Culture

Au coin du feu avec Libérat Ntibashirakandi

02/11/2019 Clarisse Shaka Commentaires fermés sur Au coin du feu avec Libérat Ntibashirakandi
Au coin du feu avec  Libérat Ntibashirakandi

Dans le Burundi traditionnel, le soir, au coin du feu, la famille réunie discutait librement. Tout le monde avait droit à la parole et chacun laissait parler son cœur. C’était l’heure des grandes et des petites histoires. Des vérités subtiles ou crues. L’occasion pour les anciens d’enseigner, l’air de rien, la sagesse ancestrale. Mais au coin du feu, les jeunes s’interrogeaient, contestaient, car tout le monde avait droit à la parole. Désormais, toutes les semaines, Iwacu renoue avec la tradition et transmettra, sans filtre, la parole longue ou lapidaire reçue au coin du feu. Cette semaine, au coin du feu, Libérat Ntibashirakandi.

Votre qualité principale ?

Mes collègues me disent souvent que je bosse comme un âne. Mais je dirais humblement que ma plus grande qualité est plutôt la générosité.

J’ai hérité ces qualités de mes parents et j’ai eu l’occasion de les renforcer à travers mon éducation au Petit Séminaire Notre Dame de Fatima de Kanyosha. Je reste d’ailleurs reconnaissant envers tous mes enseignants du Petit Séminaire. Je suis ce que je suis grâce à l’éducation de qualité sur le plan scientifique et moral qui m’a permis d’avoir des bases très solides pour affronter les défis de la vie.

Votre défaut principal ?

Mon entourage me fait toujours remarquer que je suis trop perfectionniste et exigeant envers moi-même et envers les autres. Mes anciens étudiants me le font remarquer tout en reconnaissant que cette rigueur leur a bien servi dans la vie. J’aime un travail bien fait avec rigueur. Et quand je m’engage, je ne fais jamais une chose à moitié y compris la vaisselle.

La qualité que vous préférez chez les autres?

L’intégrité et le respect de la parole donnée. Nous les Burundais avons une très grande richesse culturelle. La valeur d’Ubushingantahe est unique au monde, malheureusement, elle a été dévalorisée. J’apprécie donc les hommes et les femmes qui sont guidés par l’Ubuntu et l’Ubushingantahe. Et parmi mes amis, il y a encore des hommes et femmes Bashingantahe.

Le défaut que vous ne supportez pas chez les autres?

Le mensonge et la manipulation pour exploiter les plus vulnérables. Finalement, l’injustice sous toutes ses formes.

La femme que vous admirez le plus ?

En dehors de ma famille (trivial : ma femme et ma mère), j’admire fortement Rosa Parks, femme afro-américaine qui, le 1er décembre 1955 à 42 ans, a refusé de céder sa place à un passager blanc dans un autobus, en violation de la législation en vigueur en Alabama aux Etats-Unis. Elle a été arrêtée par la police et a payé une amende.

Une campagne de protestation et de boycott contre la compagnie de l’autobus fut lancée par le jeune pasteur Martin Luther King et bien d’autres. Une année après, les lois imposant la ségrégation raciale dans les autobus furent abolies en Alabama.

L’homme que vous admirez le plus ? Pourquoi?

J’en ai quatre que j’admire le plus. Albert Einstein, ma référence, bien qu’il soit à l’origine de la bombe atomique. Un grand scientifique de renom, qui fut réfugié et engagé pour les droits de l’homme et la création de l’Etat d’Israël.

Le Président Nelson Rolihlahla Mandela, icône de la lutte contre l’apartheid est une personnalité hors du commun : honnête, sincère, simple, humble, généreux, courageux, charismatique, intelligent et engagé pour la lutte contre l’injustice. Il fut un grand homme d’Etat sans esprit revanchard.

Le Président Paul Kagame, un grand homme d’Etat visionnaire, charismatique, patriote et qui garde les pieds sur terre. A moins de 25 ans, il a fait du Rwanda une puissance économique en Afrique que certains qualifient de miracle économique. J’adore ses métaphores comme celle de « Table d’honneur » et bien d’autres.

Le grand Pasteur Martin Luther King qui disait : « J’ai le rêve qu’un jour mes quatre enfants vivront dans une nation où ils ne seront pas jugés pour la couleur de leur peau mais pour leur caractère ». Et puis : « Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble comme des idiots ».

Votre plus beau souvenir ?

En excluant les souvenirs familiaux, j’en ai deux: le jour où j’ai eu mon diplôme des humanités et la reconnaissance des services rendus à mon université par les autorités et le Roi belge en me conférant le rang de Chevalier de l’Ordre de Léopold, une distinction honorifique dans les ordres nationaux belges.

Votre plus triste souvenir ?

