Notre journaliste Jean Bigirimana porté disparu depuis 3650 jours. Nous ne l'oublions pas.

LA NUIT OÙ BUJUMBURA A PARLÉ ESPAGNOL ET FLAMAND

Quart de finale de la Coupe du Monde 2026 : Espagne 2 - 1 Belgique. Il y a des soirs où une ville se dépouille de son identité pour revêtir celle du monde. Vendredi, dans un bar du centre-ville, Bujumbura a déposé le kirundi au vestiaire. Pendant 90 minutes, elle a conjugué au présent de l’Espagne et au conditionnel de la Belgique. Elle a vibré en castillan. Elle a tremblé en flamand. Elle a prouvé qu’un ballon suffit à abolir les frontières

LE THÉÂTRE DES NATIONS
La salle est pleine à craquer. Il fait chaud. Trop chaud. Les ventilateurs brassent de l’air tiède et la clim a rendu l’âme vers 19h.
Des écrans sont accrochés partout, un est même penché. Le son sature par moments et couvre les commentaires.
À l’entrée, deux gars se battent pour la dernière chaise libre. Ils finissent debout, adossés au mur.
Un serveur traverse la foule avec un plateau. Il met 10 minutes à arriver. Il renverse une bière locale sur le chemin. Personne ne dit rien.

Derrière le comptoir, la gérante hurle les commandes. Elle connaît les habitués. Les autres sont des « boss ».
À une table, un ingénieur catalan essuie son verre et regarde sa montre. Il a un meeting à 7h demain.
Deux tabourets plus loin, une femme de Liège serre sa bière locale tiède.
Et le reste : des étudiants, des gars du quartier, des fonctionnaires.
Un en maillot de Yamal, la voix déjà cassée. Un autre floqué Courtois qui sort des stats à chaque arrêt.
Des voisins qui ce soir ne sont d’accord sur rien.


LE CHUCHOTEMENT CASTILLAN

Le coup d’envoi coupe le bruit. Silence.
Puis le ballon se met à tourner. Lent. Insistant.

30e minute. Yamal côté droit. Feinte, centre. Olmo tire. Courtois repousse. Le ballon traîne.
Fabián Ruiz arrive. 1-0.

La salle explose d’un côté. « Oléé ! » L’ingénieur ferme les yeux. « Visca ».
De l’autre on grogne. « Il devait la capter ». On rejoue l’action avec une serviette.

41e minute. Première montée belge.
Centre de Castagne. De Ketelaere surgit devant Cubarsí. Piqué. 1-1.

« Allez les Diables ! » debout sur une chaise.
« On est revenus ! » poing sur la table.
Le bar répond en flamand. Sec. Le match est relancé.
Quelqu’un crie que les bières mettent une éternité à arriver.

L’USURE ET LE DESTIN

La deuxième mi-temps s’étire. L’Espagne tourne, tourne. Le bloc belge ne bouge pas.
Il fait encore plus chaud. Les maillots collent au dos. Les bières locales restent à moitié pleines. On n’ose pas bouger pour ne pas perdre sa place.
Vers la 65e, micro-coupure. 3 secondes de noir. La salle hurle. Le courant revient, les écrans se rallument. Tout le monde applaudit comme après un but.

Heure de jeu : Courtois se tient l’épaule. Il sort.
Entre Lammens. Personne ne connaît ce nom. Tout le monde va le retenir.

88e minute.
Tir lointain. Pas dangereux. Lammens plonge, la main traîne. Le ballon tombe dans la surface.
Merino est là. Il pousse. 2-1.

D’un côté c’est la folie. Cris, embrassades, un gars qui monte sur une chaise.
De l’autre c’est le silence. Applaudissements lents. Têtes hautes.
Au fond, un type lâche « putain d’arbitrage ». Un autre répond « ferme-la ».

ÉPILOGUE : UNE LANGUE, UN PEUPLE

Coup de sifflet. La tension tombe.
Les uns trinquent. Les autres aussi.
Mais il faut payer. L’addition traîne. La gérante passe de table en table : « Boss, on règle ? Il ne reste que deux caisses ».
Dehors, il faut attendre un taxi. La rue est bloquée.

Au milieu, les Burundais commentent, rejouent les buts avec une serviette.
« Tu te rappelles la feinte de Yamal ? »
« On se fait France-Espagne mardi ? On vient plus tôt cette fois. »

Dehors, le Tanganyika est calme.
Dedans, ça sent la bière chaude, la sueur, la déception et le soulagement.
Cette nuit-là, dans ce bar du centre, le Burundi n’a pas regardé un quart de finale.
Il l’a joué.
Il a porté le rouge de la Roja.
Il a défendu le noir-jaune-rouge des Diables.
Il a parlé deux langues qui ne sont pas les siennes, sérieusement.

Car au fond, ce n’était pas Espagne contre Belgique.
C’était Bujumbura, branchée sur le match.
Et Bujumbura a gagné.

Patrick Sota

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