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Sopebu : entre crise pétrolière et aventure minière

Désormais, en plus d’assurer l’approvisionnement du pays en produits pétroliers, la Société pétrolière du Burundi (Sopebu) va exercer aussi dans le secteur minier. Le gouvernement a déjà donné son accord de principe. « Erreur stratégique, pari très risqué, … », décortiquent les économistes. Les propriétaires de véhicules, eux, n’en reviennent pas.

« C’est vraiment incompréhensible. Normalement, une entreprise ou équipe perdante, défaillante ne mérite pas qu’on lui confie d’autres tâches. Mais, voilà ce qui se passe chez nous. C’est décevant de voir une organisation comme la Sopebu dans le secteur minier ». Telle est la réaction d’un propriétaire de véhicule après avoir entendu un communiqué du Conseil des ministres annonçant cette nouvelle orientation. Il aimerait comprendre comment une organisation qui a totalement échoué à rendre disponibles les carburants va exceller dans les minerais.

I.K, chauffeur, se demande comment une organisation qui a presque totalement échoué à fournir des carburants pourra bien travailler dans le secteur minier. « Où est le ministère en charge des mines ? Pourquoi ne pas lui confier cette mission au lieu d’ajouter des tâches à une organisation en difficulté ? Il y a une anguille sous roche. »

Les carburants, première mission de la Sopebu

La Sopebu assure en principe l’importation, le stockage et la distribution des produits pétroliers.

Pour rappel, la Sopebu a été créée en 2024. Sa mission principale était de garantir un approvisionnement stable, équitable et sécurisé en produits pétroliers sur l’ensemble du territoire national. Pourtant, plus de quatre ans après, la crise des carburants perdure.

Selon le compte rendu du Conseil des ministres du 24 juin 2026, un premier projet de décret porte sur l’octroi d’un permis d’exploitation de l’or et des minerais associés dans le périmètre de Masaka, en commune Butihinda, province de Buhumuza, en faveur de SOTBU Mining Company Limited.

Le document précise que « La société SOTBU sera créée à partir des apports de la société SOTB et de la société Sopebu comme actionnaires à hauteur de 84 % pour la société SOTB et de 16 % pour la société Sopebu. »

Le compte rendu indique également qu’« à l’issue de l’analyse, le Conseil des ministres a donné l’accord de principe pour la poursuite du processus, notamment en mettant en place le texte réglementaire autorisant la Sopebu à constituer une société mixte avec la SOTBU ainsi que la convention entre l’État du Burundi et la SOTBU qui détaillera les apports de chaque partie ainsi que le partage des bénéfices. »

Somebu, une fusion entre Sopebu et Comebu

Un second projet concerne la création de Somebu Mining Company Limited, appelée à exploiter la colombo-tantalite et la cassitérite dans le périmètre de Kabarore, en province de Butanyerera.

Le compte rendu rappelle qu’en 2003, le gouvernement du Burundi avait accordé une concession minière à la société des Comptoirs miniers et d’exploitation du Burundi (Comebu) sur les sous-périmètres de Kabarore, Ndora et Murehe afin d’exploiter la colombo-tantalite, la cassitérite et le wolframite.

Dans le cadre de l’application du nouveau Code minier, la Comebu a restitué à l’État les sous-périmètres de Ndora et de Murehe, tout en conservant celui de Kabarore. Le document précise que « la renégociation du contrat a abouti à la formation d’une société mixte qui sera créée par l’apport des actions de la société Comebu et de la société Sopebu dans les proportions de 84 % pour la Comebu et de 16 % pour la Sopebu. »

À l’issue des échanges, le Conseil des ministres a également donné son accord de principe pour la poursuite du processus de création de la Somebu.