La vie est faite de bons et de mauvais souvenirs. En dehors des événements familiaux, ce sont les différents crimes qui ont endeuillé le Burundi et les images atroces pendant la guerre civile et celles de 2015 jusqu’à nos jours.

Quel serait votre plus grand malheur ?

Aucun, il faut relativiser les choses. Il faut toujours être prêt à affronter tous les événements de la vie.

Le plus haut fait de l’histoire burundaise ?

L’engagement politique du prince Louis Rwagasore et ses compagnons de lutte pour l’indépendance nationale.

La plus belle date de l’histoire burundaise ?

La victoire du parti Uprona au cours des élections de septembre 1961. Les seules élections véritablement démocratiques au cours desquelles les Burundais ont voté un projet plutôt qu’une ethnie, un clan ou une religion. Le discours du Prince Rwagasore prononcé le 18 septembre 1961 reste d’ailleurs d’actualité et historique. Ce n’est pas gratuit qu’il est diffusé le 1er juillet et le 13 octobre de chaque année.

La plus terrible ?

Si les assassinats du prince Rwagasore et du Président Melchior Ndadaye ont fortement marqué l’histoire du Burundi avec des conséquences dramatiques, je crains que la plus triste soit à venir quand on assiste à la gestion avec légèreté du Burundi, quand on écoute les discours et propos de certains responsables politiques et les enseignements prodigués aux jeunes et aux écoliers, quand on assiste à l’intolérance politique, etc.

Le métier que vous auriez aimé faire ?

Je suis fier de mon métier actuel. C’est un métier noble qui me permet de contribuer à préparer les gestionnaires du monde de demain et qui me permet d’apprendre chaque jour des étudiants et des collègues.

L’auteur Ovide Decroly, 1929, l’avait bien dit, « le plus bel idéal pour une génération, c’est de s’efforcer que la génération qui la suit puisse vivre et jouir de plus de beauté, de plus de bonheur. C’est de réduire les causes de malentendu, les préjugés imbéciles, les souffrances superflues, les conflits inutiles. Cet idéal est celui de l’éducation…»

Votre passe-temps préféré ?

Jouer au Sudoku et jeux de société pour me déconnecter des réseaux sociaux (rires). Lire et écrire font partie intégrante de mon métier.

Votre lieu préféré au Burundi ?

Sur la colline Manga où je faisais brouter les vaches avec une très belle vue des deux versants Imbo et Mugamba. Sans parler du coucher du soleil splendide au-dessus du Lac Tanganyika et au-delà des montagnes de la RDC.

Le pays où vous aimeriez vivre ?

Le Burundi, absolument, n’eût-été le problème sécuritaire. J’ai eu la chance de visiter un bon nombre de pays, le Burundi est un paradis de par sa faune, sa flore, ses collines, etc. Un climat magnifique avec une abondance d’eau souvent propre.

Le Burundi est le cœur de l’Afrique avec beaucoup de potentialités qui restent inexploitées. L’autre raison majeure, je suis ce que je suis grâce aux impôts de nos grands-parents. Donc, j’ai une dette morale envers le Burundi et les Barundi. Raison pour laquelle j’aimerais vivre au Burundi pour servir mon peuple et contribuer à bâtir un Burundi moderne à travers une éducation de qualité qui reste le pilier du développement.

Le voyage que vous aimeriez faire

L’Australie.

Votre rêve de bonheur ?

Le jour où le Burundi retrouvera la paix, la sécurité et la concorde nationale pour que tous les enfants puissent s’épanouir et avoir une éducation de qualité. Le jour où, au Burundi, les violences à caractère ethnique seront bannies. Plus d’exclusion, ni de réfugiés burundais, une très bonne gouvernance en paroles et en actes, le strict respect des libertés politiques et publiques, respect sans faille des droits humains et une véritable justice équitable pour toutes et tous sans distinction aucune.

Votre plat préféré ?

Ça dépend du pays, de la région ou de la ville où je me trouve. Quand je suis au Burundi, je savoure la colocase (amateke y’ikirundi).

Votre chanson préférée ?

« Sangira akabisi n’agahiye » composé par Augustin Ndirabika et interprété par Gérard Kirundo.

Quelle radio écoutez-vous ?

Principalement la Radio française Europe 1 et bien d’autres, belges et burundaises : RPA et Inzamba.

Avez-vous une devise ?

« La haine ne supprime pas la haine, seul l’amour y parviendra » (Martin Luther King). En plus : travail bien fait avec rigueur, essayer d’être correct et juste, être serviable et généreux.

Votre souvenir du 1er juin 1993 ?

