Pour le locataire actuel de Ntare House, l’établissement de données précises sur la quantité d’engrais dont chaque agriculteur a besoin vise notamment à permettre au ministère de l’Environnement, de l’Agriculture et de l’Élevage de mieux planifier les besoins en fertilisants. Le chef de l’État estime qu’il n’est pas normal que les agriculteurs manquent d’engrais alors que l’État en achète. Cette mesure devrait également contribuer à prévenir les détournements déjà observés dans la distribution des fertilisants.
Mais, cette nouvelle opération laisse certains agriculteurs sceptiques. Dans plusieurs régions, des cultivateurs affirment attendre depuis une année ou plus des fertilisants qu’ils ont déjà payés. Certains disent également devoir remplir d’autres conditions pour être inscrits sur les listes.
« Les fertilisants, c’est un problème. J’ai déjà abandonné les arriérés parce que, souvent, on nous donne les fertilisants alors que nous avons même déjà récolté les cultures pour lesquelles nous aurions dû les utiliser afin d’avoir un meilleur rendement. Je ne vois pas l’importance de se faire inscrire sur la liste parce qu’il y a des agriculteurs qui n’ont pas encore obtenu les fertilisants qu’ils ont payés », témoigne une agricultrice de la province de Burunga.
Dans l’ancienne province de Mwaro, une autre agricultrice affirme qu’« nous nous faisons enrôler, mais nous n’avons pas d’espoir qu’on nous donnera les fertilisants. Beaucoup n’ont pas obtenu les engrais qu’ils ont payés il y a une année ou plus. On trouve des gens qui ont payé depuis très longtemps pour 30 à 50 sacs d’engrais Fomi mais qu’ils n’ont pas encore obtenus. »
Dans l’ancienne province de Kayanza, en commune Matongo, une agricultrice affirme que certaines conditions sont exigées pour être recensé. « Une fois que j’aurai deux mille cinq cents, je veux me faire inscrire. Ils nous exigent l’achat d’un cahier de ménage pour que nous puissions être recensés. » Elle précise également que plusieurs agriculteurs attendent également leurs commandes de l’année précédente.
Qualité et disponibilité mises en question
La qualité des engrais Fomi fait également débat. Lors d’une tournée dans les communes, le président du Sénat, Gervais Ndirakobuca, a déclaré que « celui qui vous dira que l’engrais produit par Fomi est efficace pour le riz sera en train de vous mentir ».
Il s’interroge aussi sur la scientificité lors de la fabrication de certains produits. « Il faut que les chimistes nous éclairent. Quand on brûle le fumier, que se passe-t-il ? »
De son côté, Fomi a toujours expliqué que les difficultés rencontrées par notamment l’insuffisance de devises nécessaires à l’importation des matières premières. L’entreprise évoque également des quantités supplémentaires d’engrais livrées à la demande du gouvernement. Pour les campagnes 2024C et 2025ABC, les protocoles prévoyaient 222 027,125 tonnes, contre 245 791,025 tonnes finalement demandées, soit 23 736,9 tonnes supplémentaires.
Réactions
Gilbert Nyandwi : « Cela va réduire les tricheries »
Le président de la Confédération des associations des producteurs agricoles pour le développement (Capad) salue la mesure du président Ndayishimiye intimant l’ordre aux autorités à la base de recenser, endéans une semaine, sur chaque colline, les agriculteurs ainsi que les quantités d’engrais dont ils ont besoin. « Cela va réduire les tricheries et surtout les injustices qui étaient commises envers les agriculteurs ».
Il invite ces derniers à répondre massivement à l’appel du chef de l’Etat.
Vianney Ndayisaba : « Le dossier Fomi est préoccupant »
« Nous nous réjouissons que le chef de l’Etat soit au courant des plaintes et des cris des citoyens qui manquent cruellement les engrais », se satisfait le coordinateur national de l’Association de lutte contre le chômage et la torture (Aluchoto). Selon lui, il y a des agriculteurs qui ont payé pour les engrais, il y a de cela 4 ans mais qui n’ont pas encore été servis. Ils gardent toujours sur eux des reçus de paiement.
Chaque année, fait-il observer, le gouvernement du Burundi accorde des subventions à l’usine Fomi, mais les agriculteurs manquent d’engrais. « Fomi n’a ni remboursé les subventions reçues, ni distribué les engrais aux agriculteurs. Qu’on nous montre où on met cet argent ! ».
Le coordinateur de l’Aluchoto doute toutefois sur la réussite de la décision du chef de l’Etat si des mesures d’accompagnement ne sont pas prises. « Il y a une complicité entre Fomi et certaines autorités. Il me semble qu’il y a un détournement de fonds ».
Par ailleurs, M. Ndayisaba fait savoir que les ministères ayant dans leurs attributions respectivement les finances et l’agriculture accordent le marché à l’usine Fomi de produire les engrais en fonction des quantités demandées par les agriculteurs. Cependant, se désole-t-il, force est de constater que Fomi n’appelle jamais les deux ministres pour qu’ils accusent réception des engrais produits. « Ce sont ces mêmes ministères qui devraient acheminer et distribuer les engrais dans les provinces, dans les communes, jusque même à la colline » trouve-t-il. Curieusement, ce sont les employés de Fomi qui acheminent les engrais dans les stocks de l’usine et qui les distribuent aux agriculteurs.
