Que pensez-vous de la déclaration des autorités sur la transformation locale ?
La déclaration du président Ndayishimiye à El-Alamein reprend un diagnostic ancien : l’Afrique exporte trop de matières brutes et crée trop peu de valeur sur son territoire. Au Burundi, cette ambition se heurte toutefois à des contraintes de taille, d’énergie et de marché, qui rendent la transformation locale sélective plutôt qu’universelle. Le pays reste fortement dépendant des produits primaires. Selon la CNUCED (Conférence des Nations-unies sur le commerce et le développement), environ 89,5 % de ses exportations de marchandises sont des matières premières, au-dessus du seuil de dépendance de 60 %. Le café, le thé, l’or et les minerais des 3T concentrent l’essentiel des recettes officielles. La Banque mondiale note que le secteur minier ne pesait encore que 3,8 % du PIB en 2025, malgré la montée de l’or dans le profil d’exportation.
La transformation locale est-elle réaliste ?
La transformation locale est réaliste pour certaines étapes, mais pas pour une métallurgie ou une chimie lourde. Le Burundi est enclavé, densément peuplé, à très faible revenu par habitant avec un marché intérieur étroit et une base électrique encore fragile. Les nouvelles capacités, notamment Jiji-Mulembwe et la part de Rusumo, améliorent l’offre, mais la fiabilité et le coût du kilowattheure restent déterminants pour toute usine continue.
Le Code minier révisé en 2023 exige en principe un début d’enrichissement ou de raffinage sur le territoire dans les deux ans suivant l’exploitation avec une dérogation possible si la valeur est faible. Mais, il s’agit encore d’une intention de politique plutôt que d’une capacité installée. Les exportations de 3T partent encore en concentré. La transformation doit donc être graduée : première transformation agricole et minérale plutôt que sidérurgie ou raffinage de batteries.
Quels produits faut-il transformer en priorité ?
L’ordre de priorité doit suivre un critère économique classique : privilégier les secteurs où le Burundi dispose déjà d’un volume, d’un savoir-faire diffus et d’une demande régionale avec une intensité capitalistique et énergétique modérée.
Le café et le thé constituent une première priorité. La marge se joue notamment sur le tri, le grade, la traçabilité et le café de spécialité, puis sur une torréfaction partielle et le conditionnement destinés à l’EAC et aux marchés de niche. La torréfaction massive près du consommateur final restera ailleurs. Le gain national se situe donc davantage dans la qualité et le contrat que dans la dernière étape.
L’agroalimentaire de proximité offre également des possibilités importantes, notamment les farines, les huiles, les fruits et légumes, les produits laitiers et le sucre déjà partiellement transformé. Le déficit alimentaire structurel et le marché est-africain offrent ici un débouché que les minerais n’ont pas.
Les cuirs et peaux constituent aussi une filière intéressante. Leur tannage et la fabrication d’articles en cuir exigent moins de capital qu’une fonderie et peuvent s’appuyer sur l’élevage existant.
Pour les minerais, il faut procéder en deux temps : d’abord la concentration, le tri et la certification des 3T et de l’or artisanal, puis, si l’énergie et un acheteur régional existent, une étape de fusion ou d’alliage à l’échelle de l’EAC.
Pourquoi le pays exporte-t-il encore du brut ?
Parce que le brut est la forme sous laquelle le produit est vendable aujourd’hui. Quatre mécanismes se renforcent.
Le premier est l’échelle. Une fonderie d’étain ou une unité de séparation de terres rares a un seuil minimal que la production burundaise, dispersée et artisanale, n’atteint pas seule. Le deuxième est le prix relatif des facteurs : une électricité chère ou intermittente et une logistique de corridor (Dar- es- Salaam, Mombasa ou le lac Tanganyika) renchérissent les intrants importés davantage que le concentré exporté. Le troisième est le change. Les pénuries de devises poussent les opérateurs à exporter ce qui se monnaie immédiatement en dollars plutôt qu’à immobiliser du stock dans une chaîne locale. Le quatrième est institutionnel : une partie de l’or et des 3T a longtemps circulé hors des circuits officiels. La formalisation récente augmente les volumes déclarés sans créer pour autant l’usine. L’acheteur étranger, lui, préfère le concentré : il contrôle la spécification, le mélange et la marge de raffinage. Le Burundi vend ce que le marché est prêt à prendre au prix de bord.
Qu’est-ce qui bloque l’industrialisation ?
Le blocage n’est pas un seul goulet. C’est un ensemble de coûts fixes que la petite industrie ne peut pas amortir.