Réactions

Faustin Ndikumana : « Le gouvernement doit prendre toutes les mesures pour sauver ce secteur »

Pour le directeur national de Parole et action pour le Réveil des consciences et l’évolution des mentalités (Parcem), cette décision intervient au moment où le secteur minier nécessite avant tout des réformes structurelles. « Le gouvernement devrait d’abord mettre en œuvre une véritable stratégie minière afin de relever les défis liés à la transparence, aux investissements et à la création d’une réelle valeur ajoutée pour l’économie nationale. »

D’après lui, ces sociétés devraient être choisies à partir d’un appel d’offres international où la concurrence est consacrée avec la prise en compte de leurs expériences passées, de leurs capacités logistiques et de leurs capacités d’investissement.

Il déplore que le processus de sélection ne repose pas sur une mise en concurrence. Ce qui est déjà une faiblesse. Il s’interroge aussi sur le choix de confier cette mission à une société qui fait encore face à des difficultés dans le secteur pétrolier. « Orienter la Sopebu vers l’exploitation minière alors que la crise des carburants persiste risque de disperser les efforts de l’entreprise publique. »

M. Ndikumana trouve que le gouvernement doit prendre toutes les mesures pour sauver le secteur minier. Cela passerait par l’adhésion du Burundi à l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE), le recours à des appels d’offres concurrentiels et la réalisation d’investissements préalables.
Il prévient qu’« une exploitation minière menée sans expérience suffisante ni professionnalisme pourrait compromettre les retombées attendues de ce secteur stratégique pour le Burundi. »

Dr. Diomède Ninteretse : « C’est une erreur stratégique »

Selon cet économiste et expert en leadership, l’entrée de la Sopebu dans les mines nécessite une analyse approfondie. Il rappelle que sa mission initiale est pétrolière et stratégique pour l’économie. Il s’interroge aussi sur la pertinence d’une diversification alors que cette mission n’est pas encore pleinement maîtrisée.

Pour lui, « le véritable débat est celui de la gouvernance économique de l’État ». Il estime que les entreprises publiques sont créées pour répondre à des missions d’intérêt général et que toute extension de leurs compétences doit reposer sur une justification économique, juridique et stratégique solide.
« Je crois que c’est une erreur stratégique. D’abord, cette décision doit être justifiée par une logique économique, et surtout juridique et stratégique, clairement démontrée. »

L’économiste rappelle que les principes de gouvernance des entreprises publiques recommandent qu’une entreprise soit d’abord performante dans son métier avant d’élargir son champ d’action. Or, il doute que la Sopebu puisse aujourd’hui être considérée comme un modèle de réussite au regard des difficultés persistantes d’approvisionnement en carburants.

Qu’en est-il des compétences techniques de la société ? « Est-ce que la Sopebu possède les compétences nécessaires ? À la première appréciation, moi je me dis non. »

Il souligne que l’exploitation minière requiert des compétences spécialisées et des technologies avancées. « Rien n’indique que la Sopebu dispose de ces ressources. » Il ajoute que les investissements nécessaires sont lourds. « Ce qui pourrait fragiliser sa mission pétrolière. »

Pour Dr Ninteretse, « rien n’indique publiquement que la Sopebu possède une expertise. Cela signifie que la réussite dépendra bien évidemment des partenaires techniques. »

Partant, il fait remarquer que ce n’est vraiment pas le moment pour engager cette diversification.
L’expert attire également l’attention sur les risques de gouvernance. Il rappelle que « la Banque mondiale souligne régulièrement que les ressources naturelles ne deviennent bénéfiques que lorsqu’elles sont accompagnées de fortes institutions, d’une transparence exemplaire et d’une gestion rigoureuse. »

Le Burundi pourrait donc être confronté à ce que les économistes appellent ‘’la malédiction des ressources’’. « Les pays riches en minerais demeurent marqués par la pauvreté, la mauvaise gouvernance et une faible diversification économique. »

Pour lui, le Code minier et les statuts de la Sopebu devraient être réexaminés avant toute extension des activités de cette dernière. Il invite le Burundi à s’inspirer de l’expérience du Botswana. Là-bas, la réussite du secteur minier repose sur une gouvernance solide, des partenariats équilibrés et une gestion transparente des revenus.
« Le Burundi n’a pas seulement besoin d’une entreprise publique aux missions plus larges. Il a surtout besoin d’une entreprise publique performante, responsable, transparente et capable de créer durablement de la valeur ajoutée. »

Jean Ndenzako : « Une entreprise publique doit d’abord démontrer son efficacité »

Pour ce professeur d’économie, cette diversification peut répondre à une volonté de renforcer la présence de l’État dans un secteur stratégique. Mais, il souligne qu’elle demeure économiquement risquée au regard des difficultés que connaît encore la société dans sa mission initiale.

