Quelles sont les raisons qui expliquent ce refus malgré les demandes répétées du FMI depuis plusieurs années ?
Le rejet persistant de cette recommandation s’explique par une divergence fondamentale entre les objectifs des technocrates du FMI et ceux des décideurs politiques à Bujumbura. Pour le gouvernement, une unification rapide des taux de change représente un risque immédiat jugé politiquement difficile à supporter.
Pourquoi ?
Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette position. Premièrement, il y a la crainte d’un choc inflationniste. Le gouvernement redoute qu’un ajustement brutal du franc burundais pour rejoindre le niveau du marché parallèle entraîne une hausse importante des prix, notamment à travers l’inflation importée.
Dans une économie fortement dépendante des importations de produits essentiels comme le carburant, les médicaments ou les intrants agricoles une telle envolée des prix menace directement la paix sociale en milieu urbain.
Deuxièmement, le taux officiel joue actuellement un rôle de protection budgétaire pour l’État. Un taux surévalué permet au gouvernement d’obtenir des devises à un coût inférieur pour certaines dépenses publiques, notamment le service de la dette extérieure, les représentations diplomatiques ou certains achats stratégiques.
Troisièmement, c’est l’ancrage psychologique de la stabilité monétaire : Pour les autorités, défendre la valeur nominale de la monnaie nationale – même de manière artificielle – est perçu, à tort, comme un symbole de souveraineté et de stabilité macroéconomique face à la population.
Quatrièmement, c’est l’économie politique des rentes de rationnement : Lorsqu’une banque centrale rationne les devises, l’accès au guichet officiel de la BRB devient une ressource politique précieuse.
Les agents économiques qui obtiennent des dollars au taux officiel subventionné bénéficient d’une rente considérable en revendant ou en indexant leurs produits finis sur les prix du marché parallèle.
L’unification, en éliminant ce double marché, détruit ces opportunités de gain pour certaines élites économiques et fait face à de fortes résistances internes.
Enfin, avec le scepticisme face à la réactivité de l’offre (Élasticité-prix faible) : D’un point de vue académique, les autorités estiment que la structure d’exportation du Burundi (café, thé) présente une faible élasticité-prix à court terme.
Autrement dit, ils doutent qu’une dévaluation stimule rapidement les exportations à cause des contraintes structurelles de production (climat, manque d’infrastructures). Dès lors, le gouvernement préfère maintenir un contrôle administratif plutôt que de faire confiance aux mécanismes de marché.
Quels seraient, selon vous, les avantages mais aussi les risques d’une unification du taux de change pour l’économie burundaise ?
L’unification des taux est une thérapie de choc macroéconomique. Ses effets se répartissent de manière asymétrique entre gains à moyen terme et coûts transitoires immédiats.
Du côté des avantages, elle permettrait d’abord de réduire la pénurie de devises et de carburant. Aujourd’hui, le problème n’est pas seulement l’absence de produits, mais aussi la difficulté pour les importateurs d’accéder aux devises au taux officiel. Un taux plus proche de la réalité du marché pourrait encourager les importateurs à approvisionner davantage le pays.
Ensuite, c’est le retour des flux financiers formels : Actuellement, les investissements directs étrangers (IDE), les transferts de la diaspora et les recettes d’exportation fuient le canal bancaire officiel pour éviter la perte de valeur liée au taux surévalué. L’unification offre une tarification transparente, ce qui réinjecterait ces flux de devises dans le système financier légal.
Fin du commerce de contrebande : Le différentiel de taux agit comme une taxe sur les exportations légales et une subvention à la contrebande. Un taux unique encouragerait les producteurs (notamment de café) à vendre via les canaux officiels burundais plutôt que de frauder vers les pays voisins.
Et les risques systémiques ?
Il y a l’effet « Overshooting » et spirale de dépréciation : En libéralisant le marché monétaire sans réserve de change suffisantes, le taux de change risque de s’effondrer bien au-delà de sa valeur d’équilibre réelle, provoquant un choc de confiance majeur.
Le deuxième risque c’est la dégradation de la viabilité de la dette : Une dévaluation mécanique augmente instantanément la valeur en monnaie locale de la dette publique libellée en devises étrangères. Cela dégrade les ratios dette/PIB au sens du cadre de viabilité de la dette du FMI et de la Banque mondiale, augmentant le risque de surendettement.
Alors que le franc burundais continue de se déprécier face aux devises étrangères et que la crise économique persiste, comment analysez-vous la situation actuelle ?
L’analyse actualisée indique que le statu quo n’est plus tenable. L’économie burundaise est entrée dans une phase de distorsion systémique aiguë où le coût du maintien du double marché est devenu supérieur au coût d’une réforme de transition.
On observe une forme de dollarisation de fait. Les prix de nombreux biens et services sont influencés par le taux parallèle. La population subit donc déjà les conséquences de la dépréciation, sans bénéficier des avantages qu’apporterait un marché des changes plus transparent.
Par ailleurs, les mesures administratives de contrôle montrent leurs limites. Les restrictions sur l’accès aux devises ne peuvent pas remplacer durablement les mécanismes de l’offre et de la demande. Elles augmentent plutôt les difficultés d’accès aux devises et renforcent la pression sur le marché parallèle.
