Notre journaliste Jean Bigirimana porté disparu depuis 3693 jours. Nous ne l'oublions pas.

D’autres incendies, d’autres cœurs brisés

En l’espace de quatre jours, trois incendies viennent de se produire à Bujumbura, la capitale économique. Deux galeries au centre-ville ont été totalement ravagés tandis qu’au sud, une partie du marché est partie en fumée. Les victimes ne savent plus à quel saint se vouer. Des officiels ne tiennent pas le même langage. Des observateurs appellent aux enquêtes pour établir les responsabilités.

Lors de l’ouverture d’une réunion de sécurité consacrée aux incendies qui ont récemment touché plusieurs marchés, le président Évariste Ndayishimiye a évoqué « des actes suspects ». « Nous voyons des incendies à répétition, sans savoir clairement leurs causes ni qui les provoque », a-t-il déclaré ce 27 août 2026.

Il accuse notamment des opposants au pouvoir « de se réjouir des pertes enregistrées ». « Leur rêve est de voir le pays sombrer dans le chaos, alors que nous rêvons de le voir prospérer », a-t-il lancé.

Il a évoqué le contexte préélectoral. Le président de la République estime que « la jalousie et la rancœur pourraient expliquer certains comportements ».

Le chef de l’État affirme comprendre la détresse des commerçants ayant perdu leurs biens. Il a dénoncé également ceux qui, selon lui, « se réjouissent de leur malheur ».

Dans cette réunion, le chef de l’État a indiqué que celle-ci a pour objectif d’examiner ensemble les causes de ces incendies, d’identifier leurs éventuelles origines et de prendre des mesures qui s’imposent. Il a insisté sur la nécessité de prendre toutes les mesures possibles afin de prévenir ces incendies.

Des incendies

Dans la matinée du 25 août 2026, sur les réseaux sociaux, des images montrant une fine fumée au marché de Kinindo, en commune Mugere, au sud de Bujumbura sont relayées. « Le marché de Kinindo est en feu ». Des alertes se multiplient dans les groupes WhatsApp. Certains citadins n’y croient pas. « Une intox », lancent-ils. Néanmoins, l’information finira par se révéler réelle.

Vers 10 h, cette fois-ci, c’est une colonne de fumée très noire qui monte vers le ciel. D’après les premiers témoignages, le feu serait parti du secteur où sont vendus les matelas. Ici, les dégâts ont été énormes : tout a été décimé. Les flammes ont également atteint un espace réservé aux vêtements et aux draps. Mais là, les dégâts y sont restés limités. En effet, des policiers de la protection civile sont vite intervenus. Des commerçants ont apporté aussi leur coup de main à la police. Des camions antiincendies ont été mobilisés. Le feu a finalement été maitrisé.

Le président Evariste Ndayishimiye évoque « des actes suspects »

Trois jours avant, deux galeries- Chez Ndayizamba et Le Parisien- n’ont pas eu la chance d’être sauvées. Toutes les marchandises ont été réduites en cendres sous les yeux impuissants des occupants.

C’était dans la matinée du vendredi 21 août. Le feu a commencé à la galerie Ndayizamba vers 6 h 30. Les secours n’ayant pas pu maitriser l’incendie, les flammes ont par après atteint la galerie Le Parisien, située à proximité.
Ces deux galeries étaient occupées majoritairement par des rescapés de l’incendie du 27 janvier 2013 qui a ravagé le marché central de Bujumbura.

Malgré les flammes, plusieurs commerçants ont tenté de récupérer leurs marchandises, en vain. Pour éviter des victimes humaines ou des vols, les forces de l’ordre sur place, des militaires, … ont interdit tout accès à l’intérieur. Jusque dans l’après-midi, les flammes étaient encore fortes.

Des bâtiments environnants comme Chez les Dominicains ont échappé de justice à cette catastrophe.
Selon des informations en notre disposition, pris de panique certains commerçants du marché de Jabe, en commune Mukaza auraient commencé à évacuer des marchandises pour éviter la perte de leurs marchandises. « Beaucoup veulent déplacer des marchandises pour les stocker à la maison ou ailleurs. On ne peut rester qu’avec des échantillons pour des clients. Dormir tranquille au regard de ce qui est arrivé aux autres est impossible », affirment certains.

