Notre journaliste Jean Bigirimana porté disparu depuis 3755 jours. Nous ne l'oublions pas.

Des barricades pour l’engrais, la révolte des paysans

La distribution des engrais organo-minéraux de la société Fomi ravive les tensions et le désarroi chez les agriculteurs. Entre files d’attente, quotas jugés dérisoires et hantise de pénuries passées, des agriculteurs désespèrent. Certains, notamment ceux de Matongo, manifestent leur colère dans la rue.

Pour exprimer leur ras-le-bol face aux promesses non tenues dans la livraison des engrais pourtant prépayés, les habitants de Nyamirambo, en zone Busangana de la commune Matongo, dans la province de Butanyerera, ont barricadé, à l’aide de troncs d’arbres et des branchages, la RN I au niveau de cette colline. Selon des sources locales, la police a dû tirer en l’air pour les disperser tard dans l’après-midi.

A l’origine de ce tollé, le non-respect de la parole donnée. « Il était convenu que chaque paysan reçoive 16 kg mais, les autorités locales veulent nous donner un petit sac de 25 kg d’engrais à partager à deux, c’est-à-dire 12,5 kg chacun ».

Ces paysans avaient un seul mot pour manifester leur colère. « Il faut que l’administration nous donne la totalité de l’engrais promis ou nous remette notre argent », pouvait-on entendre ces habitants dans plusieurs vidéos amateurs qui font le buzz sur les réseaux sociaux.

Après plusieurs réclamations de fertilisants au niveau national, des décisions sont tombées. Outre la libéralisation de ce secteur, le ministère en charge de l’Agriculture a recommandé qu’il y ait « remboursement des agriculteurs dont les tickets n’ont pas été servis en engrais pour la dernière saison culturale 2026 B » ainsi qu’« un appel à payer pour obtenir les engrais Fomi Imbura et la chaux destinée à la saison culturale 2027 A ».

Auparavant, il y avait eu un recensement des agriculteurs afin de déterminer leurs besoins réels en engrais.

Certains paysans de Nyamirambo, visiblement remontés, n’hésitaient pas à expliquer leur situation aux passants. « Personne ne passera aujourd’hui, qui qu’il soit, si notre problème n’est pas réglé. C’est un vol et c’est inadmissible ».

Les autorités locales ont tenté de décanter la situation mais ces paysans continuaient à demander la quantité de fertilisants promise et l’argent des tickets non servis lors de la dernière saison culturale.

Incompréhension

La population de Kibiri agglutinée autour des sacs d’engrais à Gitega

L’administrateur communal, Janvière Kanyana, revient sur les circonstances de cette manifestation et affirme que la situation est désormais résolue.

Selon elle, le hangar de stockage, situé au bord de la route, dessert cinq collines comptant environ 6 000 ménages. Le jour de la distribution, le responsable du stock ne maîtrisait pas les quantités réellement disponibles.

Après vérification, une quantité importante d’engrais a été constatée mais, le manque d’information avait déjà alimenté le mécontentement des agriculteurs venus récupérer leurs fertilisants.

L’administrateur explique que les agents de la Fomi n’avaient pas acheminé les quantités correspondant à la demande. Il a alors été décidé de distribuer 12,5 kg par agriculteur au lieu des 16 kg prévus. Elle ajoute que, faute d’explications claires sur cette réduction, une partie des bénéficiaires a exprimé sa colère et barricadé la route. « Nous nous sommes dépêchés sur les lieux pour les tranquilliser. Ils ont accepté de rouvrir la route. »

Mme Kanyana souligne également des disparités entre les zones, certaines ayant reçu des quantités supérieures aux besoins exprimés. Elle estime que les résultats du recensement des agriculteurs permettront de mieux ajuster les approvisionnements.

Elle affirme enfin que la situation a été réglée grâce à l’acheminement d’une quantité supplémentaire. « Pour le moment, tout le monde est servi. Il n’y a plus de plaintes », assure-t-elle.

Gitega, les agriculteurs sont aussi dans le désarroi
Sous le soleil du quartier Ntobwe, le matin du 27 octobre, dernière un imposant immeuble d’un établissement universitaire privé, des sacs d’engrais Fomi s’y trouvent empilés impeccablement. Dès l’aube, munis de sacs en toile vides, les agriculteurs de la colline Kibiri ont convergé vers le quartier à une dizaine de kilomètres de chez eux.