A cette époque, j’étais fortement concentré dans mes études doctorales. Toutefois, le 1er juin 1993 m’évoque beaucoup de questionnements. Des fois je me demande ce que serait advenu le Burundi s’il y avait eu cette période de transition : Pierre Buyoya comme président et Melchior Ndadaye comme premier ministre.

Votre définition de l’indépendance ?

La gestion de toutes les affaires de la nation par ses propres filles et fils dans le strict respect de la dignité humaine et des lois qui régissent la patrie et conventions internationales. Liberté totale, auto-suffisance financière et alimentaire.

Votre définition de la démocratie ?

C’est le mode de gestion transparente d’une nation sur base des règles établies et acceptées par les citoyens.

Ce sont les citoyens d’une nation qui décident sur tous les dossiers. Une véritable démocratie ne tue pas, elle protège et assure la triple survie physique, économique et politique des citoyens. Dans une démocratie, l’opposition a une place respectable et la démocratie commence au sein des partis politiques.

La démocratie n’existe pas en Afrique, ce n’est qu’un slogan, donc à réinventer. Elle est en panne en Occident, elle est à refonder. La Suisse étant une exception : une véritable démocratie qui pourrait inspirer le Burundi sans toutefois faire un copier-coller.

Votre définition de la justice ?

Une vraie justice protège les citoyens, réconcilie et bannit toute sorte de bavures, de crimes et agit en toute indépendance. Elle sanctionne les grands et les petits dans le strict respect de la loi.

Si vous étiez ministre de l’Education, quelles seraient vos deux premières mesures ?

Humblement, je n’ai pas cette ambition outre mesure. En telle situation, on fait partie d’un corps appelé « Gouvernement ». Donc, ma contribution tiendra compte des enjeux sectoriels en vigueur, de la vision sectorielle du gouvernement, du budget alloué à l’éducation et des synergies interministérielles.

Je ferais de mon mieux pour améliorer les conditions d’apprentissage et de réussite des apprenants sans oublier la revalorisation des carrières des enseignants. Le ministère de l’Education serait plus que jamais marqué par la bonne gouvernance et la gestion axée sur les résultats.

Si vous étiez ministre de la Justice, quelles seraient vos deux premières mesures ?

Comme dit précédemment, je ne travaille pas avec des ambitions personnelles, surtout pas pour les strapontins. Bien plus, je n’ai pas présentement de formation en Droit, mais ce n’est jamais tard. On peut toujours apprendre. Cependant, il n’est pas exclu qu’un bon Mushingantahe, un leadership transformationnel, peut être un excellent administrateur, un grand bâtisseur d’un système juridique burundais totalement indépendant des autres pouvoirs, doté d’un budget suffisant avec autonome de gestion. À ne pas confondre avec la promotion de la médiocrité, du fanatisme et du népotisme.

Croyez-vous à la bonté naturelle de l’homme ?

Le premier instinct de l’homme, c’est la lutte pour sa survie. Si cette dernière n’est pas menacée, l’homme est naturellement bon, c’est l’environnement auquel il vit qui le corrompt. Jean Paul Sartre a dit : « Il suffit qu’un seul homme en haïsse un autre pour que la haine gagne de proche en proche l’humanité entière ».

Pensez-vous à la mort ?

Je fais mon travail le plus correctement possible et je remplis mes devoirs. J’essaie d’être correct et d’aider selon mes moyens, en attendant ce jour fatidique sans vraiment trop y penser. Le plus important est de contribuer à l’essor de l’humanité et laisser des traces sur cette planète terre !

Si vous comparaissiez devant Dieu, que lui diriez-vous ?

Ce qui viendrait spontanément si je comparaissais devant lui.

Propos recueillis par Clarisse Shaka

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Bio-express

Détenteur d’un PhD en Sciences (Mathématiques), Libérat Ntibashirakandi est enseignant universitaire depuis une trentaine d’années. Ce belgo-burundais preste à l’Université Libre de Bruxelles depuis 1999. Expert en éducation et en e-Learning (formation en ligne), il est impliqué dans plusieurs projets de coopération universitaire dans divers coins du monde, en l’occurrence le Burundi, Rwanda, Burkina Faso, Madagascar, Bénin, Maroc, Tunisie, Haïti, Géorgie, etc. Par Arrêté royal belge de juillet 2011, M. Ntibashirakandi sera décoré « Chevalier de l’ordre de Léopold ». Avant son arrivée en Belgique pour ses études doctorales, il a presté comme assistant à la faculté des Sciences de l’Université du Burundi (1988-1991). Libérat Ntibashirakandi est président fondateur des ASBL « Diaspora Burundaise de Belgique » et de « Burundi Solidarity International ». Il s’intéresse à la politique burundaise et depuis avril 2019, il est porte-parole du Mouvement d’Actions Patriotiques, « MAP-Burundi Buhire ».

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