Il explique que la création de la Sopebu visait à mettre fin aux pénuries des carburants qui affectaient le Burundi depuis 2023. Cependant, moins d’un an après son entrée en activité, la société s’est retrouvée au centre d’un scandale lorsque le chef de l’Etat a révélé la disparition de 19 millions de litres de mazout et de 12 millions de litres d’essence. « Le président Ndayishimiye a dénoncé des pratiques de détournement et de contrebande. »

Aujourd’hui encore, les pénuries des carburants persistent dans tout le pays. Ce qui prouve que les difficultés structurelles demeurent.

M.Ndenzako estime qu’en économie des organisations, une entreprise publique doit d’abord démontrer son efficacité dans son cœur de métier avant d’élargir ses activités. « En théorie économique, une diversification est pertinente lorsqu’elle repose sur des synergies techniques, des économies de gamme ou une meilleure valorisation des ressources existantes. Or, aucune de ces conditions ne semble clairement remplie dans le cas de la Sopebu. »

Selon lui, la gestion des produits pétroliers et l’exploitation minière relèvent des métiers totalement différents. Il estime que la Sopebu pourrait agir comme actionnaire représentant l’État, dans un modèle proche d’une holding publique. « Ce qui réduit certains risques sans les éliminer. »

Ainsi, il met en garde contre une dispersion des efforts alors que la société fait face à des difficultés de gouvernance, des pénuries persistantes et des scandales de détournement. « L’idée que les revenus miniers financeraient le secteur pétrolier reste fragile et incertaine. » Il reconnaît néanmoins que l’État pourrait mieux contrôler la production et les recettes minières, les coûts réels et les recettes générées. Il rappelle que, pour l’exercice 2023-2024, « seulement 24 % des recettes minières attendues ont été perçus par le Trésor. Ce qui reflète l’ampleur du problème. »

Par ailleurs, il signale que les minerais concernés, à savoir l’or, la colombo-tantalite et la cassitérite, bénéficient d’une forte demande internationale notamment dans les industries technologiques et la transition énergétique.

Il inventorie plusieurs risques majeurs. Le premier est celui du détournement de l’objet institutionnel : « Si la Sopebu s’engage dans le minier sans avoir résolu ses difficultés pétrolières, elle risque de devenir un instrument de politique industrielle diffuse, sans excellence dans aucun domaine. »

Il évoque également les risques de capture réglementaire et de corruption. Il souligne en effet que les sociétés mixtes peuvent favoriser des rentes privées lorsqu’elles ne sont pas soumises à des règles strictes de transparence.

M.Ndenzako met également en garde contre des risques macroéconomiques, financiers et de gouvernance, susceptibles d’affaiblir durablement la Sopebu.

Afin d’éviter ces dérives, il invite à résoudre plusieurs défis de gouvernance. « Le premier est celui de la transparence contractuelle. Les contrats liant la Sopebu à ses partenaires miniers devront être rendus publics pour prévenir les abus. Ce qui est loin d’être la norme au Burundi où les négociations minières se déroulent traditionnellement dans l’opacité. »

Il plaide également pour un contrôle parlementaire renforcé, des audits indépendants ainsi qu’un investissement important dans la formation des cadres spécialisés en ingénierie minière, en géologie économique et en finances des projets extractifs.
« La diversification de la Sopebu ne réussira qu’avec une gestion efficace du secteur pétrolier, des contrats miniers transparents et une gouvernance solide. Sans ces garanties, le Burundi risque de reproduire les échecs observés dans plusieurs pays africains. »

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