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Décentralisation financière : et si les provinces et les communes ne seraient pas bien préparées

Avec plus de 944 milliards de FBu transférés aux provinces et communes dans le budget de 2026-2027, le gouvernement burundais amorce une nouvelle étape de sa décentralisation financière. Les experts saluent cette réforme mais appellent à renforcer la transparence, le contrôle et la reddition des comptes pour garantir une gestion efficace de ces ressources publiques.

Dans l’exercice budgétaire en cours, plus de 944 milliards de francs burundais seront transférés aux provinces et aux communes avec plus de 791 milliards pour les provinces et plus de 152 milliards pour les communes. Cette mesure, présentée comme le début effectif de la décentralisation des ressources financières de l’État vise à renforcer la gouvernance locale et à rapprocher les services publics des citoyens.

Dans les différents ateliers organisés par la Primature début août 2026, le Premier ministre Nestor Ntahontuye, a indiqué que l’exercice 2026-2027 marque le début effectif de la déconcentration et de la décentralisation de l’exécution budgétaire. Selon lui, cette réforme doit permettre de réduire les délais administratifs, de faciliter la mise en œuvre des activités ainsi que de faire des provinces et des communes de véritables pôles de développement territorial.

Nestor Ntahontuye a souligné que l’exercice 2026-2027 marque le début effectif de la déconcentration et de la décentralisation de l’exécution budgétaire.

Pour accompagner cette réforme, la Primature a organisé des ateliers de formation et de sensibilisation dans les différentes provinces du pays. Ces rencontres ont réuni des responsables provinciaux et communaux ainsi que des responsables du Fonds national d’investissement communal (Fonic).

L’objectif est notamment d’expliquer aux responsables locaux les nouvelles orientations en matière de gestion budgétaire et de clarifier les responsabilités des différents acteurs impliqués dans l’exécution des budgets publics. Les ateliers ont également été une occasion de présenter les innovations introduites dans le cadre de la réforme des finances publiques.

À Butanyerera, le chef du gouvernement a souligné que l’exercice budgétaire 2026-2027 comporte des innovations visant à renforcer l’efficacité, la transparence et la redevabilité. Elles concernent la nomination des comptables publics provinciaux, la responsabilisation du Fonic dans la gestion des crédits d’investissement communaux et l’adoption d’un comptable principal dans chaque commune.

Réactions

Gabriel Rufyiri : « Cet argent des citoyens risque d’être volatilisé »

Le projet de la décentralisation financière, est accueilli favorablement dans son principe par le président de l’Observatoire de lutte contre la corruption et les malversations économiques (Olucome). Mais, il estime que cette réforme intervient rapidement sans que les outils de gestion, les compétences et les mécanismes de contrôle soient suffisamment préparés.

Pour le président de l’Olucome, le transfert des fonds aurait dû être précédé par la mise en place de mécanismes efficaces de gestion et par le renforcement des ressources humaines. « Ce sont des mécanismes qui n’ont pas encore été testés en vue de prévenir la mauvaise gestion et les éventuels détournements ».

M. Rufyiri reconnaît toutefois les avantages de cette réforme. Selon lui, la décentralisation peut rapprocher les services publics des citoyens et faciliter leur accès. Il cite notamment le cas des personnes vulnérables qui devaient auparavant se rendre à Bujumbura pour accomplir certaines démarches administratives. Avec le transfert des responsabilités aux provinces, ces services devraient être plus accessibles.

Il estime toutefois que cette proximité ne garantit pas, à elle seule, une bonne gestion. Il s’interroge en effet sur les capacités des administrations locales à gérer les nouvelles ressources. « Est-ce que ces services au niveau des provinces, au niveau des communes, disposent-ils des outils de gestion ou des mécanismes d’exécution et de contrôle de ces fonds ainsi que des ressources humaines compétentes ? » Pour lui, la réponse est non.
Il estime que les autorités locales doivent bénéficier d’un accompagnement technique et d’experts capables de renforcer leurs compétences en matière de gestion, de suivi et d’évaluation des programmes. « L’idée en soi est géniale, révolutionnaire. » Mais, ajoute-t-il, elle doit être accompagnée de mécanismes efficaces.

Les marchés publics constituent également une source d’inquiétude. M. Rufyiri questionne la maîtrise des procédures d’attribution des marchés au niveau local et l’effectivité des contrôles. « Je pense que cet argent des citoyens risque d’être volatilisé ».

Pour l’Olucome, des mécanismes de contrôle indépendants devraient être renforcés, parallèlement à l’accompagnement technique des administrations locales. La société civile doit aussi jouer un rôle dans le suivi budgétaire. L’organisation travaille déjà avec plusieurs communes et affirme avoir mis en place, en collaboration avec le ministère ayant l’intérieur dans ses attributions, un manuel de procédures administratives et financières.

M. Rufyiri estime que la réforme aurait dû suivre un autre ordre. « Il faut transférer en premier lieu les outils de gestion, en deuxième lieu les compétences, en troisième lieu les fonds. » Selon lui, le Burundi a plutôt commencé par transférer les ressources alors que les capacités nécessaires à leur gestion restent encore insuffisantes.

Faustin Ndikumana : « Les communes au niveau logistique ne sont pas bien outillées ».


Pour le directeur national de Parcem, la décentralisation administrative et financière constitue une bonne orientation. Elle peut rapprocher les services publics de la population, améliorer l’efficacité de l’action publique, favoriser le développement local et renforcer la participation citoyenne.

Mais, cette réforme, estime-t-il, nécessite plusieurs préalables. « Cela exige des préalables. Par exemple, dans notre pays, il y a l’exigence d’abord d’une stratégie de développement local qui trace les orientations des politiques, les choix des programmes locaux et des projets pertinents avec l’atteinte des résultats objectivement vérifiables ».

