L’architecte de l’esprit
Dès 1973, il prit en main le gouvernail de l’enseignement diocésain. Et ce fut une floraison.
Là où il n’y avait que brousse et silence, il sema des collèges. Muyaga, Nyenkanda, Kinyinya… autant de phares dressés contre l’ignorance.
Le petit séminaire de Dutwe devint, sous son impulsion, une pépinière d’élites, un creuset où se forgeaient les consciences.
À une époque où Ruyigi comptait le plus grand maillage scolaire du Burundi, on disait de lui qu’il n’élevait pas seulement des murs, mais des âmes.
Les écoles primaires pullulaient, innombrables. Les dispensaires fleurissaient, tenus par des mains consacrées de religieuses.
Les équipements affluaient, portés par une volonté qui ne connaissait ni lassitude ni compromis.
Éducation Nationale, promotion de l’Enseignement : pour lui, ces mots n’étaient pas des slogans. C’étaient des serments.
Le pasteur des chemins
Mgr Ruhuna ne pontifiait pas depuis un trône. Il marchait.
Il arpentait les paroisses poussiéreuses, franchissait les seuils des écoles, s’asseyait au chevet des malades. Il posait la première pierre des églises, puis revenait, des années plus tard, pour en bénir les voûtes achevées.
Évêque de terrain, il avait la poussière aux sandales et l’Évangile aux lèvres. Il connaissait le prénom des enfants, le deuil des veuves, la fatigue des catéchistes.
L’humour, sacrement de proximité
Et pourtant, derrière la gravité de la charge, palpitait une jovialité solaire.
Un soir, à Muyaga, lors d’une veillée, on lui tendit une énigme : « Quel est l’oiseau le plus beau du monde ? »
Un silence. Puis une main se leva. La sienne.
« C’est le hibou », déclara-t-il, un éclat malicieux au coin de l’œil. Référence à son patronyme, bien sûr. Car dans l’imaginaire burundais, le hibou, igihuna, est messager de crainte, héraut de la nuit et de la mort.
Mais lui, d’un renversement jubilatoire, en faisait l’emblème de la beauté. « C’est le hibou, bien sûr », répétait-il, et l’assemblée riait, désarmée, conquise.
Il savait ainsi métamorphoser la peur en sourire, la gravité en parabole. Il avait ce don rare : rendre l’histoire savoureuse, l’alléger d’un mot, la rendre humaine.
Épitaphe d’un géant doux
Berger au cœur immense, humble jusqu’à l’effacement, prieur, éducateur, homme de douceur, Mgr Ruhuna Joachim fut tout cela à la fois.
Il n’a pas seulement construit des écoles et des églises. Il a construit des destins.
Et aujourd’hui, quand le vent traverse les eucalyptus de Dutwe, il semble encore porter sa voix : grave, rieuse, paternelle.
Un évêque pas comme les autres. Un père cénobitique, providentiel et thaumaturge des consciences.
Par Patrick Sota
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