Vous venez de publier Le champ des rives. De quoi parle cette œuvre ?
Le champ des rives est un roman autobiographique. Je parle de « roman » parce qu’une autobiographie exige une fidélité absolue aux faits et aux dialogues, alors qu’après plus de vingt ans, il est difficile de restituer avec exactitude chaque parole prononcée.
Le roman permet de raconter une histoire profondément vraie tout en assumant cette part de reconstruction nécessaire. Ce livre retrace le parcours d’un enfant, qui est moi, confronté aux événements tragiques de 1993.
C’est l’histoire d’une enfance brutalement interrompue par la violence, d’une famille bouleversée et d’un jeune garçon qui découvre soudainement une identité dont il ne mesurait pas auparavant l’importance.
À travers ce récit intime, je raconte aussi la manière dont un enfant tente de comprendre un monde qui bascule sous ses yeux, des changements brusques, des bouleversements suivis de questions.
Pourquoi avoir attendu plus de vingt ans avant d’écrire ce livre ?
J’ai porté ce livre en moi pendant plus de vingt ans. Pendant longtemps, je savais qu’il fallait que je l’écrive, mais je ne me sentais pas prêt. Il m’a fallu du temps pour mûrir personnellement, mais aussi pour dépasser certaines peurs. J’avais peur de ne pas être à la hauteur d’écrire sur ma propre histoire et sur celle de ma famille.
J’avais également peur de raviver des blessures enfouies depuis des années, aussi bien pour moi que pour mes proches. Avec le temps, j’ai compris que ce silence ne faisait pas disparaître les blessures.
Au contraire, écrire est devenu une manière de leur donner un sens. Finalement, ces deux décennies ont permis au livre de mûrir, de trouver sa juste forme et le ton qui convenait pour raconter cette histoire avec sincérité.
Quel message transmettez-vous à travers ce récit ?
La première démarche est profondément personnelle. L’écriture constitue une véritable forme de thérapie. Elle m’a permis de mieux comprendre mon histoire, celle de ma famille et les événements qui ont marqué mon enfance. Mais je pense également qu’un récit individuel peut contribuer à une mémoire collective.
De nombreux enfants ont vécu des expériences comparables, parfois différentes dans leurs circonstances mais semblables dans leurs conséquences. Beaucoup de ces histoires n’ont jamais été racontées. Pourtant, elles méritent de l’être, parce qu’elles participent à une meilleure compréhension de notre passé commun. Si chacun ose raconter une partie de son histoire, nous pourrons construire une mémoire plus riche et plus complète du Burundi.
Votre livre s’adresse-t-il à un public particulier ?

C’est un livre accessible à tous. J’ai voulu écrire avec simplicité, sans chercher à impressionner le lecteur par un style compliqué. Mon ambition était de raconter une histoire avec des mots simples, dans une langue proche du lecteur, afin que chacun puisse facilement entrer dans le récit.
Beaucoup de lecteurs me disent que le texte est empreint de poésie. Je réponds souvent que je l’ai écrit en français, mais que c’est le kirundi qui me l’a dicté. Les images, les proverbes, les expressions et la manière de traduire les émotions viennent de cette langue qui habite profondément ma façon de penser et de raconter.
Le thème de la double identité occupe une place importante dans votre récit. Pourquoi ?
Je suis né d’un père tutsi et d’une mère hutu. Très tôt, la société m’a confronté à une question que je n’avais jamais choisie : celle de devoir appartenir à un seul camp. Toute ma vie, on m’a demandé de choisir entre deux identités. Je n’ai jamais accepté cette logique.
C’est précisément ce que symbolise le titre Le champ des rives. On m’a demandé de choisir entre deux rives, alors que j’ai choisi d’être le fleuve, celui qui relie plutôt que celui qui sépare.
Cette réflexion dépasse largement le Burundi. Aujourd’hui encore, lorsque je suis en Belgique, on me considère comme Burundais ; lorsque je suis au Burundi, certains me considèrent comme Belge. Cette expérience montre que la question de l’identité est universelle. Beaucoup de personnes vivent entre plusieurs appartenances sans vouloir renoncer à l’une d’elles.