L’énergie et la logistique viennent en tête. Sans courant fiable et sans corridor prévisible, le coût unitaire d’un bien manufacturé dépasse le prix du produit importé de la région ou d’Asie. L’enclavement transforme chaque tonne d’intrant en rente de transport. Le marché intérieur, ensuite, est trop étroit pour une usine à coûts fixes élevés : l’industrialisation burundaise ne se conçoit qu’adossée au marché commun est-africain dont le commerce intra-régional reste de l’ordre de 12 à 13 % du commerce total de l’EAC. L’accès au crédit à long terme et aux devises est rationné ; l’investissement privé hésite devant l’incertitude réglementaire et le risque de change. Le capital humain technique, notamment en maintenance, métrologie et contrôle qualité, est limité. Enfin, la politique commerciale et le tarif extérieur commun ne protègent utilement que si l’offre locale existe déjà ; une protection sans usine ne fait qu’enchérir la consommation.
La part de l’industrie dans le PIB, autour de 17-18 %, surestime la manufacture : la construction et quelques activités de transformation légère en forment l’essentiel. Les exportations manufacturières restaient proches de 13 % des exportations totales en 2023.
Combien le Burundi perd-il en exportant non transformé ?

Il n’existe pas de chiffre unique, et les ordres de grandeur souvent cités (« l’Afrique ne capture que 10 % de la valeur ») mélangent des produits très différents. Il faut séparer.
Pour l’or, la perte de transformation est faible une fois le métal sous forme de doré : l’essentiel de la rente est dans le prix du métal et dans la part qui échappe au circuit fiscal. Le manque à gagner est surtout fiscal et de change, pas métallurgique. Pour le café, l’écart entre la cerise payée au producteur et le prix de détail du café torréfié est large. Mais, une grande part de cet écart est du marketing, de la distribution et du risque commercial situés près du consommateur. Ce que le Burundi peut raisonnablement capter : lavage, tri, grade, certification, conditionnement représente un premium de l’ordre de quelques dizaines de pourcents sur le café vert standard, pas un multiple de cinq. Pour les 3T et les concentrés, l’écart entre concentré et métal raffiné est réel, souvent un facteur de deux à plusieurs selon le minerai et le cours, mais il suppose une usine, de l’énergie et un volume que le pays n’a pas. Exporter le concentré n’est donc pas seulement une « perte » : c’est parfois la seule transaction qui couvre le coût d’extraction.
Le manque à gagner macroéconomique est ailleurs : une base exportatrice étroite, des recettes volatiles, peu d’emplois formels hors agriculture, et un déficit courant structurel (encore proche de 9 % du PIB en 2025 selon la Banque mondiale) financé par endettement et rationnement des importations. La perte est un manque de diversification, pas un chèque annuel chiffrable au dollar près.
L’Afrique est-elle toujours enfermée dans ce modèle ?
Oui, dans une large mesure, avec des exceptions qui confirment la règle. Le rapport UNCTAD sur la dépendance aux produits de base (2025) classe 46 des 54 pays africains comme dépendants : plus de 60 % de leurs exportations de marchandises sont des produits primaires. L’Afrique ne représente qu’une faible part de la valeur mondiale des exportations de produits de base alors qu’elle concentre une part disproportionnée des pays dépendants. Le profil a bougé – moins de pétrole dans certains cas, plus de minerais de transition – sans changer la position dans la chaîne.
Les exceptions (Maroc sur les phosphates et l’automobile, Afrique du Sud sur certains métaux, Éthiopie et Kenya sur l’agro-industrie et le textile, Rwanda sur une transformation légère) reposent sur une énergie plus stable, un marché plus profond ou une politique industrielle soutenue sur vingt ans. Le modèle n’est pas une fatalité géologique. C’est un équilibre de coûts, d’échelle et d’institutions, difficile à quitter pays par pays.
Comment retenir la valeur ajoutée au Burundi et en Afrique ?
La rétention de valeur ne se décrète pas par une interdiction d’exporter le brut. Elle se construit d’abord en formalisant et en certifiant ce qui sort déjà. Pour l’or et les 3T, la traçabilité, l’achat centralisé transparent et la collecte effective des redevances peuvent augmenter la part nationale sans usine.
Il faut ensuite privilégier une première transformation à seuil bas, notamment les stations de lavage du café, le conditionnement du thé, les tanneries, les minoteries ou encore le froid pour le poisson du lac Tanganyika. Ces activités créent des emplois et réduisent les pertes post-récolte.
Les étapes lourdes doivent être mutualisées à l’échelle régionale. Une fonderie d’étain ou une unité de précurseurs de batteries n’a de sens que si le Burundi, la RDC, le Rwanda et la Tanzanie agrègent leurs minerais, partagent l’énergie et les corridors.
Enfin, l’énergie et le change doivent être traités comme des politiques industrielles. Tout contrat minier futur devrait prévoir une étape locale définie et une participation publique réelle.
La phrase d’El-Alamein est juste comme horizon. Comme programme burundais, elle ne tient que si l’on distingue ce qui peut être transformé dans les cinq ans – café de grade, peaux, concentrés certifiés, agroalimentaire régional – de ce qui relève d’une industrie minière lourde encore hors de portée. La valeur reste là où se trouvent l’énergie fiable, le volume et le contrat. Le Burundi peut déplacer une partie de cette frontière ; il ne peut pas, seul, la supprimer.
Propos recueillis par Jules Bercy Igiraneza
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