Une convocation qui s’écoute
Il est des convocations qui ne se lisent point. Elles s’écoutent, comme l’on écoute, la nuit, le souffle d’un être aimé endormi à vos côtés.
Karim Mperanyi Van Persie n’a pas seulement vu son nom s’inscrire sur une liste. Il a entendu, par-delà les brumes frileuses des Pays-Bas, par-delà les polders et les canaux endormis, le battement sourd, obstiné, presque sacré, d’un tambour qui venait de très loin, de très haut, des collines rouges de son sang. Le tambour des Intamba Mu Rugamba, les Hirondelles qui ne se posent jamais.
À vingt ans, on ne tranche pas encore entre deux patries. On les porte comme des manteaux trop vastes pour des épaules d’enfant, et l’on apprend, lentement, à marcher droit sans ployer sous leur poids.
Le fils d’un ailleurs qui n’a jamais cessé d’être un d’ici
Karim est né là-bas, à Breda, là où le ciel semble s’abaisser jusqu’à frôler les toits, là où les terrains demeurent verts même lorsque l’hiver les mord. Mais ses veines, elles, sont nées ici. Elles sont nées de deux mémoires burundaises, de deux exils qui se sont reconnus, aimés, épousés dans la froidure étrangère, et qui ont fait de leur nostalgie une maison.
Il est le fils d’un ailleurs qui n’a jamais cessé d’être un d’ici.
À NAC Breda, on l’avait d’abord relégué parmi les espoirs. Les U21. Les entraînements matinaux dans le brouillard, les vestiaires aux murs suintants, les regards goguenards des aînés qui jaugent le nouveau venu comme l’on jauge un poulain. Puis un jour, les entraîneurs ont levé les yeux de leurs tablettes. Ils ont vu ce garçon qui ne criait point, qui ne réclamait rien, qui ne quémandait ni les honneurs ni les projecteurs, mais qui faisait de chaque ballon une oraison, de chaque course une pénitence, de chaque effort une offrande.
Alors on l’a convoqué sur le banc. Non point comme une punition. Comme une promesse. Comme l’on pose une couronne sur un front que l’on sait déjà royal.
Huit minutes d’éternité
Le 16 octobre 2026, Breda affrontait Helmond Sport. Le score était déjà de 2-0, le match était déjà plié, déjà presque enseveli dans l’oubli des rencontres sans histoire. À la 82e minute, l’entraîneur s’est retourné. Il a prononcé son nom. Karim s’est levé. Il a ôté son survêtement avec ces gestes lents, presque liturgiques, des garçons qui pressentent que toute une existence tient dans une minute.
Il est entré. Huit minutes. Huit minutes seulement, mais huit minutes d’éternité. Huit minutes pour prouver qu’il n’était pas un passant, mais un héritier.
Depuis ce jour-là, il n’est plus redescendu. Il est demeuré parmi les grands. Trois rencontres de suite à respirer l’odeur âcre et enivrante de la première équipe, à sentir, au plus profond de sa poitrine, que sa place n’était plus une faveur que l’on concède, mais une évidence que l’on constate.
Et puis est venue la convocation.
Non point un contrat. Non point une prime. Une convocation du Burundi. Un appel du sang.
J’étais à Bujumbura, il faisait déjà nuit, le courant venait de partir. Et c’est sur un téléphone à moitié déchargé que j’ai vu son nom sur la liste. J’ai rallumé la lampe juste pour être sûr.
Un cœur, un drapeau
Comment narrer ce que cela fait, à vingt ans, de se savoir attendu par tout un peuple ? Comment dire l’étreinte d’une nation entière qui vous ouvre les bras ?
Il n’a point fait de long discours. Il n’a point convoqué la presse. Il a fait ce que font les amoureux pudiques, les amoureux véritables. Sur son Instagram, il a déposé deux signes, comme deux fleurs sur une tombe, comme deux baisers sur une lettre que l’on n’ose pas ouvrir : un cœur rouge, et un drapeau.
Un cœur. Un drapeau. Tout était dit. Tout était scellé.
Car Karim n’a point choisi le Burundi comme l’on choisit un maillot dans une boutique. Il l’a choisi comme l’on choisit une mère. Or, l’on ne choisit point une mère. On la reconnaît. On la retrouve. On tombe à genoux devant elle après une trop longue absence, et l’on pleure.
Le retour d’un d’ici
Bientôt, il revêtira le maillot rouge et vert. Bientôt, il entendra l’hymne, non plus au creux des écouteurs d’un téléphone solitaire à Breda, mais debout, la main pressée contre le cœur, au milieu de ses frères, sous le regard des collines qui l’ont vu naître sans l’avoir vu naître. Bientôt, les collines verront courir un des leurs, un d’ici, un fils prodigue qui n’a jamais été prodigue.
Et ce jour-là, quelque part entre Breda et Bujumbura, entre les brumes du Nord et les soleils de l’Équateur, un garçon de vingt ans comprendra que le football n’est pas seulement un jeu. C’est parfois la seule langue, la seule grammaire, la seule poésie qui permet à un exilé de rentrer à la maison sans jamais l’avoir quittée.
Bienvenue chez toi, Karim.
Le tambour t’attendait déjà. Il battait depuis vingt ans à ton nom.
Patrick Sota
Forum des lecteurs d'Iwacu
Charte des utilisateurs des forums d'Iwacu
Merci de prendre connaissance de nos règles d’usage avant de publier un commentaire.
Le contenu des commentaires ne doit pas contrevenir aux lois et réglementations en vigueur. Tout propos incitant à la haine, à la violence ou à la discrimination est strictement interdit.
Iwacu se réserve le droit de supprimer tout commentaire non conforme à la charte.