Notre journaliste Jean Bigirimana porté disparu depuis 3632 jours. Nous ne l'oublions pas.

Buyenzi, Le Soir où L’Afrique a vacillé et rugi

À Buyenzi, quand le soleil glisse derrière les collines de Bujumbura, les murs parlent. Les cabines TV du marché central, les terrasses où la Primus coule doucement, tout devient église. Et ce dimanche 28 juin, puis ce mardi 30, Dieu était en vareuse.


Acte I : Le Deuil de Pretoria, 21h00

Le coup de sifflet tombe. Afrique du Sud 0 – Canada 1.
Un silence. Un vrai. Pas celui des morts, celui des vivants qui refusent de croire.

Dans la maison de Fatima, le vieil écran a toussé une dernière fois. Puis plus rien. Les Bafana Bafana sont tombés.
« Aya… », souffle Maman Claudine, son pagne serré contre elle comme on tient un enfant. « Les Canadiens, avec leur froid, ils ont gelé nos cœurs ».

Un jeune en maillot de Shalulile jette sa bouteille, pas de colère, d’impuissance. « On était l’arc-en-ciel, mon frère. L’arc-en-ciel ne tombe pas. Il s’éteint ».

Buyenzi a enterré l’Afrique du Sud en dix minutes. Pas avec des cris, avec des têtes baissées. On a perdu un frère. Et dans ce quartier où l’on partage tout, même la défaite, ça fait mal comme un membre arraché.

La Tunisie, déjà rentrée avant, n’a même pas eu droit aux larmes. Neuf étaient partis. Huit restent.


Acte II : L’Aube Miraculeuse, 03h00

Mardi. La ville dort. Pas Buyenzi.
À 03h00, l’heure où même les coqs hésitent, les Lions de l’Atlas rugissent. Maroc 1 – Pays-Bas 1. Puis les tirs au but. Un, deux, trois… Bounou arrête. Hakimi marque.

Buyenzi explose.

Les toits vibrent. « Allahu Akbar ! » crie un homme en caleçon depuis sa fenêtre. Les motos klaxonnent. Deux filles en uniforme, parties tôt pour l’école, dansent au milieu de la rue, leurs livres sous le bras.
« Ils ont vaincu les moulins ! » hurle Papi Serge, celui qui commente tous les matchs comme un griot. « Les Hollandais avec leur football de géomètre… Les Marocains les ont noyés dans le cœur ! »

On s’embrasse entre inconnus. Le vendeur de beignets offre la tournée. « Pour les Lions, c’est gratuit ». À 3h17 du matin, Buyenzi a goûté à l’ivresse des vivants. Le Maroc n’a pas juste passé. Il a ressuscité l’espoir de tout un continent.

Acte III : Le Silence de 19h00

Mardi soir. 19h00. Buyenzi s’est arrêté une deuxième fois.

Maillots orange, Primus déjà entamée et qui perle sur les tables en bois, tout le quartier collé à l’écran pour les Éléphants. Le but ivoirien a fait trembler les tôles. On a cru.

Puis la Norvège a frappé deux fois. Silence. Les écrans sont restés allumés, mais les yeux étaient ailleurs. Pas de bagarre. Les garçons sont sortis la tête basse. Les femmes ont essuyé leurs mains au pagne.
« Haaland n’a pas mangé d’attiéké hier », dit le mécanicien, amer. « Le fjord était trop froid », répond le vieux Nestor.

À Buyenzi, on encaisse debout. Un frère de moins.

L’Assemblée des Devins : Et Maintenant ? Quand la poussière retombe, Buyenzi devient parlement. Autour du thé, entre deux coupures d’électricité, on refait le monde.

Le Sénégal, mercredi 22h00 contre la Belgique :
« Les Lions de la Téranga, c’est du béton », tranche Fatou, la coiffeuse. « Mané, Koulibaly… La Belgique a les noms, nous on a l’âme. Je mets 80%. Dakar sera en huitièmes, écrivez-le. »

La Côte d’Ivoire, mardi 19h00 contre la Norvège :
« C’est fini », dit Fatou, sèche. « On a poussé, mais le fjord a gagné 2-1. 0%. On rentre. Abidjan pleure ce soir. » Le vieux Nestor acquiesce, sans mot. À Buyenzi, on ne ment pas aux morts.

La RDC, mercredi 18h00 contre l’Angleterre :
Silence religieux. Puis un murmure. « Les Léopards… » dit une voix. Kinshasa contre Londres. David contre Goliath.
« 40% », hasarde un étudiant. « Mais à Buyenzi, on croit aux miracles. Quand tout un pays pousse derrière, même l’Angleterre vacille. »

L’Algérie, vendredi 05h00 contre la Suisse :
« À l’aube, les Fennecs chassent », dit un chauffeur de taxi. « Mahrez, c’est la ruse du désert. 55%. Je n’ai pas dormi pour rien. »

L’Égypte, vendredi 20h00 contre l’Australie :
« Mo Salah », et tout le monde hoche la tête. « 60% », dit Maman Claudine. « Un pharaon ne s’incline pas devant des kangourous. »

Le Ghana, samedi 03h30 contre la Colombie :
« Les Black Stars », sourit Papi Serge. « Ils ont le rythme et la colère. 45%. La Colombie danse, mais nous, on tape. »

Et le Cap-Vert, samedi minuit contre l’Argentine ?
Là, Buyenzi rit. « 530 000 âmes contre Messi », dit un jeune. « C’est impossible. »
Il marque une pause. Regarde l’écran noir où l’Afrique du Sud est morte. Puis le même écran où le Maroc est ressuscité.
« 30%, mon frère. Parce qu’à Buyenzi, on a appris ceci : quand on n’a plus rien à perdre, on devient l’orage. »

Épilogue : Le Compte des Cœurs

Neuf étaient partis. Deux sont tombés. Un s’est relevé. Six attendent.

Buyenzi a donc refait ses comptes. La raison donne 4 qualifiés : Sénégal, Maroc, Égypte, Algérie. La foi en donne 5 : ajoutez le Ghana. Et la folie, cette folie sacrée des quartiers populaires, en donne 7. Elle garde une place pour les Léopards et une autre pour les Requins Bleus.

La Tunisie est rentrée. L’Afrique du Sud s’est tue. La Côte d’Ivoire vient de s’incliner, 2-1. Mais le Maroc a rappelé au monde une vérité que ce quartier connaît par cœur : l’Afrique ne mendie pas sa place. Elle la prend, parfois à 3h00 du matin, aux tirs au but, le cœur battant comme un tam-tam.

Et maintenant, Buyenzi attend. Debout. Les yeux fixés sur l’écran.

Parce que six Lions sont encore dehors. Et la savane n’a pas fini de rugir.


Patrick Sota

Forum des lecteurs d'Iwacu

0 commentaires
Aucun commentaire pour le moment.

Charte des utilisateurs des forums d'Iwacu

Merci de prendre connaissance de nos règles d’usage avant de publier un commentaire.

Le contenu des commentaires ne doit pas contrevenir aux lois et réglementations en vigueur. Tout propos incitant à la haine, à la violence ou à la discrimination est strictement interdit.

Iwacu se réserve le droit de supprimer tout commentaire non conforme à la charte.

Ajouter un commentaire

MENU