs du pouvoir. Il trouve par ailleurs que ce ne sont pas les seuls politiques. « Il y a de la peur chez les Burundais de façon générale. La presse non plus n’est pas libre quoi que disent les autorités publiques. Donc, la liberté d’expression reste lacunaire au Burundi ».
Selon lui, tout semble être bon chez les dirigeants actuels alors que l’opposition ne peut ni manifester activement ni se coaliser pour avoir plus de force. « La peur ronge bon nombre de Burundais », renchérit-il.
Le président de l’Olucome estime également qu’il n’y a pas beaucoup d’enjeux pour la prochaine présidentielle. Les grandes élections étaient, pour lui, celles de 2025, à savoir les législatives, les communales, les sénatoriales et les collinaires. « Vous avez vu comment ça a été. Nous, au niveau de l’Olucome, nous avons donné notre rapport à la Ceni, et nous nous sommes limités là », renseigne-t-il avant d’appeler au respect des principes de la démocratie et de la gouvernance.
Pour une énième fois, il rappelle que le Burundi a ratifié le Pacte international relatif aux droits civils et politiques. « Il y a aussi le pacte qui concerne les droits socio-économiques, pour ainsi dire que les trois sont intimement liés ».
A propos du budget annoncé pour l’élection prochaine allant jusqu’autour de 115 milliards de francs burundais, Gabriel Rufyiri n’y voit aucun souci. Le seul et grand problème concerne sa gestion. Tout ce qu’il souhaite le plus, c’est qu’il y ait des élections libres, transparentes, inclusives et apaisées.
Analyse
Alexis Manirakiza : « Le ton paternaliste adopté pour répondre à leurs préoccupations n’est guère encourageant »

Ce juriste et professeur d’universités trouve que les chances de voir aboutir les revendications des partis d’opposition sont infimes, voire nulles. Selon lui, il est constant que le parti CNDD-FDD, dont est issu le président de la République, refuse systématiquement de reconnaître que les élections organisées sous son règne ont été entachées d’irrégularités, même lorsque celles-ci ont été relevées par plusieurs acteurs, comme ce fut déjà le cas lors des scrutins précédents.
Par ailleurs, selon toujours ce juriste, le ton paternaliste adopté par le président Ndayishimiye pour répondre à leurs préoccupations n’est guère encourageant. « Sur le réseau social X, le président a déclaré qu’il les recevra comme un père reçoit ses enfants. Une formule qui peut être perçue comme condescendante au regard de la gravité des préoccupations exprimées. »
Quant à la demande de réforme du cadre institutionnel et légal formulée par les partis d’opposition, il fait savoir que celle-ci impliquerait principalement une modification de la composition de la Ceni, du code électoral, voire de la Constitution elle-même. « Or, lors de la mise en place de ce cadre, ces mêmes partis politiques avaient déjà exprimé leur opposition sans parvenir à infléchir le cours des événements alors même que l’opposition disposait encore de représentants au Parlement. »
Dès lors, cet analyste trouve qu’il est très improbable qu’ils réussissent aujourd’hui à faire modifier la composition de la Ceni ou à faire réformer le code électoral. Surtout qu’on est dans un contexte où le Parlement est entièrement composé de membres du CNDD-FDD qui est à l’origine de cette architecture juridico-institutionnelle encadrant l’organisation des élections.
Forum des lecteurs d'Iwacu
Charte des utilisateurs des forums d'Iwacu
Merci de prendre connaissance de nos règles d’usage avant de publier un commentaire.
Le contenu des commentaires ne doit pas contrevenir aux lois et réglementations en vigueur. Tout propos incitant à la haine, à la violence ou à la discrimination est strictement interdit.
Iwacu se réserve le droit de supprimer tout commentaire non conforme à la charte.