N.K âgé de plus de 70 ans ne cache pas son incompréhension face à cette situation. Il a consacré l’essentiel de sa carrière professionnelle dans le secteur privé. Il rappelle qu’il a régulièrement cotisé pour sa retraite auprès de l’INSS, comme d’autres travailleurs.
Il explique avoir accueilli avec soulagement l’annonce, en 2020, de la volonté des autorités de revoir à la hausse les pensions de retraite. Après plusieurs années d’attente, il espérait pouvoir bénéficier d’une pension lui permettant de vivre plus sereinement sa vieillesse. « Lorsque le président de la République a annoncé cette revalorisation, j’ai poussé un ouf de soulagement. Je pensais que ma vieillesse allait prendre un autre tournant. Mais, après plus de cinq ans d’attente, nous constatons que le secteur privé n’est pas concerné. Nous nous demandons pourquoi ».
Pour cet octogénaire, la question dépasse son seul cas personnel. Il estime que les travailleurs du secteur privé et ceux du secteur public ont, à travers leurs cotisations, contribué au financement de leur protection sociale. « Nous demandions à nos employeurs de cotiser pour notre retraite comme cela se faisait dans le secteur public. Aujourd’hui, nous constatons que certains bénéficient de cette mesure alors que nous, du secteur privé, n’en bénéficions pas. Pourquoi ? ».
L’Institut national de sécurité sociale (INSS) est directement confronté à ces mécontentements. Jean-Petit Ndikumasabo, directeur des prestations à l’INSS et membre de la commission technique ayant participé à l’élaboration de la réforme, dit recevoir des plaintes y relatives au quotidien.
Selon lui, ces préoccupations ne sont d’ailleurs pas nouvelles pour les autorités. « Dans une réunion avec le chef de cabinet civil de la présidence de la République, nous avons souligné que si la mesure ne s’appliquait pas à tous les retraités, elle risquerait d’apporter des frustrations plutôt que les solutions escomptées. »
Les retraités du secteur privé ne sont en effet pas les seuls à avoir été mis à l’écart de cette politique. Il y a également les démobilisés et d’autres travailleurs du secteur parapublic.
Une différence qui inquiète les syndicats
La situation préoccupe également les organisations syndicales. La Confédération des syndicats du Burundi (Cosybu) estime que la question mérite d’être examinée afin de trouver une solution permettant de prendre en compte les retraités du secteur privé.

Célestin Nsavyimana, président de la Cosybu, indique qu’une commission réunissant la Primature, la Cosybu et l’Association des employeurs du Burundi (AEB) travaille actuellement sur la question.
Selon lui, les discussions portent sur les mécanismes qui permettraient d’étendre la mesure de revalorisation aux travailleurs et retraités du secteur privé. « Dans le budget général de l’État, le secteur privé n’avait pas été pris en compte. Mais, il y a une volonté de trouver des partenaires qui pourraient appuyer la mise en œuvre de cette mesure en faveur du secteur privé ».
Pour la Cosybu, l’objectif est donc de poursuivre les négociations afin d’aboutir à une solution qui puisse répondre aux préoccupations des retraités du secteur privé.
L’AEB attend les conclusions des études actuarielles
Du côté de l’AEB, la question est également à l’étude. Son président, Théodore Kamwenubusa, indique que le sujet doit être abordé lors d’une réunion du comité directeur de l’association prévue le 29 septembre 2026. Même si la question ne figure pas initialement à l’ordre du jour, elle devrait être examinée.
Le président de l’AEB fait savoir par ailleurs que des études actuarielles ont été recommandées à l’INSS. « Elles nous permettront d’évaluer les conditions et les implications financières d’une éventuelle revalorisation des pensions du secteur privé».
Analyse
Jean Ndenzako : « Les écarts entre les deux régimes pourraient se creuser davantage »
La réforme de 2026 ne modifie pas la formule de calcul appliquée aux assurés du secteur privé. À l’INSS, la pension reste fondée sur les cotisations versées au cours de la carrière. La nouvelle formule, qui porte la pension à 60 % du dernier salaire net, concerne une catégorie de retraités dont le dernier salaire était pris en charge par le budget de l’État.
Pour cet expert, cette distinction est fondamentale. L’État étant à la fois employeur, législateur et garant du financement des pensions de ses agents, la revalorisation constitue une dépense publique différée. Dans le secteur privé, l’INSS fonctionne en revanche selon une logique d’assurance sociale fondée sur les cotisations des salariés et des employeurs.
