Notre journaliste Jean Bigirimana porté disparu depuis 3647 jours. Nous ne l'oublions pas.

Le sermon sur les cendres

Autant la visite du président de l’Assemblée nationale, au lendemain de l’incendie qui a ravagé le marché de Ngozi, avait suscité l’espoir, autant son appel aux commerçants sinistrés à se doter eux-mêmes de camions anti-incendie a été reçu comme un couteau tourné dans une plaie encore saignante.

Passer d’un sermon plein de compassion, de réconfort à une accusation en filigrane — « vous auriez dû acheter les camions » — a été mal, très mal vécu par des commerçants dont certains, au bord de la dépression, ont tout perdu.

La société civile — celle qui ose encore s’exprimer — a fustigé ce discours. D’ordinaire réservés, certains politiques sont, pour une fois, sortis de leurs gonds, indignés.

« Le  »Très Honorable » a bien commencé son mot de circonstance. Mais nous demander de nous cotiser pour acheter des camions anti-incendie, c’est oublier que nous payons impôts et taxes, et qu’il revient à l’État de protéger nos biens. Étant notre porte-voix, il devait plutôt plaider notre cause auprès du gouvernement, pour qu’il n’y ait plus jamais d’incendie. Je n’ai pas de mots. C’est littéralement remuer le couteau dans la plaie. »

Voici, en substance, les paroles murmurées par des commerçants outrés au milieu des décombres encore fumants du marché de Ngozi — avant que leurs collègues ne les rappellent à l’ordre d’un coup de coude, à la burundaise. Façon discrète de leur dire que même noircis, même rescapés des flammes, les murs ont encore des oreilles.
C’est vrai : les Burundais ont appris avec le temps à écouter religieusement le locataire du Perchoir. Il l’exige. Il ne tolère aucune voix dissonante. C’est lui qui donne des leçons.

Aux yeux de ces commerçants accablés — affligés, pour ne pas dire endeuillés par la perte de leurs biens calcinés — la visite de cette personnalité a été perçue comme un second départ de feu.
Mais beaucoup n’ont rien dit. Certains n’ont pas attendu la fin du sermon de l’ honorable : ils sont allés sur la pointe des pieds constater, seuls, l’état de leurs stands en ruine et faire les premiers devis des réparations.

Altruiste, la sagesse burundaise, nous conseille et nous enseigne que, dans certaines circonstances, la meilleure parole est celle qui n’est pas sortie, tue. Surtout quand elle est risquée. L’humanité connaissait un Sermon sur la montagne. Les commerçants de Ngozi, eux, connaissent désormais le Sermon sur les cendres.

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