M. Ndikumana déplore notamment l’absence de cadres suffisamment précis pour définir les compétences respectives du ministère, de la province et de la commune. Il estime également que les communes ne sont pas suffisamment préparées à gérer les nouvelles ressources. « Les communes au niveau logistique, ne sont pas bien outillées pour faire face à la gestion des fonds qui sont aussi consistants ».

Selon lui, cette situation pourrait non seulement entraîner des conflits de compétences entre les différents niveaux de l’administration mais aussi accroître les risques de corruption et de mauvaise gestion des fonds publics. Il cite notamment les difficultés liées aux mécanismes de contrôle et à l’insuffisance des ressources humaines au sein des structures chargées de l’inspection et du contrôle.

Comme recommandations, le directeur de Parcem plaide pour « la mise sur pied d’analyses juridiques et programmatiques actualisées ». Il appelle également à élaborer une véritable stratégie de développement local et à renforcer les mécanismes de planification.

M. Ndikumana insiste enfin sur le rôle de la société civile qui doit devenir « le pilier de l’exigence de la redevabilité au niveau local » en renforçant la participation citoyenne et le contrôle de l’action publique. Pour lui, la décentralisation ne pourra produire des résultats tangibles que si elle s’accompagne d’un cadre juridique clair, de compétences suffisantes et de mécanismes de contrôle efficaces.

Analyse

Jean Ndenzako : « L’avancée sera réelle si elle s’accompagne d’une clarification des compétences »


Selon l’économiste Jean Ndenzako, cette réforme constitue une avancée potentielle en matière de gouvernance locale mais, son efficacité dépendra des capacités des entités décentralisées à gérer ces ressources.

Dans cette enveloppe, 791,7 milliards de FBu sont destinés aux provinces et 152,6 milliards aux communes. Pour M. Ndenzako, cette décision s’inscrit dans le nouveau découpage administratif qui fait passer le pays de 18 à 5 provinces et de 119 à 42 communes ainsi que dans la logique du Plan national de développement et de la Vision Burundi 2040-2060.

En s’appuyant sur les principes du fédéralisme fiscal, notamment le théorème de décentralisation de Wallace E. Oates, l’économiste estime que les autorités locales sont mieux placées pour répondre aux besoins des populations lorsqu’elles disposent d’informations précises sur les réalités de leurs territoires.

Une avancée à compléter

Jean Ndenzako considère toutefois que cette réforme ne constitue pas encore une décentralisation fiscale complète. « Une véritable décentralisation fiscale exige non seulement le transfert de ressources, mais aussi une autonomie réelle de décision, des compétences claires, des mécanismes de redevabilité et des capacités institutionnelles. »

Il trouve que le processus ressemble davantage, pour le moment, à « une déconcentration renforcée » dans laquelle l’exécution des crédits est rapprochée des territoires tandis que les principales décisions restent largement déterminées au niveau central.

L’économiste souligne également la faiblesse des recettes propres des communes ainsi que le poids de la tutelle administrative et financière. « L’avancée sera réelle si elle s’accompagne d’une clarification des compétences, d’un renforcement durable des capacités et d’une véritable responsabilisation des autorités locales ».

Des bénéfices pour la population

Cette réforme pourrait néanmoins améliorer l’efficacité des services publics. Les autorités locales pourraient mieux adapter les dépenses aux besoins des populations notamment dans les infrastructures de base, la santé, l’éducation, l’agriculture et les pistes rurales.

La proximité pourrait également accélérer l’exécution des projets et renforcer la redevabilité. Les citoyens seraient ainsi davantage en mesure d’identifier les responsables et de demander des comptes sur l’utilisation des ressources publiques.

Des capacités encore limitées

Pour Jean Ndenzako, les capacités actuelles des provinces et communes restent insuffisantes pour gérer efficacement des ressources d’une telle ampleur. Le manque de personnel qualifié, notamment dans la comptabilité, le contrôle interne, la passation des marchés et le suivi-évaluation, constitue un défi majeur.

La réforme expose également les collectivités à des risques de détournement, de corruption, de clientélisme et de mauvaise gestion. L’économiste évoque aussi les inégalités entre territoires et le risque d’une mauvaise articulation entre priorités locales et objectifs nationaux.

Face à ces risques, Jean Ndenzako préconise des « contrôles internes robustes », un renforcement de l’audit externe, notamment par la Cour des comptes ainsi qu’une plus grande transparence dans les marchés publics.

Il recommande également la publication des budgets et de leur exécution, la digitalisation des flux financiers, des indicateurs de performance et des sanctions effectives en cas de mauvaise gestion.

La société civile doit, elle aussi, jouer un rôle de vigilance à travers les audits sociaux, le suivi des projets et la participation citoyenne. Pour cet économiste, ces mécanismes sont indispensables afin d’éviter une « décentralisation de la corruption ».

Jean Ndenzako estime que le transfert de plus de 944 milliards de FBu constitue une opportunité majeure pour le développement local. Mais, sa réussite dépendra moins du volume des ressources transférées que de la capacité des collectivités à les gérer avec efficacité, transparence et responsabilité.

« Il ne deviendra une véritable avancée durable en matière de gouvernance locale que si les risques de capacités, de capture et de mauvaise gestion sont activement traités ».

La littérature économique est claire sur ce point : « la décentralisation fiscale produit des gains d’efficacité et de redevabilité lorsque les institutions d’accompagnement (capacités, contrôles, participation, discipline budgétaire) sont en place. Dans le cas contraire, elle peut amplifier les dysfonctionnements existants ».

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