« Qu’on nous montre un accusé de réception des engrais produits et comment ils ont été distribués », réclame-t-il.
En outre, M. Ndayisaba pointe du doigt certaines autorités au niveau du parti CNDD-FDD et du pouvoir, de hauts gradés de la police et de l’armée qui apparaissent pendant la distribution. « On leur donne de grandes quantités sans qu’ils aient préalablement fait des commandes. Cela fausse les données ».
Il demande aux services de la police et des renseignements de débusquer ceux qui vendent l’engrais en cachette. « Sinon, ce recensement effectué à la colline ne résoudra rien ».
Faustin Ndikumana : « L’administration locale doit être écartée parce qu’elle a un comportement vicieux, corrompu »
Par rapport au recensement préconisé par le chef de l’Etat, l’organisation Parcem craint une porte qui s’ouvre pour la corruption et le détournement. Le directeur national de cette association estime qu’il faut plutôt confier la mission aux organisations de la société civile ou aux coopératives.
M. Ndikumana persiste et signe que les autorités administratives ne devraient pas être impliquées dans l’enregistrement des citoyens qui ont besoin d’engrais. Pour lui, cela risque de favoriser une partie des agriculteurs au détriment d’autres qui peuvent ne pas avoir accès aux quantités qui leur sont destinées.
« Le manque de fertilisants est un facteur qui limite même la paix dans les cœurs des agriculteurs. L’administration locale doit être écartée parce qu’elle a un comportement vicieux, corrompu ».
Il propose alors de recruter des agents issus des organisations ayant l’expérience avérée dans des programmes d’assistance humaine. « Par exemple, la Croix-Rouge, l’Eglise catholique, les paroisses, … Il y a d’autres communautés ou ONG peut-être, des coopératives, le secteur privé, des associations locales ».
Analyse
Patrice Ndimanya : « Il devrait y avoir une réflexion assez ouverte pour cibler les investissements qui requièrent des subventions de la part du gouvernement »
Pour ce professeur, chercheur et expert en économie rurale et agriculture à l’Université du Burundi, la crise des fertilisants doit être analysée au-delà des seuls problèmes d’approvisionnement. Il estime que le système actuel de subvention mérite d’être profondément questionné notamment sur ses priorités et son efficacité.
Selon lui, le Burundi doit d’abord s’interroger sur sa capacité à financer durablement un secteur agricole qui fait vivre une grande partie de la population. Il questionne également le choix de concentrer une part importante du budget du ministère de tutelle sur les engrais alors que d’autres besoins agricoles, notamment les équipements de labour, les produits phytosanitaires, la conservation, le transport ou encore l’alimentation du bétail, restent moins soutenus.
L’expert invite aussi à examiner le rapport coût-bénéfice des subventions et les filières ciblées. Il remet notamment en question les investissements importants consacrés aux céréales, particulièrement au maïs, dans un pays où les exploitations agricoles sont généralement de petite taille. À ses yeux, certaines filières à forte valeur ajoutée, comme le maraîchage, peuvent générer davantage de revenus sur de petites superficies.
Pour illustrer son analyse, il cite les maraîchers qui approvisionnent les marchés autour de Bujumbura, notamment à Cibitoke et Bugarama. Selon lui, ces producteurs achètent eux-mêmes leurs semences ainsi que les produits phytosanitaires et ils parviennent à s’approvisionner régulièrement sans bénéficier du même système de subvention.
« Pour moi, je crois qu’il devrait y avoir une réflexion assez ouverte pour cibler vraiment les investissements qui requièrent des subventions de la part du gouvernement. »
Dr. Ndimanya estime surtout que la distribution des fertilisants devrait être dépolitisée. « Tout simplement, il faut dépolitiser la distribution des fertilisants. Il faut faire comme on a fait pour le sucre. L’État se retire. L’administration se retire. Les administrations communales, provinciales et les ministères techniques observent le respect des normes ».
Pour lui, les autorités devraient davantage se concentrer sur la régulation et le contrôle des normes plutôt que sur la gestion directe des circuits d’approvisionnement.
Concernant les solutions, l’expert propose de mieux valoriser les ressources locales, notamment le compost enrichi, les biostimulants et d’autres fertilisants pouvant être produits directement par les agriculteurs. « Nous avons des ressources dans nos milieux pour pouvoir enrichir le compost », souligne-t-il.
Il appelle également le gouvernement à capitaliser les connaissances déjà disponibles au Burundi afin de réduire la dépendance aux intrants importés.
Tout en reconnaissant à Fomi le mérite d’avoir contribué à valoriser industriellement le fumier disponible dans le pays, Dr. Ndimanya estime que l’entreprise devrait fonctionner davantage comme les autres fournisseurs d’intrants agricoles : produire, approvisionner et acheminer les fertilisants vers les agriculteurs sans dépendre des avances ou des subventions publiques.
Forum des lecteurs d'Iwacu
Charte des utilisateurs des forums d'Iwacu
Merci de prendre connaissance de nos règles d’usage avant de publier un commentaire.
Le contenu des commentaires ne doit pas contrevenir aux lois et réglementations en vigueur. Tout propos incitant à la haine, à la violence ou à la discrimination est strictement interdit.
Iwacu se réserve le droit de supprimer tout commentaire non conforme à la charte.