Ils sont venus au coin du feu

Au coin du feu avec l’ambassadeur Laurent Delahousse

29/06/2019 Léandre Sikuyavuga Commentaires fermés sur Au coin du feu avec l’ambassadeur Laurent Delahousse
Au coin du feu avec l’ambassadeur Laurent Delahousse

Dans le Burundi traditionnel, le soir, au coin du feu, la famille réunie discutait librement. Tout le monde avait droit à la parole et chacun laissait parler son cœur. C’était l’heure des grandes et des petites histoires. Des vérités subtiles ou crues. L’occasion pour les anciens d’enseigner, l’air de rien, la sagesse ancestrale. Mais au coin du feu, les jeunes s’interrogeaient, contestaient, car tout le monde avait droit à la parole. Désormais, toutes les semaines, Iwacu renoue avec la tradition et transmettra, sans filtre, la parole longue ou lapidaire reçue au coin du feu. Mais au coin du feu, l’étranger de passage était aussi accueilli. Cette semaine, notre hôte est l’ambassadeur de France au Burundi, Laurent Delahousse.

Votre qualité principale ?

Le doute. Rien de pire que l’absence de doute, c’est le premier pas vers l’intolérance (sauf peut-être en mathématiques ?).

Votre défaut principal ?

La procrastination. J’ai besoin d’être inspiré pour faire les choses qui m’embêtent – l’inspiration tarde souvent, mais finit toujours par arriver.

La qualité que vous préférez chez les autres ?

L’écoute. J’ai beaucoup profité de cette qualité très répandue au Burundi et qui a conduit à des échanges riches avec des gens aux opinions opposées aux miennes. A défaut de se convaincre, on essaie de se comprendre, c’est le premier pas vers le rapprochement.

Le défaut que vous ne supportez pas chez les autres ?

L’intolérance.

La femme que vous admirez le plus ?

Ma mère.

L’homme que vous admirez le plus ?

Nelson Mandela. Je me souviendrai toujours de sa voix lorsque, jeune diplomate fraîchement arrivé à Pretoria, le saluant de la part de mon ambassadeur et du président Chirac en septembre 1997 lors d’une réception en marge du Congrès de l’ANC où il allait passer la main à Thabo Mbeki, il me répondit d’un tonitruant « Say hello to Jacques ! »

Qui aimeriez-vous être ?

Le même sans mes nombreux défauts, sans les petites lâchetés et grandes insuffisances qui ont marqué ma vie et que j’aimerais effacer.

Votre plus beau souvenir du Burundi?

Chaque sourire des enfants auxquels ma femme et moi avons donné un petit cadeau, stylo-bille ou ballon de football, pendant nos déplacements dans le pays.

Votre plus triste souvenir du Burundi ?

Voir une histoire douloureuse se répéter, à fronts renversés, au détriment du moment d’unité qu’a constitué Arusha.

Quel serait votre plus grand malheur ?

Perdre un enfant.

Le plus haut fait de l’histoire burundaise ?

J’aimerais répondre le voyage de Mwezi Gisabo au Lac Tanganyika en 1908. Il en est mort mais a, ce faisant, unifié le territoire et la nation burundais. Mais j’ai sans doute une vision romantique de votre histoire, cet épisode pouvant aussi être vu comme une soumission du Mwami à l’occupant allemand… Tout ou presque, au Burundi, a son double.

La plus belle date de l’histoire burundaise ?

J’en salue deux : l’élection du président Melchior Ndadaye quand les Barundi ont eu le courage d’affirmer leur choix démocratique; la signature des Accords d’Arusha quand ils ont décidé de forger un nouveau vivre ensemble.

La plus terrible ?

Chaque jour où un Barundi a pris la vie d’un autre au nom d’une idéologie.

Le métier que vous auriez aimé faire ?

Musicien de jazz.

Votre passe-temps préféré ?

La photo.

Votre lieu préféré au Burundi ?

Les collines à 5 km à l’ouest de Kayanza, sur la route de la Kibira : un paysage fantastique.