La majorité est composés de femmes, les traits tirés par le stress et la fatigue accumulés. Arrivée avant l’aube, une mère d’une quarantaine d’années ne cache sa fatigue et son amertume « Regardez autour de vous ! Nous sommes là depuis 6 h du matin. Mais, nous n’avons pas le choix. Manquer ces quelques kilogrammes, c’est signer l’arrêt de mort de nos récoltes », lance-t-elle.

La hantise des promesses non tenues comme l’an dernier
A 10 h, le silence se fait soudain. Le chef de la colline Kibiri saisit son mégaphone, l’appel nominal commence.

Un à un, les bénéficiaires préalablement inscrits et ayant réglé leurs factures sont invités à avancer. Tout le monde se lève d’un bond et se presse anxieusement autour du stock. « L’année dernière, je suis rentré bredouille. Aujourd’hui, même si mon nom est sur la liste, je ne croirai à mes engrais que lorsqu’ils seront entre mes mains », souligne un cultivateur de la zone Mungwa.

A Kibiri, la confiance envers la chaine d’approvisionnement est également rompue et la crainte de faire partie des oubliés guide chaque geste.

Selon le responsable collinaire, chacun des 944 cultivateurs recevra exactement 16 kg d’engrais Imbura, pas un gramme de plus. Cette annonce provoque l’incompréhension générale dans les rangs. « Pour mon champ, il me faut au minimum 60 kg afin d’espérer récolter suffisamment de maïs. Avec 16 kg je vais devoir laisser trois quarts de ma terre en friche. Malgré tout le compost que j’ai accumulé à la maison cela ne suffira pas. C’est dérisoire », s’indigne une propriétaire d’un champ sur la colline Kibiri.

C’est la famine qui s’annonce dans les familles
Selon les chefs de familles, le maïs constitue l’aliment de base et le pilier de la sécurité alimentaire locale. « En réduisant les surfaces semées, c’est la menace directe de la famine qui s’invite dans les foyers les prochains mois. L’espoir d’une saison abondante est désormais en berne », confie une autre agricultrice, le regard fixé sur son modeste sac.
« Cette saison sera la pire de toutes. Comment le gouvernement a-t-il pu traiter une denrée aussi vitale avec autant de négligence ?», s’interroge un autre agriculteur.

Ouvrir le marché

« Il est impossible pour un petit agriculteur de s’approvisionner ailleurs sur le marché local. On nous impose cette pénurie à travers le monopole de la Fomi », souligne un autre agriculteur.

Les agriculteurs trouvent que seuls les grands propriétaires fonciers pourront importer leurs propres intrants comme l’attestent les récents communiqués du ministère de tutelle. Ce qui est perçu comme une grande injustice par la population rurale,
Beaucoup rappellent l’époque où le marché était ouvert aux commerçants privés permettant à chacun d’acheter les quantités d’intrants agricoles nécessaires selon ses capacités financières.

Ils se demandent pourquoi ne pas laisser les commerçants importer et vendre de nouveau les engrais au marché. « Si cela a fonctionné pour résoudre la pénurie de sucre, cela fonctionnerait aussi pour nos champs », estiment-ils.

Rutana n’est pas en reste

« Je cultive du maïs dans la vallée de la Malagarazi sur une superficie de plus de deux hectares. Pour exploiter correctement mes champs, j’ai besoin d’au moins 50 sacs d’engrais. Mais, on vient de m’octroyer seulement 16 kg. Avec une quantité aussi insuffisante, comment voulez-vous que je travaille mes champs », souligne un agriculteur.

Il indique qu’il se retrouve obligé d’abandonner une partie de ses activités agricoles. Si les choses restent ainsi, dit-il, « nous allons tout droit vers la famine. »
Pour lui, le gouvernement doit se ressaisir et trouver rapidement une solution. « Nous avons l’impression d’être abandonnés à notre sort alors que l’agriculture fait vivre nos familles. »

Il demande aux autorités de tenir compte de leurs besoins réels et des superficies cultivées. « On ne peut pas donner la même quantité à tout le monde sans considérer la taille des exploitations. Nous voulons travailler et produire, mais encore faut-il qu’on nous en donne les moyens. »

A Ngozi, des agriculteurs demandent des explications
Des agriculteurs des quartiers de Gabiro, commune Ngozi, province de Butanyerera estiment que les 16 kg d’engrais chimiques autorisés par personne sont insuffisants. Ils craignent une baisse de la production.
Ils affirment qu’ils utilisaient auparavant au moins 25 kg, même pour les petites exploitations.

