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Témoignage/Hommage : Ambroise Niyonsaba, l’homme au résultat

Par Ferdinand Bigumandondera, son ancien chef de cabinet

A sa création, en 1996, le ministère à la présidence, chargé du processus de paix, occupait une place à part dans l’architecture institutionnelle de l’époque.

Temporaire dans ses missions, il s’imposait pourtant sur le grand boulevard de l’UPRONA. Sur sa façade extérieure, le panneau indicateur des lieux et les couleurs nationales claquaient au vent. Au dernier étage se trouvait le cabinet.

En bas, le laboratoire des idées. C’est là où se déroulait le travail à l’ombre des cadres d’appui. Aucun dispositif sécuritaire particulier n’entourait ni les lieux, ni les équipes, et ce en dépit de la sensibilité de ce symbole qui focalisait une certaine attention du monde extérieur. C’était un lieu ouvert.

Journalistes, délégations étrangères, partis politiques, société civile, partenaires techniques et financiers y défilaient. Ils y venaient chercher un bout de phrase, un signe, un espoir sur la paix.

C’est dans ce décor dépouillé, à l’ombre du Ministre Niyonsaba, du baobab, devrai-je dire, que j’ai évolué deux ans durant, en tant que le tout premier chef de cabinet d’un département à part.

Je témoigne en connaissance de cause. Ce que son devoir de réserve pouvait me cacher, ses actions me le révélaient. Le résultat me parlait des péripéties qu’il pouvait contourner pour l’atteindre.

Dans l’intimité de nos rapports professionnels et dans les rares moments de décompression, je ressentais son engagement sans faille. C’était intense. Ce fut enrichissant.

J’ai appris à ses côtés. Les bonnes manières. Le ton toujours mesuré. La tenue. La retenue.  Mais de tout cela, j’ai retenu et fait mienne l’obligation de résultat quand on est responsable. Au service public.

En privé. Partout où l’on porte une parcelle de responsabilité sur la vie des autres. Dans son bureau, on ne venait pas prétexter de la météo, des embouteillages, des pannes d’électricité. Le résultat lui importait plus que les difficultés.

Quand il confiait une mission, il ne voulait pas entendre qu’il avait venté, plu ou neigé. Sa réponse tombait nette, sans détour : « C’est le résultat qui m’importe. » Ce n’était pas de la dureté pour la dureté.

C’était la conscience aiguë que, dans un pays tant meurtri, chaque minute perdue se payait en vies humaines, en espoir différé, en confiance érodée. Il ne gérait pas des dossiers. Il gérait des chances de paix. Et une chance manquée ne se rattrape pas.

Le bâtisseur de ponts !

Notre première rencontre me révéla déjà que c’était un homme au-dessus de la mêlée.  Il me sonda sur mon appartenance politique et se rendit compte, dans ma réponse, que de telles accointances m’importaient peu. J’étais journaliste de profession. On tenait rigueur à ceux du noble métier qui versaient dans les sentiments, qui ne privilégiaient pas les faits, l’objectivité, l’impartialité.

Ambroise Niyonsaba à côté du médiateur Nelson Mandela

Les penchants politiques n’étaient pas l’essentiel pour lui non plus. Qui qu’on pouvait être, quelles que soient les convictions qu’on pouvait avoir, l’important pour lui était de s’entourer de têtes conscientes des enjeux de l’époque et prêts à se donner en conséquence.

L’important n’était donc pas la convergence, mais le choc des idées, les lumières multicolores qui pouvaient en jaillir pour éclairer la route de la paix.

Son cabinet en portait la marque.  Il était composé d’importantes personnalités que l’on appelait « Cadres d’appui », choisies à dessein dans des horizons politico-ethniques parfois diamétralement opposés.

Autour de lui se jouait, en miniature, la scène des négociations d’Arusha, mais avec des acteurs désireux de donner le ton, de dessiner les contours d’une paix durable et pour tous.

Les méfiances tenaces, les espoirs qui ne parlaient pas le même langage se dissipèrent peu à peu. Avec le temps, le processus intérieur eut ainsi un effet contagion positif sur celui extérieur d’Arusha.

Dans tous les cas, faire tenir ensemble toutes ces voix discordantes relevait presque du miracle quotidien. Et pourtant, la table tenait. Parce que Niyonsaba savait écouter sans juger, reformuler sans trahir, recoller sans humilier. Il savait la signification, le vrai sens des adages ’’ménager la chèvre et le choux’’, ’’marcher sur les œufs’’, absorbait les incompréhensions sans jamais les laisser pourrir.

Chez l’homme, le courage était son arme de premier recours. La patience, son second souffle. Il savait attendre le mot qui débloque, le silence qui laisse la place à l’autre, le moment où une position se fissure assez pour laisser passer la lumière.

Et de cette école-là, il est sorti un résultat à part. Parmi ses anciens cadres d’appui, il y en a un qui a porté plus loin encore ce devoir de servir, devenant président de la République. Preuve que l’exigence d’Ambroise Niyonsaba ne formait pas seulement des fonctionnaires. Elle formait aussi des hommes d’État.

