Notre journaliste Jean Bigirimana porté disparu depuis 3662 jours. Nous ne l'oublions pas.

Unification de taux de change : La pilule difficile à avaler

Au moment où le FMI via son représentant au Burundi réitère son appel pour l’unification du taux de change, le gouvernement burundais hésite, se justifie sans convaincre. Cette réforme pouvant changer l’économie nationale recommandée semble ne pas être sur l’agenda de Gitega. Des économistes analysent les enjeux .

Interrogé sur les réformes économiques susceptibles d’avoir l’impact le plus transformateur pour le Burundi à moyen terme, le représentant du FMI au Burundi, Samuel Delepierre répond sans hésitation : « La réforme du marché des changes ».

Selon lui, « l’unification du taux de change, davantage de flexibilité et une libéralisation progressive du marché permettraient de réduire les distorsions qui freinent aujourd’hui l’économie et de mettre fin aux difficultés d’accès aux devises au taux officiel ».
Pour Samuel Delepierre, les bénéfices potentiels de cette réforme sont importants. Il cite notamment quatre avantages majeurs. Premièrement, elle permettrait une réduction rapide de la pénurie du carburant. Deuxièmement, elle améliorerait l’attractivité du Burundi auprès des investisseurs étrangers, actuellement découragés par le système de change en vigueur.

Troisièmement, l’unification du taux de change pourrait stimuler les secteurs exportateurs en augmentant la valeur des exportations en francs burundais. Dans la filière café, cette réforme permettrait notamment d’améliorer le prix payé aux caféiculteurs et de relancer le secteur.

Quatrièmement, elle entraînerait une hausse mécanique de la valeur de l’aide au développement apportée par les partenaires, une fois convertie en monnaie locale.
Cette position rejoint les recommandations formulées par le FMI depuis plusieurs années. En 2025, une mission dirigée par Alexandre Cailloux s’est rendue au Burundi du 17 au 28 mars dans le cadre des consultations annuelles avec les autorités burundaises et les acteurs des secteurs public et privé.

Dans une déclaration publiée le 15 avril 2025, le FMI a estimé que le double régime de taux de change et la forte prime observée sur le marché parallèle provoquent des distorsions généralisées dans l’économie. Selon cette institution, cette situation contribue aux pénuries de carburant, aux perturbations des chaînes d’approvisionnement, au développement des exportations illégales, de l’informalité et de l’évasion fiscale.

Pour réduire ces déséquilibres, le FMI recommande l’unification des taux de change officiel et parallèle, la libéralisation progressive du marché des changes ainsi qu’une transition vers un régime de change plus flexible.

Réactions

Gabriel Rufyiri « C’est une obligation, pas d’autre choix »

 

Pour Gabriel Rufyiri, président de l’Observatoire de lutte contre la corruption et les malversations économiques (Olucome), les recommandations du FMI sur l’unification du taux de change officiel et du marché parallèle relèvent d’un principe économique universel.« Les éléments que le FMI avance pour l’unification des taux de change, c’est-à-dire le taux de change officiel et le taux de change parallèle, c’est un principe économique et financier qui est appliqué dans tous les pays du monde ».

Selon lui, le maintien de deux taux de change nuit gravement à la crédibilité de l’économie burundaise. Il décourage les investisseurs étrangers, crée des distorsions entre les opérateurs économiques et complique même le travail de l’Office burundais des recettes (OBR).
« C’est de la cacophonie totale », estime le représentant de l’Olucome. D’après lui, « les conseils du FMI sont des conseils vraiment économiques et il n’y a pas d’autres choix ».
Gabriel Rufyiri reconnaît que cette réforme sera douloureuse. « C’est un médicament amer, malheureusement, c’est un médicament que le gouvernement doit prendre. »
Mais, insiste-t-il, l’unification ne peut réussir sans mesures d’accompagnement. Il plaide notamment pour une gestion transparente des devises, dénonçant le fait que « beaucoup de devises sont données sans critères objectifs ». Selon lui, « il faut de la transparence, il faut de la gouvernance en matière de gestion des devises ».

