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Enseignants : une journée de célébration, peu de raisons de se réjouir

Au moment où le monde célèbre la Journée mondiale des enseignants pour sa 60e fois le 5 octobre 2026, ceux du Burundi restent confrontés à des conditions de travail difficiles. Enseignants insuffisants, faibles salaires, manque de matériel didactique et classes surchargées figurent parmi leurs principales préoccupations. Les syndicats appellent à la révision de la grille salariale de 2016 afin de l’adapter au coût actuel de la vie.

Père de cinq enfants, Jacques Bukuru, enseignant, vit au quotidien les difficultés liées au faible niveau de rémunération. Avec un salaire mensuel de 300 000 BIF, il affirme avoir du mal à répondre aux besoins essentiels de sa famille. « Il faut constamment faire des choix. Je dois payer les frais scolaires, assurer les déplacements de mes enfants pour aller à l’école, acheter la nourriture et faire face aux autres dépenses de la famille, notamment le loyer. Ce salaire ne suffit pas. »

Pour parvenir à joindre les deux bouts du mois, M. Bukuru explique que sa famille est contrainte de réajuster les dépenses en nourriture. « Il y a des moments où nous devons réduire les quantités de nourriture parce que nous n’avons plus suffisamment d’argent. On paie une dépense en sachant qu’une autre devra attendre. C’est une situation difficile à vivre pour un père de famille. »

Concilie Ngenzebuhoro, enseignante également, partage les mêmes propos. Pour elle, malgré ces difficultés, elle continue d’exercer son métier. Elle estime toutefois que la faiblesse des rémunérations pousse certains enseignants à abandonner la profession ou à chercher de meilleures conditions de vie à l’étranger. « Je crois que, même chez ceux qui ont abandonné la profession pour aller à l’étranger, l’une des principales raisons reste la faible rémunération. Avec ce salaire, il devient difficile de vivre dignement de son métier et de subvenir aux besoins de sa famille. »

Pour ces enseignants, améliorer la rémunération des enseignants ne serait pas seulement une question de confort mais aussi un moyen de leur permettre de vivre dignement de leur profession et de rester motivés dans leur travail.

 

Réactions :

Antoine Manuma : « Le dialogue constitue la voie vers la paix dans le monde du travail et dans le pays »

 

Le président de la Fédération nationale des syndicats du secteur de l’enseignement et de l’éducation au Burundi (Fnaseeb) rappelle que la Journée mondiale des enseignants, célébrée chaque 5 octobre, marque cette année son 60e anniversaire. Il salue le thème de l’année : « Aux côtés du personnel enseignant, 60 ans à protéger la profession, promouvoir la condition enseignante et façonner nos futurs. »

Pour lui, cette journée doit renforcer la solidarité entre les travailleurs de l’éducation afin de mieux défendre leurs droits. Il déplore notamment le non-respect de certains droits dont le droit de grève reconnu par l’article 37 de la Constitution. « Les travailleurs qui recourent à la grève sont assimilés aux ennemis de la nation. Si le gouvernement veut éviter les mouvements de grève qu’il promeuve le dialogue sincère », plaide-t-il, estimant que le dialogue est la voie vers la paix dans le monde du travail et dans le pays.

Manuma salue par ailleurs les avancées du dialogue avec le ministère ayant l’éducation dans ses attributions mais appelle à accélérer la révision de certaines réformes. Il souhaite un dialogue sur le recrutement, la rémunération, la pénurie d’enseignants et la politique salariale dans les établissements publics d’enseignement supérieur et les centres d’enseignement professionnel.

Selon lui, les faibles salaires favorisent l’exode des enseignants et la dégradation de la qualité de l’enseignement. Il estime qu’aucune réforme ne peut réussir sans valoriser l’enseignant. Il regrette enfin que cette journée n’ait pas été célébrée au Burundi l’an dernier et propose que, dès 2027, le 5 octobre soit déclaré jour chômé et payé.

Rémy Nsengiyumva : « Le manque d’enseignants compromet la qualité de l’encadrement pédagogique »

Le président du Syndicat libre des travailleurs de l’enseignement du Burundi (Steb) évoque une situation préoccupante liée à la pénurie d’enseignants. « Dans certaines écoles, les classes comptent jusqu’à cent élèves pour un seul enseignant. Cela met gravement en cause la qualité de l’encadrement pédagogique. J’encourage les enseignants qui travaillent dans des circonstances difficiles et qui, malgré cela, continuent à accomplir leur mission. »

Rémy Nsengiyumva estime que le recours aux enseignants bénévoles ne constitue pas une réponse durable, certains n’ayant pas toujours la formation, la vocation ou l’expérience nécessaires. « Et ça s’aggrave avec une motivation de 60 000 BIF par mois qui est presque insignifiante. »

Il déplore également le manque de matériel scolaire, l’insuffisance des salaires face au coût de la vie et les mauvaises conditions de travail. Il appelle à réviser la grille salariale de 2016, augmenter le budget de l’éducation, recruter davantage d’enseignants qualifiés et garantir des conditions de travail dignes et sécurisées.