Le pays où vous aimeriez vivre ?

J’ai aimé tous les pays où j’ai vécu, fils de diplomate puis diplomate moi-même : ma France, l’Inde, le Royaume-Uni, le Maroc, l’Afrique du Sud, l’Australie, les Etats-Unis, le Zimbabwe et aujourd’hui votre beau Burundi.

Le voyage que vous aimeriez faire ?

Le sentier de grande randonnée GR 20 à travers la Corse.

Votre rêve de bonheur ?

Joker – j’y ai droit, non ?

Votre plat préféré ?

Le Kuhé grillé du lac Tanganyika.

Votre chanson préférée ?

Sans paroles : l’interprétation de Misty par Erroll Garner (version piano solo). Avec : Happy de Pharrell Williams, un concentré sonore et contagieux de pur bonheur.

Quelle radio écoutez-vous ?

RFI Internationale et TSF Jazz, via internet

Avez-vous une devise ?

Non mais j’aime la devise de la monarchie britannique Dieu et mon droit, non pas dans son sens littéral du droit divin du monarque, mais dans une interprétation personnelle de la soumission à Dieu et à un jeu de règles personnelles et collectives.

Ici, c’est le 8 juin, l’ambassadeur Delahousse en train de saluer les manifestants contre les médias de son pays devant l’ambassade de France à Bujumbura

Votre définition de l’indépendance ?

La capacité d’un pays de fixer lui-même ses orientations au service de la démocratie et du développement de son peuple entier, et de tirer le meilleur du partenariat avec ses amis étrangers sans s’inféoder à aucun.

Votre définition de la démocratie ?

L’exercice du pouvoir par le peuple et ses représentants au service de l’intérêt général dans le cadre des institutions et dans le respect des principes établis par la Constitution et la loi. Son contraire : la confiscation du pouvoir par un groupe ; le détournement du cadre légal au service d’intérêts particuliers ; la violation des principes démocratiques et des droits de l’Homme.

Votre définition de la justice ?

Sanctionner les coupables, compenser les victimes et leurs ayants-droit et, surtout, appliquer la loi, ni plus, ni moins. La justice est indépendante, elle ne sert d’autre intérêt que de contribuer au fonctionnement harmonieux de la société. Voir démocratie.

Si vous étiez ministre Burundais des Affaires Etrangères, quelles seraient vos deux premières mesures ?

Je ne puis répondre à cette question, n’y étant ni habilité en raison de ma position ni qualifié en tant qu’étranger. Mais, en général, je veillerais au respect des engagements internationaux de mon pays et au dialogue avec les partenaires étrangers.

Si vous étiez ministre de la Jeunesse, des Sports et de la Culture quelles seraient vos deux premières mesures ?

Idem. Dans un pays où la moitié des habitants sont nés après les Accords d’Arusha, je m’efforcerais de contribuer à une gouvernance publique qui donne aux jeunes des perspectives d’espoir, de formation et d’emploi afin qu’ils puissent construire leur destin, individuel et collectif.

Croyez-vous à la bonté humaine ?

Oui. Je l’ai rencontrée au Burundi, encore et encore.

Pensez-vous à la mort ?

Oui. Souvent. Je l’ai, comme la bonté humaine, également rencontrée au Burundi, où elle a fauché prématurément et injustement tant de vies et où elle hante encore les survivants des drames du passé.

Si vous comparaissez devant Dieu, que lui direz-vous ?

Merci.

Propos recueillis par Léandre Sikuyavuga

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Bio-express

Laurent Delahousse est né à Paris en 1962. Il a vécu à l’étranger dans son enfance et, après ses études à Sciences-Po et l’ENA, a rejoint le ministère de la Coopération puis les Affaires étrangères. Il a servi en Afrique du Sud, en Australie, aux Etats-Unis et était ambassadeur au Zimbabwe avant d’arriver à Bujumbura en septembre 2016. Son épouse Sieglinde est autrichienne et il est père de 2 enfants jumeaux, Victoria et Charles. Ses hobbies sont le golf et la photo.

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