Où le public peut-il se procurer votre ouvrage ?
Le livre est actuellement disponible sur le site de l’éditeur. Les lecteurs vivant au Burundi peuvent également le trouver à la Galerie Alexander, dans la boutique Chez Dada à Bujumbura. Une mise en vente sur Amazon est également prévue afin de permettre aux lecteurs de la diaspora et du reste du monde d’y accéder plus facilement.
Envisagez-vous de promouvoir votre livre dans les universités ou les associations culturelles ?
Pour le moment, je prépare plusieurs présentations en France, au Canada et en Suisse, où vit une partie importante de la diaspora burundaise. À partir du mois de septembre, j’aimerais également organiser des rencontres avec les jeunes dans les clubs d’écriture, les universités, les bibliothèques et les associations culturelles. Ces échanges me semblent essentiels. Je ne souhaite pas seulement présenter le livre, mais aussi ouvrir un dialogue autour de la mémoire, de l’identité, de l’écriture et de la manière dont chacun peut raconter son histoire.
Une adaptation audiovisuelle est-elle envisagée ?
Pas dans l’immédiat. Je suis cinéaste de formation et cette idée fait naturellement partie de mes réflexions. Je pense effectivement que cette histoire pourrait trouver une autre forme d’expression à travers le cinéma ou la télévision.
Mais aujourd’hui, ce n’est pas ma priorité. Je souhaite d’abord permettre au livre de rencontrer ses lecteurs, de vivre sa propre existence et de susciter des échanges. Une adaptation audiovisuelle pourra éventuellement venir plus tard.
Quel regard portez-vous sur les habitudes de lecture de notre jeunesse aujourd’hui ?
J’encourage vivement les jeunes à lire. La lecture a joué un rôle déterminant dans ma formation personnelle, probablement davantage encore que l’école. Les livres permettent de développer l’esprit critique, l’imagination et la capacité de comprendre le monde. Aujourd’hui, les réseaux sociaux favorisent souvent des contenus très courts qui laissent peu de place à la réflexion approfondie.
Cela peut parfois éloigner les jeunes de la lecture longue. En même temps, le numérique représente aussi une formidable opportunité. Les livres sont aujourd’hui plus accessibles qu’autrefois grâce aux plateformes numériques et aux bibliothèques en ligne. Il faut savoir profiter de cette chance pour découvrir des œuvres, apprendre et nourrir sa réflexion.
Qu’attendez-vous de ce livre ?
Ce livre n’a pas été écrit pour régler des comptes, désigner des responsables ou raviver les divisions. Il raconte simplement le parcours d’un enfant confronté à une histoire qui le dépasse complètement. Je suis convaincu que beaucoup de lecteurs retrouveront une partie de leur propre histoire dans ce récit, même si leurs expériences sont différentes.
Si le livre peut susciter des discussions, encourager la compréhension mutuelle et contribuer, même modestement, à la construction d’une mémoire partagée, alors il aura atteint son objectif.
Quel message adressez-vous aux personnes qui souhaitent écrire sur l’histoire du Burundi ?
Je leur dirais avant tout d’oser commencer. Écrire demande du temps, de la patience, de la discipline et de la persévérance, mais le plus difficile est souvent de faire le premier pas. J’encourage particulièrement les Burundais à raconter leurs propres histoires. Notre pays possède une immense richesse de récits, de parcours de vie et de témoignages qui restent encore méconnus. Chaque histoire racontée contribue à préserver notre mémoire collective. Plus nous écrirons nos histoires, plus les générations futures comprendront ce que nous avons vécu et pourront construire l’avenir sur une meilleure connaissance de notre passé.
Propos recueillis par Stanislas Kaburungu
Forum des lecteurs d'Iwacu
Charte des utilisateurs des forums d'Iwacu
Merci de prendre connaissance de nos règles d’usage avant de publier un commentaire.
Le contenu des commentaires ne doit pas contrevenir aux lois et réglementations en vigueur. Tout propos incitant à la haine, à la violence ou à la discrimination est strictement interdit.
Iwacu se réserve le droit de supprimer tout commentaire non conforme à la charte.