Emmanuel Mashandari : « Si l’enseignant n’est pas bien considéré, il risque de se sentir frustré et de ne pas accomplir pleinement sa mission »

Le président du Conseil national du personnel de l’enseignant du secondaire, CONAPES, estime que les enseignants burundais font face à plusieurs difficultés qui affectent leurs conditions de travail et, par conséquent, la qualité de l’enseignement. La cherté de la vie figure parmi les principaux problèmes.

Selon lui, la hausse vertigineuse des prix des produits de première nécessité réduit fortement le pouvoir d’achat des enseignants, dont les salaires ne permettent plus de couvrir convenablement les besoins essentiels de leurs familles.

À cela s’ajoutent les effectifs pléthoriques dans les classes. Dans certaines écoles, un enseignant doit encadrer plus d’une centaine d’élèves, ce qui rend difficile le suivi individuel, la correction des travaux et la remédiation en faveur des élèves en difficulté. « Quand les enfants sont trop nombreux en classe, il devient très difficile d’approcher chaque élève, de détecter son problème et de l’aider à améliorer ses prestations. »

Les difficultés de déplacement constituent également un défi majeur. La pénurie de carburant et l’augmentation des coûts de transport compliquent les déplacements des enseignants, y compris dans les centres urbains comme Bujumbura. Cette situation constitue, selon lui, une source de stress supplémentaire pour ceux qui doivent quotidiennement rejoindre leur lieu de travail.

Mashandari déplore également l’insuffisance du dialogue social dans certains établissements scolaires. Des enseignants qui réclament leurs droits peuvent parfois subir des pressions ou être mal considérés par leurs responsables. Pour lui, l’absence d’un cadre permettant à l’employeur et aux employés d’échanger sur les problèmes du travail nourrit les frustrations et peut affecter la qualité des prestations.

Réagissant au thème de la Journée mondiale des enseignants, il insiste sur la nécessité de reconnaître la valeur et la dignité de la profession enseignante. L’enseignant, rappelle-t-il, est « le façonneur de la société » et joue un rôle essentiel dans le développement des potentialités des enfants. Pour accomplir pleinement cette mission, il doit être correctement formé, respecté, soutenu et placé dans de bonnes conditions de travail. « Si l’enseignant n’est pas bien considéré, il risque de se sentir frustré et de ne pas accomplir pleinement sa mission. »

Faustin Ndikumana : « Quand l’enseignant souffre, c’est tout le système éducatif qui en pâtit »

Pour le directeur national de la Parcem, les enseignants font face à de nombreuses difficultés qui affectent la qualité de l’éducation. Il évoque un départ massif : « Les syndicats des enseignants estiment que plus de 10 000 enseignants du primaire et du secondaire ont quitté la profession au cours de l’année scolaire 2024-2025. On assiste à un départ massif des enseignants vers l’extérieur pour gagner leur vie. Même l’enseignement supérieur est touché. Des dizaines d’enseignants titulaires de doctorat ont démissionné des universités publiques. »

Il trouve lui aussi que la faiblesse des salaires reste la principale cause avec des enseignants pouvant passer plusieurs mois sans être payés. L’inflation et la dévaluation de la monnaie burundaise réduisent davantage leur pouvoir d’achat. Les classes surchargées favorisent l’épuisement professionnel tandis que le redéploiement et les difficultés de déplacement compliquent les conditions de travail.

Ndikumana déplore aussi le déficit de recrutement et les retards de rémunération des bénévoles. Pourtant, le budget de l’éducation est passé de 271 milliards de BIF en 2020 à 965 milliards en 2026, soit 3,5 fois plus. Il s’interroge sur l’affectation de ces ressources. « Quand un gouvernement ne parvient pas à donner des conditions favorables et décentes à un enseignant, le système éducatif en pâtit toujours », affirme-t-il. Il appelle à une meilleure gestion des ressources et souhaite que la décentralisation puisse contribuer davantage à résoudre les problèmes du secteur éducatif.

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