Il appelle également à multiplier les sources de devises en développant les exportations, notamment les minerais, le café, le thé et le coton, tout en améliorant la gouvernance afin d’attirer davantage d’investissements directs étrangers et de renforcer la confiance des partenaires.

Le président de l’Olucome estime par ailleurs que la Banque de la République du Burundi doit retrouver son indépendance. « Il faut vraiment que la BRB soit gérée d’une manière indépendante à l’image des autres pays dans le monde ».
Gabriel Rufyiri estime que le rejet de cette réforme s’explique aussi par des intérêts particuliers. « Il y a des gens qui s’enrichissent avec ces taux de change ».
Pour lui, le gouvernement doit désormais privilégier l’intérêt général. « Si le gouvernement du Burundi était malin, il devrait réunir tous les experts économistes qui existent au Burundi, voire même des chercheurs à l’étranger, pour réfléchir à la manière de sortir de ce marasme économique ».

Faustin Ndikumana : « Il est grand temps de rectifier le tir »

 

Pour Faustin Ndikumana, directeur national de la Parcem, le différentiel entre le taux de change officiel et le taux parallèle est le symptôme d’une crise économique profonde.
Selon lui, un écart limité peut exister dans certains pays, mais lorsque le dollar s’échange presque au double sur le marché parallèle par rapport au marché officiel, il s’agit d’un problème structurel.

Il s’interroge : « Comment un marché qui assure le paiement d’environ 70 % des importations dans notre pays peut-il toujours être considéré comme informel, comme marché parallèle ? »
Il souligne également que « le prétendu marché officiel n’en couvre que 30 % des marchandises et des produits importés. Et encore, cette couverture reste insuffisante. On voit la crise du carburant actuellement, au niveau même de la mobilité des personnes ».

Pour le directeur de Parcem, cette situation entraîne une désarticulation de l’économie, une concurrence déloyale entre les opérateurs économiques et favorise une économie de rente.
Il dénonce les privilèges accordés à certains acteurs ayant un accès préférentiel aux devises officielles. « Qui ne sait pas qu’il y a des hommes haut placés qui ont fait ce commerce, alimentant ainsi cet enrichissement illicite ? »

Faustin Ndikumana établit également un parallèle avec la pénurie de carburant : « Le même scénario se constate actuellement pour le carburant. Maintenant, il y a une partie privilégiée qui bénéficie facilement du carburant à 4 000 BIF le litre alors que les autres achètent le carburant sur le marché parallèle à un coût de 12 000 à 15 000 BIF voire plus ».

Il ajoute : « On dit qu’on est dans le même pays, que nous sommes les mêmes citoyens, les mêmes agents économiques, que nous sommes taxés de la même façon. Mais quand il faut bénéficier de certains facteurs de production, les uns en profitent facilement, les autres non ».

Pour sortir de cette impasse, il préconise la libéralisation du marché des changes, la création de bureaux de change, une meilleure gestion des devises par les banques commerciales, davantage de transparence dans leur allocation et des réformes structurelles destinées à restaurer la confiance des investisseurs.
Selon lui, le ’’capitalisme de copinage’’ qui offre les avantages à une poignée d’hommes et le ’’manque de patriotisme’’ empêchent aujourd’hui le Burundi de redresser durablement son économie.

Forum des lecteurs d'Iwacu

0 commentaires
Aucun commentaire pour le moment.

Charte des utilisateurs des forums d'Iwacu

Merci de prendre connaissance de nos règles d’usage avant de publier un commentaire.

Le contenu des commentaires ne doit pas contrevenir aux lois et réglementations en vigueur. Tout propos incitant à la haine, à la violence ou à la discrimination est strictement interdit.

Iwacu se réserve le droit de supprimer tout commentaire non conforme à la charte.

Ajouter un commentaire

MENU