I. La photo qui vaut tout un peuple
Regardez-les bien. Regardez cette photo embellie par le vieillissement. Un simple rectangle qui pèse pourtant tout un pays.
Debout, de gauche à droite : Lomami André de Vital’O, Hermès de Burundi Sport Dynamique, Halidi de Vital’O, Isidore de Prince Louis, Nkurunziza Christophe, le grand Kijigo lui-même, de Prince Louis.
Assis, de gauche à droite : Malick Jabir de Vital’O, Audifax de Prince Louis, Shabani Diyu d’Inter FC, Modela, le fameux double poumon de Fantastique, Dominique de Prince Louis, Shundu de Vital’O.
Des noms ? Non, des chapelles. Des légendes en short. C’était le temps des Intamba d’antan, le temps où l’on jouait sous la seule férule de la passion et de la gloire. L’argent n’avait pas encore dénaturé le jeu. Le football n’était pas encore ce business monstrueux qui cote les hommes comme des actions. C’était un jeu. Un vrai.
Le coup de la vie n’était pas aussi féroce qu’aujourd’hui. On joignait les deux bouts du mois non sans peine, mais on les joignait avec une dignité têtue. On jouait le dimanche, on travaillait le lundi. On n’était pas millionnaire, on était aimé. Et cela valait tous les contrats du monde.
II. FIFU, notre opéra populaire
Car ces joueurs-là tapaient admirablement dans le ballon rond ! Ils avaient le talent au bout des crampons et c’était inné, viscéral, presque insolent. Pas de préparateurs physiques, pas de data, juste le don.
Le spectacle qu’ils offraient était affriolant. Un dribble chaloupé de Shundu, une chevauchée interminable de Modela qui avalait le terrain, un coup de patte de Malick Jabir, et tout le stade se levait comme un seul homme.
Le Stade FFB, que les anciens appelaient avec une tendresse infinie FIFU, la Fédération Indigène de Football d’Usumbura , ne désemplissait jamais. Il ne sonnait pas creux comme aujourd’hui lors des matchs locaux. Les gens affluaient, à pied, à vélo, serrés comme des sardines sur les gradins de béton brûlant. On venait pour le score, bien sûr, mais surtout pour la beauté.
C’était notre théâtre. Notre opéra populaire. Sous un soleil de plomb, dans une poussière qui faisait briller les maillots, on assistait à quelque chose qui ressemblait à de la joie pure.
Mais que reste-t-il de cette romance ? Il en reste ceci, que le temps n’a pu corrompre. Il en reste le souvenir d’une camaraderie qui ne se monnayait pas, d’une ferveur qui ne s’achetait pas. Ces hommes ne jouaient pas pour une prime, ils jouaient pour que leur quartier rentre la tête haute. Ils jouaient pour qu’un enfant dans la foule se dise un jour : moi aussi, je veux porter ce maillot. C’était une forme d’amour courtois entre un peuple et ses héros, une fidélité sans contrat, scellée par la sueur et les applaudissements.
Et quand le soir tombait sur Bujumbura, que le sifflet final avait rendu son verdict et que la foule se dispersait en refaisant le match à voix haute, ces joueurs rentraient chez eux à pied, les crampons à la main, épuisés et heureux. Ils ne savaient pas qu’ils devenaient éternels. Ils croyaient simplement avoir bien joué. C’est cela, au fond, qui les rend inoubliables. Ils ont aimé le ballon comme on aime une femme : sans calcul, sans condition, avec toute l’âme.
Alors aujourd’hui, que le football soit devenu une industrie, que les stades soient parfois vides et les coeurs parfois distraits, cette petite photo nous rappelle l’essentiel. Qu’un pays ne vit pas seulement de pain et de chiffres, mais de mythes partagés. Et que ces Intamba-là, nos Intamba d’antan, demeureront à jamais les gardiens d’un temps où jouer était synonyme de prier.
Patrick Sota
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