Les agriculteurs demandent alors des explications sur la limitation des quantités


Réactions

Thomas Bukuru: « Le Burundais ne peut pas cultiver sans engrais »

Cet ancien député reconverti en agriculteur appelle à repenser le système de subvention agricole au Burundi.
Pour M. Bukuru, le problème dépasse les quantités distribuées. Il touche aux fondements même de la politique agricole nationale.
« Le Burundais ne peut pas vivre sans cultiver tout comme il ne peut pas cultiver sans engrais, parce que notre terre s’y est déjà habituée », souligne-t-il, insistant sur la place centrale de l’agriculture dans la vie de la population.

L’ancien député estime toutefois que le Burundi ne dispose pas de moyens nécessaires pour maintenir indéfiniment une subvention agricole généralisée qu’il évalue aujourd’hui à 60 %. Après plus de dix ans de soutien public, il plaide pour une réorientation de cette politique.

Selon lui, l’État devrait laisser davantage de place aux commerçants afin que les engrais soient commercialisés comme d’autres produits de première, le système actuel étant « économiquement difficile à pérenniser. »

Concernant les manifestants de Busangana, il estime qu’ils ont longtemps bénéficié de conditions favorables et qu’ils peinent désormais à accepter la situation.

Emery Ndanga : « Les difficultés d’approvisionnement en engrais ne sont pas nouvelles. »

Selon le secrétaire exécutif du Forum des Organisations des producteurs agricoles du Burundi, Fopabu, plusieurs signaux d’alerte étaient perceptibles depuis 2022 avant que la situation ne se dégrade davantage en 2025 et 2026.

« Depuis 2022, les agriculteurs payaient leurs engrais sans recevoir les quantités commandées », explique-t-il. En 2025, les retards se sont accentués, certains fertilisants destinés à la saison culturale A n’étant livrés qu’au cours de la saison B. Pour la saison B de 2026, aucun agriculteur n’aurait reçu ses engrais malgré le paiement intégral. Aucun appel au paiement n’a par ailleurs été lancé pour la saison C de la même année.

M. Ndanga trouve que la sensibilisation à la fabrication du compost et à l’utilisation du fumier organique s’inscrivait déjà dans une logique d’anticipation.

Face à ces difficultés, il fait savoir que la Fopabu avait proposé la digitalisation de la gestion des engrais afin de limiter les spéculations. Elle permet aussi de géolocaliser les agriculteurs, d’évaluer leurs besoins et de mieux planifier la production.

Le forum préconisait également une catégorisation des producteurs, avec une priorité accordée aux petits exploitants et une subvention adaptée aux superficies cultivées. « Ces propositions, débattues au sein du comité technique de fertilisation et d’amendement du sol, avaient reçu l’accord du ministre des Finances. »

Malgré les difficultés actuelles, M. Ndanga estime que le programme de subvention des engrais a contribué à améliorer la production agricole

La Fopabu salue également la répartition équitable des fertilisants disponibles. Elle appelle le gouvernement à refinancer le secteur pour préserver les acquis et poursuivre l’amélioration de la production agricole.

Libère Bukobero: « La situation révèle les limites d’un programme de subvention »

Pour le secrétaire général d’Adisco (Appui au développement intégral et à la Solidarité sur les collines), la situation révèle les limites d’un programme de subvention qui, malgré des résultats encourageants, semble aujourd’hui toucher à sa fin. Selon lui, le choix de confier le marché à une seule entreprise productrice d’engrais organo-minéraux a fragilisé tout le dispositif.

Il juge arbitraire la décision de distribuer 16 kg par ménage, une quantité largement insuffisante pour les exploitations disposant de grandes superficies.

Cette mesure, estime-t-il, ne constitue qu’une réponse provisoire destinée à calmer la colère des agriculteurs sans résoudre le problème de fond. Il redoute une baisse importante de la production agricole, voire l’abandon des semis par certains producteurs.

M. Bukobero appelle alors le gouvernement à ouvrir un dialogue franc et sincère associant les services compétents, les partenaires techniques et financiers, les producteurs et la société civile.

Parmi les pistes de solutions proposées figurent la promotion de l’agroécologie, le renforcement de la production du fumier organique dans les ménages ainsi que l’ouverture du marché des engrais à plusieurs importateurs avec un accompagnement de l’État.

Pour lui, les réponses existent, à condition que le gouvernement s’engage résolument à sortir de cette dépendance envers un fournisseur unique.

Léonce Ngendakumana: « Les manifestations de Matongo révèlent un profond malaise social.»

