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Interview avec Dr. Diomède Ninteretse : « Gouverner ce n’est pas seulement annoncer des mesures. C’est aussi planifier, financer, exécuter et contrôler »

Il y a quelques jours, le ministre ayant les infrastructures dans ses attributions a sorti des barèmes de contribution de la population pour le pavage. Ce qui a provoqué plusieurs réactions dans l’opinion. Iwacu a approché Dr. Diomède Ninteretse, économiste et expert en leadership pour son analyse.

Quelle analyse faites-vous de cette contribution de la population pour le pavage ?

 D’abord, le citoyen risque de payer deux fois. Normalement, en payant les impôts et taxes, le citoyen a déjà payé la facture.  Certes, le Burundi a besoin de routes, de villes mieux aménagées, de drainage, d’infrastructures modernes, etc.

Ce qui est important, c’est de poser de véritables questions pour apporter les bonnes réponses.

C’est-à-dire ?

Quand le ministre annonce une contribution de 61 773 BIF par mètre carré, sur une largeur de 3 m, cela signifie qu’un propriétaire ayant 10 m de façade pourrait contribuer à 1 853 190 BIF.

Si le propriétaire dispose de vingt mètres carrés, il va payer 3 706 380 BIF.   Et si c’est trente mètres, il devra payer  plus de 5  millions BIF.  Ce sont des montants très importants pour une grande partie des ménages burundais.

Sur quoi vous vous basez pour affirmer cela ?

Vous savez qu’au Burundi le salaire moyen tourne autour de 120 mille BIF.  Autrement dit, si un Burundais devrait faire un effort pour épargner 30 mille BIF par mois, c’est-à-dire que s’il a, par exemple 20 m, ça va lui prendre pratiquement plus de 5 à 10 ans pour avoir 3 millions BIF.

 

C’est très difficile. Le ministre actuel devrait quand même se poser des questions et se mettre à la place de la population qui peine à envoyer ses enfants à l’école, à acheter des habits, à avoir le repas de midi. Aujourd’hui, demander de payer un montant de 5 millions BIF, c’est un paradoxe. Peut-être qu’il confond ses ressources et celles des citoyens.

 Donc, la contribution de la population pose problème ?

Pour moi, le véritable problème ce n’est pas cette participation de la population.

C’est finalement lequel ?

Ma question est de savoir où commence et où s’arrête la responsabilité de l’État.

Concrètement, que voulez-vous dire ?

Le citoyen paie déjà des impôts et taxes. L’automobiliste continue de payer des prélèvements liés à son véhicule et sur le carburant.

Le commerçant paie toujours la taxe. Il en est de même pour le vendeur de haricots, de banane, etc. Pour un paysan qui vend sa vache, sa chèvre, son mouton, même un lapin ou une poule, …  il y a toujours la taxe qui est prélevée. Même un paysan qui vend une bière de banane dans sa maison, l’État est présent pour prélever la taxe.

Et vous savez que très récemment, on a voté un montant de 6 000 milliards de francs burundais pour exécuter certaines activités.  Il y a aussi ce ministère qui va encaisser des milliards BIF.

Alors, je ne vois pas pourquoi, parmi les enveloppes proposées, on ne puisse pas prévoir une marge pour le pavage selon les moyens de l’État. Bref, il y a lieu de dire que le citoyen est en train de payer deux fois le même service.

Pour vous, la population ne doit pas contribuer encore pour ce genre d’activités ?

Bien évidemment, une communauté peut contribuer à son développement. Mais, il faut faire une distinction fondamentale entre la participation du citoyen et le remplacement de la responsabilité publique.

C’est-à-dire ?

La contribution citoyenne peut être un complément mais pas une substitution. Elle ne devrait pas devenir une substitution au financement public. L’autorité publique doit être sensible et comprendre que c’est anormal d’exiger un financement double pour un citoyen qui a payé plusieurs fois le même service.

Autre chose : comment ce ministre et ses services sont-ils arrivés à un montant de 61 773 BIF par mètre carré ?  Nous avons le droit de comprendre. Quel est le coût du pavé ? Il faut qu’on nous explique les coûts du transport, de la préparation du terrain, des caniveaux, des engins, des études, des ponts éventuels, de la main d’œuvre, du contrôle technique, etc.

Ce qui me gêne de plus, c’est que le ministre ne donne même pas exactement ce que sera la part de la population. Et surtout, que sera la part de la commune, que sera la part de l’État.  C’est quand même paradoxal de dire que la population devra payer un montant X, mais qu’on reste muet sur la part de l’État.

C’est important que le ministre puisse expliquer davantage combien coûte à la population, à l’Etat, à la commune une avenue de 300 m.  Et surtout, montrer ce qui est en train d’être fait pour mobiliser d’autres financements extérieurs ?

Y-a-t-il d’autres voies à explorer pour réaliser ce genre de projets ?

Il y a déjà la coopération comme Enabel. C’est la coopération technique belge (CTB) qui avait contribué à l’assaut des pavages de Bwiza, Nyakabiga, Ngozi et d’autres villes.

Je crois qu’il faut plutôt explorer cette voie. A cette époque, effectivement, la population pouvait contribuer seulement 5 000 francs burundais au lieu d’envisager un montant de 5 millions francs burundais. Il faut aller dans ce sens pour engager la population dans une contribution beaucoup plus d’entretien que celle de reconstruction d’une route.

J’appelle à la transparence. Car, en matière de finances publiques, ce qui est important, ce n’est pas d’annoncer un chiffre. Il faut justifier et être le plus transparent possible.  La population est en train de payer le prix d’une mauvaise planification urbaine.

Aujourd’hui, c’est le pavage. Demain, on pourra demander une contribution pour le manque de caniveaux, pour l’éclairage public, etc.

Que conseillez-vous ?

Le Burundi doit regarder d’autres pays de la région, comment ils ont pu effectivement associer la population beaucoup plus dans le contrôle de qualité, dans le contrôle de l’entretien d’une infrastructure. La population devrait beaucoup plus contribuer dans l’entretien de l’infrastructure et non au niveau de la construction.

Oui, la route est publique mais, l’État ne doit pas avancer cela pour dire que c’est à la population de payer les routes. Il devait plutôt dire : voilà le coût de la route, voici ce que l’État et la commune prennent en charge et voici, si nécessaire, votre petite contribution d’une manière trop symbolique.

Quel est votre message au gouvernement ?

L’État devrait beaucoup plus améliorer la confiance entre les citoyens et l’autorité publique. Et finalement, aller dans le sens d’améliorer le leadership public. Car, gouverner ce n’est pas seulement annoncer des mesures. C’est aussi planifier, financer, exécuter et contrôler.

C’est beaucoup plus rendre compte. Une ville qui a besoin de grandir n’a pas uniquement besoin des pavés. Elle a besoin d’être planifiée d’une manière trop stratégique, et notamment chercher comment gérer le drainage, l’eau, l’électricité, les marchés, les écoles, les espaces publics, etc. Bref, un gouvernement doit être à mesure d’anticiper.

Un État fort n’est pas celui qui demande plus de moyens au citoyen. C’est celui qui transforme le mieux chaque franc payé par le citoyen en service public, en routes, en écoles, en hôpitaux, etc. Voilà à mon sens le véritable enjeu.

Propos recueillis par Rénovat Ndabashinze

 

 

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