Ces dernières années, les fêtes nationales semblent susciter moins d’engouement. Que révèle cette évolution sur le rapport des autorités à la mémoire nationale ?
Les Burundais n’ont pas abandonné leurs héros ni leur histoire. C’est plutôt la manière dont certaines commémorations sont organisées qui semble avoir perdu une partie de son caractère national et rassembleur. Le 13 octobre est une date fondamentale pour notre pays. Nous commémorons l’assassinat du prince Louis Rwagasore.
Le 21 octobre, nous commémorons également l’assassinat du président Melchior Ndadaye, héros de la démocratie. Ces deux personnalités appartiennent désormais à toute la nation burundaise. À mes yeux, le problème n’est donc pas que le peuple burundais aurait perdu son intérêt pour ces événements. Je pense plutôt que la mémoire nationale ne doit pas être administrée comme une mémoire partisane ou gouvernementale. Le prince Louis Rwagasore symbolise l’indépendance, l’unité et la capacité des Burundais à prendre leur destin en main. Le président Ndadaye symbolise l’ouverture démocratique et le sacrifice pour la volonté populaire. Ces deux figures devraient être des points de rassemblement pour tous les Burundais, quelles que soient leurs appartenances politiques. C’est pourquoi je considère avec beaucoup de prudence toute initiative qui tendrait à modifier le lieu de repos d’un héros national comme le président Melchior Ndadaye.
Je souhaite donc que la commémoration retrouve son caractère véritablement national. Le pouvoir passe, les partis passent, mais la mémoire de la nation demeure.
Après plusieurs années de divisions internes, quelle est aujourd’hui la situation à l’Uprona ? Les dissensions sont-elles définitivement surmontées ?
Aujourd’hui, le parti est réunifié. Il n’y a plus, à mes yeux, les anciennes ailes qui ont longtemps affaibli le parti. Il est rassemblé de la base au sommet et c’est l’un des résultats dont je suis particulièrement fier.
L’unité ne signifie toutefois pas l’uniformité. Dans un parti démocratique, il doit y avoir des débats, des opinions différentes et des discussions. L’essentiel est que ces différences soient gérées dans les structures du parti et ne deviennent pas des divisions.
Nous ne devons pas vivre uniquement dans la nostalgie de Rwagasore, mais faire vivre son idéal dans les réalités d’aujourd’hui. Son idéal reste celui d’un Burundi uni, indépendant et prospère.
Le pouvoir met régulièrement en avant le patriotisme et la souveraineté nationale. Peut-on parler de patriotisme sans démocratie, État de droit et respect de la dignité humaine ?
L’Uprona est profondément attachée au patriotisme, mais nous devons nous entendre sur ce que signifie ce terme. Le patriotisme ne signifie pas être membre du parti au pouvoir. Il consiste à aimer son pays, à défendre ses intérêts et à œuvrer pour son progrès. On ne peut donc pas considérer qu’un Burundais cesse d’être patriote parce qu’il appartient à l’opposition ou parce qu’il critique une politique gouvernementale.
Au contraire, dans une démocratie, critiquer une mauvaise politique peut être une forme de patriotisme. Lorsque nous dénonçons une mauvaise organisation des élections, ce n’est pas parce que nous détestons le Burundi. Lorsque nous dénonçons la corruption et les mauvaises pratiques dans la gestion des ressources publiques, ce n’est pas parce que nous sommes contre notre pays.
Alors, que signifie réellement le patriotisme ?
Le patriotisme ne peut être dissocié de la dignité humaine, de l’État de droit, de la justice, de la bonne gouvernance et de la démocratie. La souveraineté nationale ne consiste pas seulement à défendre le territoire ou à dénoncer les influences étrangères. Elle signifie aussi que le citoyen burundais doit être souverain dans son propre pays, dans son vote, dans son opinion, dans sa liberté de conscience et dans son droit de demander des comptes à ceux qui gouvernent.
65 ans après l’assassinat du héros national de l’indépendance, le pays est-il réellement maître de son économie ?
Le prince Louis Rwagasore avait compris une chose fondamentale. L’indépendance politique ne peut pas être pleinement réalisée sans une indépendance économique. Son ambition n’était pas simplement de voir le drapeau burundais flotter à la place d’un autre. Il voulait voir un Burundi prospère et heureux où le peuple bénéficie réellement de son indépendance.
Il y a un long chemin à parcourir. Notre économie reste dépendante des importations, des financements extérieurs, des fluctuations des prix internationaux, de l’énergie et des devises.
Nous sommes également confrontés à une faible capacité de production industrielle et à une agriculture qui ne produit pas encore suffisamment de valeur ajoutée. Mais notre principale dépendance n’est pas seulement extérieure. Nous devons aussi nous libérer de certaines dépendances internes, notamment la mauvaise gouvernance, le clientélisme et l’absence de transformation suffisante de nos ressources.
Face aux difficultés économiques persistantes, quel diagnostic l’Uprona fait-il de la politique économique du gouvernement ?
Nous devons regarder la réalité en face. La situation économique demeure préoccupante : pénuries de carburants, coupures d’électricité, tensions sur le marché des changes, cherté de la vie et faible pouvoir d’achat. Tout cela affecte directement les ménages et les entreprises.
Notre diagnostic est simple : nous devons soutenir la production agricole, résoudre le problème de l’énergie et restaurer la confiance dans la monnaie locale et le système financier. Il faut enfin créer un environnement favorable aux investisseurs, aux entrepreneurs, aux agriculteurs et aux jeunes diplômés.
À l’approche de la présidentielle de 2027, quelles réformes sont indispensables pour ouvrir une nouvelle étape pour le Burundi ?
Une élection ne doit pas être simplement un changement de personne, mais une occasion de changer la manière de gouverner. Pour que 2027 ouvre une nouvelle étape, il faut d’abord un processus électoral crédible, transparent, inclusif et respectueux de la volonté des électeurs.
Pour l’Uprona, plusieurs réformes sont indispensables : renforcer la confiance dans les institutions électorales, consolider l’État de droit et garantir les droits et libertés fondamentaux.
Sur le plan économique, le Burundi doit produire et transformer davantage, développer son industrie et moderniser son agriculture. Il faut également restaurer la confiance entre les citoyens et les institutions ainsi qu’investir dans l’éducation et la santé.
La vraie question est de savoir quel Burundi nous voulons construire après 2027 : un Burundi démocratique, souverain, économiquement productif, socialement juste et réconcilié avec son histoire.
Face aux mesures prises au Kenya contre certains étrangers, quel rôle les parlementaires de l’EAC doivent-ils jouer pour protéger les citoyens tout en préservant les principes du marché commun ?
Le Parlement de l’EAC a une responsabilité importante. Il doit être le gardien de l’esprit et des principes de l’intégration régionale. Le marché commun repose notamment sur la libre circulation des personnes, des travailleurs, des services et des capitaux ainsi que sur le principe de non-discrimination entre citoyens des États partenaires.
Les États ont le droit de réglementer leurs marchés et de faire respecter leurs lois. Mais cela ne doit jamais justifier la maltraitance, les violences ou les assassinats. Un étranger en situation irrégulière doit être traité conformément à la loi, sans perdre sa dignité humaine.
Par Devis Gateretse
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