Cet ancien président de l’Assemblée nationale et membre du parti Frodebu considère que les manifestations des agriculteurs de Matongo traduisent un mécontentement qui dépasse le seul secteur agricole. Il y voit un avertissement adressé aux autorités. « Ces manifestations sont un signe qui ne trompe pas. Elles montrent que la population est très fatiguée de la mauvaise gestion et de la mauvaise distribution des engrais ».

M. Ngendakumana replace la situation dans un contexte plus large de pénuries et de difficultés d’accès aux produits de première nécessité. « Aujourd’hui, c’est Matongo pour les engrais. Demain, cela peut être ailleurs pour d’autres produits qui deviennent de plus en plus rares dans le pays », prévient-il. Il cite notamment les carburants, l’électricité, l’eau, les impôts et taxes, ainsi que la gestion du budget de l’État.

Pour ce politique, cette colère témoigne d’un malaise profond lié à la mauvaise gouvernance. Il met en garde contre les conséquences d’une rupture entre les citoyens et les pouvoirs publics. « Lorsque le gouvernement ne respecte plus la loi, le citoyen lambda peut finir par ne plus la respecter non plus. C’est très dangereux et cela peut conduire à la désintégration de la nation ».

Il appelle alors le gouvernement à prendre conscience du découragement et du désespoir de la population. Il préconise une participation effective des citoyens aux décisions qui les concernent et l’instauration d’un dialogue permanent, franc et sincère sur les grandes questions nationales.

Olivier Nkurunziza: « La colère exprimée à Matongo doit servir d’avertissement aux pouvoirs publics »

Le président de l’Uprona dénonce les dysfonctionnements dans la distribution des fertilisants et appelle les autorités à écouter les agriculteurs pour prévenir l’aggravation des tensions sociales.
La manifestation de Matongo doit être prise au sérieux, estime-t-il. Elle alerte sur le mécontentement lié au manque d’engrais Fomi et au manque de transparence dans leur distribution. Pour ce responsable politique, cette mobilisation traduit une frustration qu’il serait dangereux de la minimiser. Surtout qu’on est dans un contexte marqué par les difficultés d’accès à plusieurs produits de première nécessité. L’insuffisance des engrais, essentiels à la production agricole, accentue donc l’inquiétude des agriculteurs. « Lorsque les quantités disponibles sont insuffisantes et que leur distribution se fait dans l’opacité, le sentiment d’injustice s’accentue », souligne-t-il.

M. Nkurunziza estime que les agriculteurs doivent être informés des critères d’attribution des fertilisants, des bénéficiaires et des mesures prises pour prévenir les détournements. Il appelle à vérifier sérieusement les soupçons de mauvaise gestion et à sanctionner, conformément à la loi, toute personne dont la responsabilité serait établie.

Le président de l’Uprona insiste également sur le respect du droit de manifester pacifiquement. Selon lui, les citoyens qui expriment leur mécontentement face aux difficultés rencontrées dans leurs localités doivent être écoutés plutôt que d’être intimidés. Il met en garde contre toute mesure de représailles visant les manifestants.

Afin de sortie de l’impasse, son parti propose notamment un audit transparent de toute la chaîne d’approvisionnement et de distribution des engrais Fomi, depuis les quantités disponibles jusqu’aux bénéficiaires finaux. Il demande également la publication des critères de distribution, leur application équitable et des sanctions en cas d’irrégularités avérées.

L’Uprona plaide en outre pour un dialogue entre les autorités et les agriculteurs confrontés à ces difficultés. L’objectif est d’identifier les problèmes et d’y apporter des réponses urgentes, tout en améliorant la disponibilité des produits de première nécessité.

M. Nkurunziza, appelle ainsi les autorités à agir avant que les frustrations ne se transforment en tensions plus importantes. « Pourquoi attendre que la colère des citoyens s’exprime dans la rue pour agir ? », s’interroge-t-il, estimant qu’une gestion transparente et un dialogue permanent permettraient de prévenir de telles situations.

Forum des lecteurs d'Iwacu

0 commentaires
Aucun commentaire pour le moment.

Charte des utilisateurs des forums d'Iwacu

Merci de prendre connaissance de nos règles d’usage avant de publier un commentaire.

Le contenu des commentaires ne doit pas contrevenir aux lois et réglementations en vigueur. Tout propos incitant à la haine, à la violence ou à la discrimination est strictement interdit.

Iwacu se réserve le droit de supprimer tout commentaire non conforme à la charte.

Ajouter un commentaire

MENU