Pourquoi l’écart entre le taux officiel et le taux parallèle est-il presque nul dans certains pays ?
Dans les pays où cet écart est faible, plusieurs conditions sont généralement réunies. Premièrement, C’est notamment Flexibilité du taux de change (ou réunification par le marché) : L’autorité monétaire laisse le taux officiel s’ajuster librement (ou au sein d’une bande de flottaison large) en fonction de l’offre et de la demande de devises. Lorsque le prix officiel reflète la rareté réelle de la monnaie étrangère, le marché noir perd sa raison d’être commerciale.
Deuxièmement, les agents économiques peuvent accéder plus facilement aux devises à travers les banques officielles, sans restriction excessives.
Troisièmement, c’est l’Ancrage crédible et réserves suffisantes : Lorsqu’un pays opte pour un taux fixe ou administré (comme dans la zone Franc CFA), la banque centrale dispose de réserves de change massives ou d’une ligne de crédit illimitée (garantie de convertibilité par un tiers) permettant de satisfaire intégralement la demande de devises au taux officiel.
Pourquoi cette situation est-elle plus complexe au Burundi ?
Le diagnostic burundais met en évidence plusieurs facteurs qui expliquent la persistance de l’écart entre le taux officiel fixé par la BRB et le taux du marché informel.
Le premier facteur est le déséquilibre structurel de la balance des paiements. L’offre de devises demeure limitée en raison d’une base d’exportation étroite, fortement dépendante de quelques produits de base exposés aux chocs des termes de l’échange, ainsi que de faibles flux de capitaux privés.
À l’inverse, la demande de devises destinée à financer les importations incompressibles, notamment le carburant, les engrais, les biens d’équipement et les médicaments, dépasse systématiquement l’offre disponible.
Le deuxième facteur concerne la gestion du taux de change et le rationnement officiel. Le maintien d’un taux officiel surévalué par rapport à son niveau d’équilibre provoque une pénurie de devises dans le circuit bancaire formel.
La BRB est alors contrainte de rationner leur allocation, ce qui oriente une partie importante de la demande vers le marché parallèle, où s’ajoute une prime de rareté.
Enfin, l’assouplissement monétaire, conjugué à la progression de la masse monétaire et aux coûts de transaction liés à l’informalité, accentue la dépréciation du franc burundais sur le marché libre et entretient durablement l’écart entre les deux taux.
Il y a également L’asymétrie d’information et les coûts de transaction. Le marché parallèle intègre une prime liée à l’informalité et au risque réglementaire.
Tant que le secteur bancaire formel ne peut pas garantir un accès rapide et sans restriction aux devises, les acteurs économiques sont prêts à payer un surcoût significatif sur le marché informel pour assurer la continuité de leurs approvisionnements.
Pourquoi cette réforme est-elle possible dans certains pays mais difficile au Burundi ?
Ailleurs, les ajustements se font soit par le prix (dépréciation/flottaison du taux officiel jusqu’à l’équilibre), soit par la liquidité externe (utilisation de réserves massives pour soutenir le cours sans rationner).
Au Burundi, l’ajustement ne peut pas se faire uniquement par les réserves en raison de la contrainte extérieure, tandis qu’un ajustement brutal par les prix comporte des risques de transmission rapide à l’inflation (pass-through) sur les biens de première nécessité.
Pour résorber durablement cet écart, la théorie et la pratique des programmes d’ajustement macroéconomique suggèrent généralement une approche intégrée : une transition progressive vers une plus grande flexibilité du taux officiel, couplée à un resserrement des politiques monétaire et budgétaire, et au soutien de bailleurs de fonds pour reconstituer les coussins de réserves externes.
Quelle conclusion tirez-vous de cette question du taux de change au Burundi ?
Le dossier a profondément évolué depuis les analyses publiées il y a quelques années dans Iwacu. À l’époque, la pénurie de devises était un problème conjoncturel ; aujourd’hui, elle est structurelle et paralyse l’appareil productif national.
Pour réussir, l’unification ne peut se faire de manière isolée. Elle requiert un ancrage de politique économique rigoureux : Le passage progressif d’un taux fixe à un système de ’’crawling peg’’ (parité rampante) géré par la BRB pour amortir le premier choc nominal.
L’obtention préalable d’un programme d’aide financière massif du FMI (de type Facilité Élargie de Crédit – FEC) pour reconstituer les réserves de change de la banque centrale et rassurer les marchés.
La mise en place de filets de sécurité sociale ciblés, financés par les partenaires au développement, pour protéger le pouvoir d’achat des ménages les plus pauvres durant la phase d’ajustement des prix du carburant et des produits de base.
propos recueillis par Jules Bercy Igiraneza
Forum des lecteurs d'Iwacu
Charte des utilisateurs des forums d'Iwacu
Merci de prendre connaissance de nos règles d’usage avant de publier un commentaire.
Le contenu des commentaires ne doit pas contrevenir aux lois et réglementations en vigueur. Tout propos incitant à la haine, à la violence ou à la discrimination est strictement interdit.
Iwacu se réserve le droit de supprimer tout commentaire non conforme à la charte.