Depuis 2010, le village de paix de Nyabigina, situé sur la colline du même nom, accueille des rapatriés burundais revenus d’exil sans adresses fixes ni références familiales. Présenté à l’époque comme une réponse humanitaire à la crise des réfugiés, ce projet continue aujourd’hui de susciter des tensions entre les familles installées dans le village et les habitants de la localité qui affirment avoir perdu une partie de leurs terres sans indemnisation.
Pour plusieurs habitants de Nyabigina, le souvenir des débuts du projet reste amer. Ils racontent qu’au moment de l’installation des premiers rapatriés, les autorités locales et certains agents d’ONG sont arrivés pour délimiter des parcelles sur des terres déjà exploitées par la population.
« Les autorités et les agents des ONG ont débarqué dans nos terres et commencé à les morceler pour y installer des familles rapatriées. On ne nous a rien demandé, on ne nous a pas sensibilisés. On ne nous a rien promis comme indemnisation ou compensation. C’était comme du vol et de la spoliation », témoigne un habitant de Nyabigina rencontré sur place.
Selon Jean Ndayizeye, un autre habitant de cette colline, la décision a été vécue comme une injustice profonde par de nombreuses familles de la colline.
« Certains pensaient même que c’était une façon de nous pousser à l’exil à notre tour. Cette situation a provoqué la colère et la frustration au sein de la population », ajoute-t-il.
Chaque famille pouvait accueillir un ou deux rapatriés dans sa propriété. « Ils ont commencé à construire leurs maisons devant l’œil impuissant des habitants. C’est la pire chose qui nous soit arrivée », affirme un autre résident de la colline.
Cette cohabitation forcée aurait laissé des traces durables dans les relations sociales. Plusieurs habitants disent avoir perdu des champs cultivables, réduisant leurs revenus agricoles et aggravant la pauvreté dans cette région essentiellement rurale.
Un dialogue pour apaiser les tensions
Seize ans après la création du village de paix, la question foncière reste sensible à Nyabigina. Des habitants continuent de réclamer une reconnaissance de leurs pertes et une compensation équitable. D’autres demandent au moins qu’un dialogue franc soit organisé entre autorités, rapatriés et population locale afin d’apaiser les tensions.
Les propriétaires concernés disent comprendre la nécessité d’accueillir les Burundais de retour d’exil. Toutefois, ils estiment que leurs droits n’ont pas été respectés. « Nous ne sommes pas contre les rapatriés. Ce sont nos compatriotes. Mais, nos terres ont été partagées pour les installer et, jusqu’aujourd’hui, nous n’avons reçu aucune compensation », déplore un habitant de la localité.
Au fil des années, cette situation a nourri un profond ressentiment. Plusieurs habitants affirment que la cohabitation est devenue difficile. Certains disent ne pas accepter de vivre à proximité de personnes qu’ils considèrent comme étrangères à leurs familles alors même que leurs propres enfants manquent de terres à exploiter.
« Nous avons des familles nombreuses et des enfants qui grandissent. Nous nous demandons pourquoi on a donné une partie de nos terres à d’autres personnes sans nous consulter ni nous indemniser », déplore un autre résident.
Selon plusieurs témoignages recueillis sur place, les tensions sont parfois si vives que certains habitants profèrent des menaces à l’encontre des rapatriés. Des habitants craignent que le conflit ne dégénère en violences si aucune solution durable n’est trouvée.
Pourtant, diverses organisations ont mené des activités de sensibilisation sur la cohabitation pacifique et le vivre-ensemble. Mais, selon les habitants, ces initiatives n’ont pas permis de résoudre le problème de fond : la question foncière.
« Les gens habitent ensemble, mais ils ne s’entendent pas. Tant que la question des terres ne sera pas réglée, les tensions persisteront », estime un notable de la colline.
Face à cette situation, les habitants demandent au gouvernement d’examiner leur dossier et de mettre en place un mécanisme d’indemnisation ou de compensation. Pour eux, une solution juste à ce litige foncier est indispensable pour prévenir d’éventuelles violences et renforcer la cohésion sociale entre les communautés d’accueil et les familles rapatriées.
L’administration assiste impuissante
Selon Oscar Siyawezi, conseiller chargé des questions juridiques dans la commune Nyanza, ce problème est bien connu de l’administration depuis plusieurs années.
Il explique que le village a été construit sur des terres occupées par la population locale. Initialement, les autorités avaient envisagé d’installer les rapatriés sur des terrains appartenant à l’État. Cependant, ces derniers étaient inadaptés à l’habitation en raison des inondations qui les affectaient.
Le village était destiné à accueillir des rapatriés sans références, c’est-à-dire des personnes revenues d’exil sans connaître leurs provinces ou leurs collines d’origine. Il s’agit notamment des enfants nés en exil dont les parents étaient décédés sans avoir pu leur transmettre leurs origines.
Face à cette situation, l’administration, en collaboration avec le ministère de la Solidarité de l’époque, a décidé de morceler des parcelles situées sur des terres occupées par la population afin d’y installer ces rapatriés qui avaient besoin d’un lieu de résidence.
Selon M. Siyawezi, les propriétaires des terrains concernés n’ont effectivement jamais été indemnisés, et aucune promesse formelle d’indemnisation n’avait été faite à l’époque.
Il précise qu’au moment des faits, les habitants de la localité vivaient dans des paysannats. Les terres étaient alors considérées comme appartenant à l’État, ce qui avait conduit les autorités à estimer qu’une partie pouvait être affectée à d’autres citoyens. Ce n’est qu’en 2011 qu’une loi a reconnu aux occupants des paysannats des droits de propriété sur ces terres.
Malgré plusieurs tentatives de médiation et de sensibilisation à la cohabitation pacifique, les tensions persistent. « Ils se regardent toujours en chiens de faïence », constate le conseiller juridique.
Pour tenter de résoudre définitivement le conflit, les autorités ont envisagé, en 2023, de délocaliser les rapatriés sans références vers des terres domaniales situées dans l’ancienne commune Vugizo. « Une commission du ministère de l’Intérieur s’est rendue sur place pour présenter cette option aux habitants. Toutefois, le projet n’a pas encore dépassé le stade embryonnaire et aucune nouvelle information n’a été communiquée depuis cette visite. »
« Les propriétaires fonciers n’ont pas tort »

Selon Siyawezi Oscar, les propriétaires fonciers de la colline Nyabigina sont en droit de demander la délocalisation des rapatriés sans références d’autant plus qu’une commission du ministère de l’Intérieur avait déjà annoncé son intention de les transférer vers les terres domaniales de l’ancienne commune Vugizo. Néanmoins, en l’absence d’une décision définitive des autorités compétentes, le différend reste entier.
Dans l’attente d’une solution, l’administration a décidé de geler toute opération foncière dans cette localité. Aucun habitant n’est autorisé à faire enregistrer sa propriété afin d’éviter l’aggravation du conflit et de préserver les relations déjà fragiles entre les résidents et les rapatriés.
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