Sa mine était un langage à elle seule. Inutile de longs discours. Son visage parlait avant lui.  C’était le visage d’un sage digne de confiance, couronné d’une barbe et de cheveux poivre et sel, marqué par des nuits sans sommeil. Pour la paix. Pour la patrie.

Ce visage ne s’illuminait d’un sourire qu’à de rares occasions. Quand un verrou sautait. Quand une signature était apposée. Quand la paix gagnait un millimètre de terrain sur la haine.

Toutes ces années de guerre furent une course contre la montre. Il fallait arracher des jours d’accalmie, recoller des dialogues rompus, empêcher que la violence ne l’emporte. Il combattait cette violence aveugle avec la seule arme qu’il jugeait légitime : le résultat concret, vérifiable.

Et il possédait ce don d’ubiquité que lui dictait son cahier des charges. Il était souvent partout et en même temps : au pays, à Butiyama et Arusha, en Tanzanie. Dans les salles de négociation et au chevet des dossiers internes. De jour comme de nuit. Le téléphone ne dormait pas. Le devoir ne dormait pas.

L’homme pouvait s’absenter physiquement du cabinet, jamais des tâches. Les urgences s’empilaient aux urgences. Il trouvait toujours un moyen de répondre à chacune d’elles.

L’Afrique l’a sollicité. Pour ses qualités. Pour son expérience au service de la paix. La Côte d’Ivoire en a directement bénéficié. La crise électorale de ces années 2010-2011 était dévastatrice. L’Ambassadeur Niyonsaba a apporté sa contribution. La Côte d’Ivoire le lui a reconnu. Mission accomplie. Une de plus. Loin de sa mère patrie.

La longue nuit d’Arusha !

La classe politique burundaise autour du médiateur Nelson Mandela après la signature de l’Accord d’Arusha

Le résultat, prônait-il ! Il se l’imposait d’abord à lui-même comme un défi personnel. Il l’a obtenu.  Au bout de la longue nuit, de l’interminable nuit du 19 au 20 août 2000, sous pressions tous azimuts ; sous le regard sévère de la Communauté internationale, face aux grands de ce monde, comme les anciens présidents sud-africain et américain, Nelson Mandela et Bill Clinton, Arusha a fini par accoucher d’un accord inter-burundais de paix. Ceux qui étaient dans la salle sauront toujours ce que cela coûte de tenir debout quand tout, autour, pousse à lâcher.

Et quand l’accord fut conclu, la nouvelle ne resta pas enfermée dans les murs de la salle des cérémonies. Elle s’éleva au sommet du mont Kilimandjaro. Elle se rafraîchit à la neige et brilla sous un soleil nouveau. Pour le Burundi. Pour tous les Burundais. Pour l’univers.

Car la paix, partout où elle se conclut, n’appartient plus aux seuls signataires. Elle devient un héritage. C’est pour un peuple, une nation. C’est pour l’humanité. Une et indivisible.

Ce ne fut pas une victoire de posture personnelle. Ce fut une victoire d’endurance, de patience. Il ne s’agissait pas de briller, mais de tenir. Tenir la ligne des principes sans rompre le fil du dialogue. Tenir l’espoir sans mentir sur la difficulté.

En somme, on retiendra de Niyonsaba ce contraste qui disait l’homme tout entier : la sévérité du négociateur implacable sur les faits et l’éclair bref du sourire quand l’impossible reculait d’un pas. L’homme au résultat s’en est allé, certes, mais il aura laissé l’image d’un serviteur de l’État pour qui l’action valait plus que tous les discours possibles et imaginables.

Le Président Buyoya apposant sa signature sur l’Accord d’Arusha

Pour ceux qui ont vécu à l’ombre de ce baobab, il laisse une dette d’excellence qu’on ne peut plus ignorer.  Pour le Burundi, il laisse la preuve qu’il est possible de faire tenir ensemble des contraires.

Aujourd’hui, son bureau, sa maison souffrent de son absence. Mais les portes qu’il a aidé à rouvrir, elles, ne se sont pas refermées à jamais.  Et c’est peut-être cela, son vrai et précieux legs moral : les vertus du dialogue. L’absurdité de la guerre, elle dont aucune partie ne sort véritablement vainqueur.

Qu’il repose en paix ! Le Burundi se souviendra de lui comme l’un de ses meilleurs fils. Et nous, qui avons eu l’honneur de marcher un bout de chemin à ses côtés, nous souviendrons surtout d’une chose : avec lui, on ne cherchait pas à avoir raison. On cherchait à avoir un résultat. Et le résultat a eu lieu. Le consensus a été dégagé : le problème burundais était avant tout politique. Il n’était pas d’essence ethnique.

C’est peut-être cela son héritage le plus durable : avoir déplacé le débat du terrain de l’identité subie vers celui de la responsabilité partagée. Avoir rappelé qu’un pays ne se construit pas sur ce qui divise, mais sur ce qui oblige à gouverner, à vivre ensemble.

Qu’on soit d’accord ou non avec chaque ligne de l’Accord d’Arusha, on ne peut pas effacer un fait : sans ce placement du curseur là où il fallait, le Mont Kilimandjaro aurait sans nul doute accouché d’une souris. Le reste appartient à l’histoire. Et l’histoire se souvient toujours de ceux qui choisissent de servir l’intérêt général plutôt que la posture personnelle.

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