Cette différence de régime peut toutefois produire des écarts importants entre des assurés ayant effectué des carrières comparables. Le problème se pose notamment pour les carrières mixtes. Un travailleur ayant passé une grande partie de sa carrière dans le secteur public avant de rejoindre le privé peut ne pas bénéficier de la nouvelle mesure si son dernier salaire ne relevait pas du budget de l’État.
Une facture durable pour le gouvernement
Ndenzako s’interroge aussi sur le coût de la réforme. Le passage à une pension calculée sur le dernier salaire rend les dépenses particulièrement sensibles à l’évolution des rémunérations dans la Fonction publique.
À l’ONPR, la masse mensuelle des pensions a augmenté de 158 %. Pour cet économiste, cette hausse ne constitue pas une dépense ponctuelle mais un nouveau niveau de charges appelé à se maintenir dans le temps. Chaque nouvelle cohorte de retraités concernée entre directement dans le dispositif avec une pension équivalant à 60 % du dernier salaire net. Une éventuelle hausse des rémunérations dans la Fonction publique entraînerait donc également une augmentation des dépenses de pensions.
L’écart entre le plafond de cotisation de l’INSS, fixé à 450 000 FBu, et le nouveau plafond de pension publique, établi à 1 050 000 FBu, illustre également, selon lui, la part du financement qui ne provient pas directement des cotisations.
Pour les retraités concernés à l’INSS, le rôle du Trésor devient dès lors déterminant. Tant que l’État assure les transferts nécessaires, la caisse peut honorer les prestations revalorisées. En revanche, un retard ou une réduction de ces financements pourrait exercer une pression sur ses ressources et créer un risque de faire peser sur l’ensemble des cotisants une charge liée à une partie seulement des bénéficiaires.
Devant le Sénat, environ 7 milliards de FBu avaient été évoqués pour accompagner l’INSS et l’ONPR dans cet exercice. Or, le seul surcoût mensuel de l’ONPR (2,16 milliards) annualisé dépasse 25 milliards de FBu avant même le volet INSS et avant toute montée vers 100 %. Pour lui, une réforme n’est pas précipitée parce qu’elle est populaire ; elle l’est si elle entre en vigueur sans programmation pluriannuelle du surcoût, sans étude d’impact sur le privé/parapublic, et sans règle de portabilité pour les carrières mixtes. Il estime que sur ces trois points, le dispositif de 2026 reste incomplet.
Des charges qui pèsent sur l’équilibre des régimes
À moyen terme, l’économiste estime que la réforme pourrait rigidifier davantage les dépenses publiques. Selon lui, le budget 2026-2027 affiche déjà un déficit d’environ 441 milliards de FBu dans un contexte marqué par un risque élevé de surendettement et de faibles réserves de change. La réforme ne crée pas à elle seule le déséquilibre des finances publiques mais elle ajoute une dépense sociale récurrente aux autres priorités budgétaires.
À plus long terme, il identifie plusieurs risques. Le premier concerne la formule basée sur le dernier salaire. Selon lui, un taux de remplacement pouvant aller de 60 % à 100 %, sans augmentation parallèle de la durée d’activité ou des cotisations, pourrait accroître progressivement le besoin de financement public.
Le deuxième risque est celui d’une dualisation durable du système. Si les travailleurs du privé restent soumis à l’ancienne formule tandis que les pensions du secteur public progressent vers 100 % du dernier salaire, les écarts entre les deux régimes pourraient se creuser davantage.
Cette situation peut également affaiblir l’incitation à la formalisation alors que moins de 5 % de la population en âge de travailler sont couverts par un régime de retraite pour la vieillesse. Selon l’économiste, une extension de la nouvelle formule au secteur privé ne peut par ailleurs pas se faire sans revoir les paramètres de financement.
D’autres revendications peuvent enfin émerger autour des carrières mixtes, des catégories actuellement exclues ou d’une éventuelle extension rétroactive de la mesure.
Une réforme encore à consolider
Pour préserver l’équilibre du système dans la durée, l’économiste estime nécessaire de mieux mesurer les engagements financiers des différents régimes à travers des projections sur 20 à 30 ans. Il juge également nécessaire de clarifier le financement des subventions de l’État et les règles applicables aux travailleurs ayant effectué une carrière dans plusieurs régimes.
La question du passage progressif à 100 % du dernier salaire reste également ouverte. Pour y arriver, il faudrait soit définir une trajectoire crédible vers cet objectif, soit abandonner formellement cette perspective afin d’éviter une promesse difficile à financer dans la durée.
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