Un cas de suicide par-ci, un autre par-là. Rares sont des témoignages écrits et ou parlants laissés par la victime. Le samedi 12 septembre 2026, à Gatumba en commune Ntahangwa de la province de Bujumbura, un homme, la quarantaine, a été par exemple retrouvé mort. Il s’est suicidé. Une chose est sûre de la part de ceux qui le côtoyaient.
C’était un croyant catholique connu de plusieurs voisins. Il était dans l’équipe paroissiale chargée de partager aux chrétiens le pain du Seigneur. En un lapse de temps, il s’est donné la mort. Plus tard, des opinions diront, à tort ou à raison, qu’il vivait séparé de sa femme mais sans faire trop de bruit.
Sous un autre ciel, une femme venait d’avaler des médicaments sans aucune manifestation de signe de maladie ni prescription médicale. La scène se passe à Kanyosha dans la commune Muha. Elle meurt lentement mais sûrement, sous les yeux impuissants de ses enfants. « Tu nous laisses seuls, maman ? », interrogent-ils une âme qui s’en va. A entendre certains témoignages de son entourage, la victime venait de perdre son mari et aurait craint pour l’avenir de la famille.
Plusieurs facteurs en sont à l’origine
Athanase Ngendakuriyo, psychoclinicien et expert en santé mentale, indique que plusieurs facteurs sont à l’origine du suicide. « Normalement, on parle de suicide quand une personne s’arrache la vie suite à des événements traumatisants qu’elle aura vécus. Ces événements peuvent être la perte des proches, les crises cycliques liées au conflit social et ou sociopolitique. Cela se manifeste souvent quand la personne n’a pas trouvé de l’aide ».
Pour lui, les crises cycliques que le Burundi a traversées ont fait que les membres de la communauté perdent les leurs, que d’autres soient séparés des leurs au niveau des familles, que d’autres encore se retrouvent réfugiés soit à l’interne ou en terre étrangère. Il y a également des hommes en uniformes qui ont vécu des événements atroces sur le terrain.
« A la longue, tous ces événements deviennent traumatogènes, traumatisants. Et si la personne concernée ne trouve pas de l’aide psychosociale pour se décharger et parler de son vécu, son cerveau encaisse ou conserve tout dans une partie qui s’appelle hypocrampe ».
« Pourquoi suis-je encore sur terre ? »
Selon ce psychoclinicien, la façon dont l’hypocrampe fait face à de tels évènements sera de vouloir chasser ces éléments traumatisants qui sont au niveau du cerveau. Mais, en cherchant à les chasser, il ne trouve pas d’autre espace où les déposer. C’est là où la personne commence à manifester des signes comportementaux allant jusqu’au dégoût de la vie.
La personne lance des expressions comme : « Je ne vaux plus rien. Pourquoi suis-je encore sur terre ? Est-ce qu’il faut que je continue à vivre ? Pourquoi mon mari est parti si tôt ? » Bref, toute une série de questionnements qui ne trouvent malheureusement pas de réponses.
Plus les temps passent, plus la personne commence à manifester des signes comme le manque de sommeil, voire le désintéressement pour des activités auxquelles elle vaque quotidiennement. « Pourquoi aller travailler ? Pourquoi cultiver alors que je sais à l’avance qu’il n’y aura pas de récolte ? »
La personne affiche des anticipations négatives. Mais il y a également la globalisation notamment contre une communauté qu’elle estime ne pas être la sienne. « Ces anticipations, ces globalisations, ces hypervigilances, ces idées négatives de la vie vont faire en sorte qu’elle finira par s’arracher la vie un jour ».
Les signes ou symptômes pouvant indiquer que quelqu’un pense au suicide sont notamment : se sentir comme un fardeau, s’isoler et être isolé, se sentir dans une douleur insupportable, augmentation de l’anxiété, augmentation de la consommation d’alcool ou d’autres drogues, augmentation de la colère ou de la rage, expression de désespoir, dormir trop ou trop peu, etc.
« Après la pauvreté extrême, le constat est que les injustices sociales, les violences conjugales et intrafamiliales, les maladies chroniques et celles touchant le cerveau sont aussi parmi les principales causes pouvant conduire au suicide ».
Revivre l’état de stress post-traumatique

Le Burundi ne peut donc pas manquer de ces cas au regard des évènements tragiques qu’il a traversés dans le passé et pendant de longues années. Qu’il n’y ait pas de bombardements ou de tirs sur le terrain, cela ne signifie pas que tout a été oublié. « Certaines enquêtes montrent que les pays de la sous-région dont le Burundi fait partie sont en train de revivre ce qu’on appelle l’état de stress post-traumatique. C’est quand une personne a traversé des périodes difficiles et qu’à un moment donné en temps d’accalmie, les événements vécus ou assistés reviennent en lui comme si elle est en train de les revivre pratiquement ».
Le psychoclinicien Ngendakuriyo renchérit que la situation peut même se caractériser par des signes physiques sur le corps, d’où actuellement il y a des personnes qui souffrent du cancer, du diabète, de l’hypertension, des AVC et autres. « Tout cela est dû essentiellement à la crise parce que le passé non traité non seulement revient au galop en guise de maladie, de troubles comportementaux, mais aussi par des perturbations de toutes sortes. Ce sont des maladies difficiles à guérir ».
L’expert précise qu’il faut au moins 60 ans pour guérir un pays ou une communauté qui a connu dix ans de conflits. « Vous pourriez donc imaginer le temps qu’il faut pour guérir les traumatismes qu’il y a eu au Burundi. Nous avons une communauté qui a vraiment besoin des prises en charge psychologiques, du soutien psychosocial en suffisance ».
M. Ngendakuriyo rapporte que de manière générale et selon un rapport de 2019 sur les déterminants du suicide au sein des communautés à travers une étude réalisée dans les anciennes provinces de Bujumbura-Mairie, Gitega, Ngozi et Rumonge, les personnes situées entre 30 et 60 ans sont les plus touchées par le suicide. C’est dans cet intervalle d’âge que se concentrent près de 60% de défunts suicidaires. L’intervalle 30-50 ans cumule à lui seul 42,2% des défunts suicidaires dénombrés.
Il affirme que les jeunes burundais ne sont pas épargnés au regard de leurs mouvements migratoires vers l’étrangers en ces temps. « Il est clair qu’à certaines occasions ce sont des signes de suicide de la part de certains qui désespèrent par rapport à leur avenir. Il y en a qui se confient dans nos cabinets : Ecoute, la mort est partout. Il faut que je parte ».
Traiter le passé
Le psychoclinicien propose qu’il y ait des activités de traitement du passé pour prévenir les cas de suicide. Pour lui, se suicider n’est pas nécessairement se mettre la corde sur le cou ou se poignarder. « Se mettre la corde sur le cou n’est qu’une sorte d’achèvement d’un plan bien médité longtemps à l’avance, et qui n’a pas trouvé de solution ».
Au moins 720 000 personnes se suicident chaque année dans le monde selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS). 73% de ces suicides surviennent dans des pays à faible revenu ou intermédiaire. Derrière les chiffres se cachent la tragédie vécue par les familles ou l’entourage.
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