Culture

Portrait – « Cœur qui rit »

26/08/2020 Antoine Kaburahe Commentaires fermés sur Portrait – « Cœur qui rit »
Portrait – «  Cœur qui rit »

La championne de slam-poésie 2020, un concours organisé par le collectif « Jewe slam » qui a réuni plus de 100 candidats est une révélation. Une écriture poétique, engagée, entre finesse et fermeté. Découverte.

22 ans seulement. Et un rire contagieux. Elle rit comme elle écrit. Sincèrement. Kerry Gladys Ntirampeba. 1 mètre 66 pour 54 kg. Une plume acérée. Des mots ciselés qu’elle écrit la nuit. « Vers deux heures du matin, quand il fait calme ». On la surnomme « cœur qui rit ».
Kerry Gladys est l’aînée d’une fratrie de quatre enfants. Il y a Keïna, Karel et Ken. Alain Germain Ntirampeba, le papa, travaille dans une brasserie à Bujumbura. Jocelyne, sa maman est une grande lectrice. « Cœur qui rit » adore sa maman. « C’est elle qui m’a poussée à lire, dès mon plus jeune âge, elle m’a fait inscrire à l’IFB, Institut français du Burundi ». A l’IFB, la petite Kerry Gladys s’empiffre de BD, de romans, de livres de contes africains. Elle lit et rit tout le temps.

Une scolarité parfaite chez les Jésuites du lycée du Saint-Esprit. La lycéenne est douée. Très. Section littéraire ? Même pas. Elle fait scientifique B, ce qui ne l’empêche pas d’être imbattable en langues. Une enfance douillette. Que de bons souvenirs. Elle sourit toujours. Ses dents blanches plantées dans une gencive noire comme du charbon étincellent. « Ishinyo yirabura ». Dans l’échelle de la beauté burundaise, c’est canon. Puis, son sourire s’évanouit. Un mauvais souvenir. La poétesse est restée marquée par le meurtre d’Eric, leur boutiquier. « Nous avions une petite boutique à l’entrée de notre maison à Gasenyi dans le nord de Bujumbura. Un soir, nous avons entendu trois coups de feu. Quand nous sommes allés voir, Eric notre jeune boutiquier baignait dans une mare de sang. C’est la première fois que j’étais confrontée à une mort violente . On l’a couvert avec un de mes draps. Je n’ai jamais oublié ».

Mais très vite, le rire et la vie reprennent le dessus. Il y a aussi de bons souvenirs. Comme ce jour où papa est venu la voir prester sur la scène de l’Institut français du Burundi. « Papa était fier de moi ».
« -Qu’est-ce qui vous inspire Kerry Gladys ?
- La vie, les gens, je suis curieuse…
– La politique ? Non, se défend-elle.
– Hmmm…
Je lui ressors ses mots :
« Je suis une révoltée,
Quand je me vois payer pour le sang que je n’ai pas versé
Révoltée… Quand je vois que le talent ne compte pas, que les efforts ne suffisent pas quand le nez n’a pas la longueur souhaitée ! »

– Alors ?
Pour toute réponse, elle sourit de plus belle. Son sourire est souvent sa réponse. Prise en flagrant délit de révolte, elle consent : « J’appartiens à une génération qui voudrait dépasser les cycles de haine de nos parents, ces haines transmises de génération en génération. Moi je ne vois pas ces différences, je vois l’humain en premier. »
« Cœur qui rit », se reconnaît un grand défaut. « Je ne suis pas diplomate, je suis très directe ».
Et dans ses textes, la réalité jaillit, crue. Pour écrire, elle se met dans la peau d’une « folle », « mi-poétique, mi-vulgaire ». Pour mieux asséner ses salves.
« (…) Je me cache derrière ce masque parce qu’ils disent qu’une femme, ça ne réfléchit pas.
S’ils m’ont mise à l’écart, ils ont oublié que la balle qui t’achève vient de là où tu ne t’attends pas… »
Ce n’est plus « cœur qui rit », mais « cœur qui tire ». Une guerrière :
« Allez leur dire que la femme n’est pas faible,
qu’elle n’a besoin ni de leurs concessions ni de leur aide,
allez leur dire que leurs coups ont forgé nos pas,
dites-leur de ne pas libérer la femme, la femme se libérera ! »

Rien ne semble alors arrêter « l’amazone », c’est d’ailleurs le titre d’un de ses poèmes. Fini les sourires. Crispée. C’est un geyser de feu. Elle déclame des mots qui tranchent comme des lames. Les mots comme arme de construction massive.

« J’ai alors fait savoir que j’avais ma place dans le monde
J’ai repris le courage et l’endurance j’ai rejeté la douleur et la honte
Petite lumière a brillé, ils ont eu peur que je leur fasse de l’ombre
Peur que mes faiblesses ne deviennent mes plus grandes forces
Dites-leur que la femme a un cerveau, qu’elle peut aussi réfléchir
Qu’elle peut bâtir son pays, qu’elle n’a pas que son corps à offrir,
dites-leur que son accomplissement n’est pas que dans le mariage,
dites-leur que s’ils respectent la femme, la femme les respectera ! »

Tout est dit. Tout le monde est prévenu. Apaisée, après l’éruption, elle se tient debout, altière tel un volcan. Comme les terres volcaniques, elle est là. Fertile. Amoureuse de P. Elle ne veut pas en dire plus. Elle est très pudique. Elle dit qu’elle aimerait avoir huit enfants. Car « Cœur qui rit » aime les enfants. Mais elle n’en est pas encore là. Sage et studieuse , l’étudiante en nutrition poursuit son cursus en deuxième année à l’Université Lumière. Elle fait des études en nutrition car elle adore nourrir, faire la cuisine, créer des plats, mélanger. « Nutritionniste, j’aimerais travailler dans l’humanitaire, soulager les enfants de la faim ». Casanière, elle sort peu, étudie et écrit. Elle a des rapports compliqués avec Dieu. « J’ai surtout de questions à lui poser ». Elle s’interroge sur le sens de la vie. Elle a une grande amie, Daniela. « Elle est vraie avec moi », dit-elle.
« Cœur qui rit » lit et écrit beaucoup.
« J’écris la nuit, d’une traite. »Puis après elle revient sur ses mots pour les tailler comme des piques. Mais toute en douceur.
« Alors messieurs, faites une révérence, ce soir une reine rayonne Les plus grands trésors se cachent là où personne ne soupçonne », écrit-elle dans « Amazone ».
Si, nous savons où se cache un trésor de la poésie burundaise dénommé Kerry Gladys Ntirampeba. Une révélation, une voix prometteuse de notre jeune littérature.

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