Notre journaliste Jean Bigirimana porté disparu depuis 3751 jours. Nous ne l'oublions pas.

Journée 10 – Le roman de la dixième

Il est, dans la vie d'un championnat, une heure secrète où il cesse d'être comptabilité pour devenir récit. Une bascule. Ce moment, pour la Primus Ligue 2026-2027, arrive maintenant. La dixième journée. Ce n'est plus une journée. C'est une traversée. Un pays qu'on coupe à pied, de Bujumbura à Ngozi, de jeudi à dimanche, à 15h00 tapantes, à cette minute exacte où la chaleur enfin cède et où l'ombre s'allonge sur les gradins de tôle.

Jeudi 29 octobre. 15h00. Stade Urunani. Le pays d’un bout à l’autre.
Inter Stars contre Olympic Star.

Quelle meilleure manière d’ouvrir un livre ? Il fallait commencer par le Burundi tout entier.

Inter Stars, c’est Bujumbura. Depuis toujours. Depuis les origines. Le club de la capitale. Celui qui a les genoux écorchés, qui a appris à jouer sous les cris de Buyenzi, avec un ballon recousu. À Urunani, il n’est pas chez lui. Mais peut y entrer comme on entre dans sa propre cour.

Et en face, qui débarque ? Olympic Star. Muyinga. L’extrême nord. La dernière colline avant que le pays ne finisse et que le Rwanda ne commence. Un groupe qui aura avalé trois cents kilomètres de virages, de vallées. Il descend avec, dans les jambes, la fatigue, et dans le maillot, un orgueil fou, celui des gens de la frontière. C’est le lac qui défie la montagne. La ville qui regarde le nord. Tout le Burundi tient déjà dans ce premier match.

Vendredi 30 octobre. 15h00. Le jour double.
À Ingoma, Young Star FC – Panthère Noir FC.
C’est la fable du jeune chien et du vieux félin. L’un veut tout croquer, vite, l’autre sait que la patience est une griffe qui ne rate jamais. Young Star devra apprendre à courir sans s’égarer.

Et à la même heure, au même instant suspendu, à Urunani, le drame. Le vrai.

Vendredi 30 octobre. 15h00. Stade Urunani. Le monument qui vacille.
Vital’O FC – Messager Ngozi.

Il faut s’attarder ici. Longuement. Car ceci n’est plus un match comme les autres. C’est un chapitre douloureux.

Vital’O, cette année, va mal. Très mal. Si mal qu’on ose à peine le dire à voix haute. Le grand chêne, le club qui a le plus d’étoiles au-dessus du cœur, le maillot mauve et blanc qui a fait chanter et pleurer de joie des pères et des fils, se traîne. Il est en bas. Tout en bas du classement, là où on ne l’a jamais vu. Chaque samedi est une nouvelle meurtrissure, chaque point qui s’envole est un pan de sa légende qui s’effrite. Les plus jeunes ne peuvent comprendre. Mais les anciens de Bujumbura, ceux qui ont connu Intwari avant sa refonte, ceux-là savent : voir Vital’O ainsi, c’est voir la maison familiale qui se lézarde.

Il doit se ressaisir. Maintenant. Pas après-demain, pas à la prochaine trêve. Maintenant, devant les siens.

Et qui vient le défier à Urunani, à 15h00 ? Messager Ngozi. Le Messager du nord. Des hommes taillés, rugueux, qui ne sourient pas. Ils ne font pas de sentiment. Surtout pas pour un géant blessé. Les messagers de Ngozi ne descendent jamais à Bujumbura pour visiter. Ils descendent pour prendre.

Voilà toute la tragédie. D’un côté, un colosse à genoux, les mains dans la poussière d’Urunani, qui cherche le souffle pour se relever. De l’autre, un Messager impassible, qui sait que le moment est venu de pousser un peu plus.

Ce jour-là, à Ingoma, Young Star et Panthère Noir joueront au football. À Urunani, Vital’O jouera sa survie, son honneur, peut-être son âme. Et non, ce n’est plus le Vital’O d’antan. Mais c’est précisément pour cela qu’il faudra être là, dans ce stade, à 15h00. Pour voir si les grands d’antan savent encore se tenir debout.

Samedi 31 octobre. 15h00. Le jour où le Burundi s’arrête.
Quatre matchs, une seule heure. À 15h00, le pays tout entier retiendra son souffle, les yeux rivés à quatre endroits à la fois.

À Gatwaro, Kayanza United – Muzinga FC. C’est la colline qui refuse de ployer. Kayanza, âpre, vertigineuse, contre Muzinga, Bujumbura, le nom qui a bercé tant d’enfances.

Au NPPC, Aigle Noir C.S – Bumamuru FC. L’Aigle, à Makamba, dans son aire. Il tourne, il plane, il attend la faille. En dessous, Bumamuru, les durs de Cibitoke, qui n’ont jamais appris à baisser les yeux.

À Urunani, Vision FC – Rukinzo FC. C’est le poète contre le sergent. Vision qui veut inventer, qui tente des gestes que personne n’ose, contre Rukinzo, la discipline, l’armée, l’ordre qui ne rompt jamais.

À Ingoma, Flambeau du Centre – Musongati FC. Le centre qui s’embrase. Le Flambeau de Gitega, la capitale au cœur du pays, qui veut tout brûler, contre Musongati, l’école, la sagesse, la plus belle pépinière de ce pays, où l’on apprend le football comme on apprend à lire.

Dimanche 1er novembre. 15h00. Stade Urukundo. La fin en altitude.
Il fallait bien que tout s’achève là-haut. À Ngozi. Au stade Urukundo, où l’air est plus rare, plus pur, où le ciel semble à portée de main.

Ngozi City – Never Give Up.
Le nom de l’adversaire suffit à faire un roman. Never Give Up. Ne jamais renoncer. Et ils ne renoncent jamais, c’est vrai. Menés, ils s’accrochent. À terre, ils se relèvent. Il y a en eux quelque chose de bouleversant, une obstination amoureuse du jeu.

Ngozi City, dans sa forteresse, devant les siens, dans cette cuvette d’Urukundo qui porte si bien son nom, l’amour, devra les faire plier deux fois. Une première fois dans les jambes, une seconde fois dans le cœur.

Un seul match le dimanche. Pour que tout le Burundi, après s’être éparpillé, passionné pendant trois jours, lève enfin les yeux ensemble vers le nord.

Voilà. Du 29 octobre au 1er novembre. Huit affiches. Huit chapitres d’amour.

Ce n’est plus la dixième journée.

C’est le Burundi qui se raconte à lui-même, qui s’aime et qui se déchire sportivement, du nord au sud, à 15h00.

 

Patrick Sota

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