Signalons que craignant des incendies, les responsables de l’administration à Gitega ont pris des mesures entre autres une opération de contrôle au sein du marché.


Les larmes des victimes

Au-delà des tôles noircies, des étals calcinés et des amas de marchandises réduites en cendres, il y a surtout des vies bouleversées. Pour les commerçants des galeries Ndayizamba et Le Parisien, le sinistre ne se résume pas à des pertes matérielles. Il emporte des années de travail, des investissements, des emplois et, pour certains, des projets familiaux entiers.

Dans les décombres, les victimes cherchent encore à comprendre comment reconstruire ce qu’elles ont mis des années à bâtir.

Jacqueline Ndayizeye : « Je ne sais même pas comment je vais rembourser »

Les yeux rougis par les larmes, cette commerçante peine à mesurer l’ampleur du désastre. Vendeuse de chaussures importées d’Italie, elle exploitait une échoppe dans la galerie Le Parisien. En quelques heures, son stock a été entièrement consumé. Sa douleur est d’autant plus vive qu’une importante commande venait tout juste d’arriver.

« Une commande d’une valeur de 100 millions de BIF était arrivée la veille », explique-t-elle, encore sous le choc.Cette marchandise, destinée à alimenter son commerce et à honorer les commandes de ses clients, n’était pas assurée. Désormais, Mme Ndayizeye se retrouve face à une succession de questions auxquelles elle ne trouve aucune réponse.

Elle doit notamment faire face au remboursement d’un prêt bancaire contracté pour financer son activité. À cela s’ajoutent les sommes versées à l’avance par des clients qui attendaient leurs chaussures.

Pour cette mère de famille, l’incendie actuel réveille également une blessure ancienne.
En 2013, son mari avait déjà perdu des marchandises estimées à 50 millions de BIF dans l’incendie du marché central de Bujumbura. Treize ans plus tard, la famille est à nouveau frappée par le feu.

Eraste Nduwimana : cinq années pour bâtir, quelques heures pour tout perdre

À la galerie Ndayizamba, le drame est tout aussi brutal pour Eraste Nduwimana, un jeune commerçant qui avait fait le choix de rentrer investir au Burundi après avoir vécu à Dubaï.

Il avait commencé modestement, avec un capital de 10 millions de BIF. Cinq ans plus tard, son activité avait considérablement grandi et son chiffre d’affaires atteignait près de 40 millions de BIF, selon son témoignage.

Des commerçantes inconsolables après que leurs marchandises soient parties sen fumée

Cette progression représentait pour lui bien plus que des chiffres. Elle était la preuve qu’un projet pouvait grandir à force de travail et de persévérance.

Mais, l’incendie a balayé cet effort en quelques heures. « Il ne me reste rien », résume-t-il. Malheureusement, le jeune Ndayizamba préparait son mariage cette année.

Joséphine Ndihokubwayo : derrière les marchandises, six emplois disparaissent

Pour Joséphine Ndihokubwayo, la catastrophe a également un visage humain : celui de six femmes qui travaillaient pour elle.

Elle avait développé une activité spécialisée dans la location des robes de mariée et d’articles liés aux cérémonies de mariage. Son entreprise occupait deux stands à la galerie Ndayizamba et employait six personnes qui sont désormais condamnées au chômage.

La valeur de son activité était estimée à environ 40 millions de BIF, selon son témoignage.
Inconsolable, elle exprime également sa colère contre les autorités. « Il y a des incendies successifs. Pas d’enquêtes, pas de soutien aux victimes et pas de protection pour que cette situation ne se répète pas. »

Pour elle, la question dépasse désormais le seul remboursement des pertes. Elle demande que les causes des incendies soient établies, que les responsabilités soient établies et que des mesures concrètes soient prises pour éviter que d’autres commerçants ne connaissent le même sort.

Les divergences officielles

Que ce soit lors de l’incendie de deux galeries ou à Kinindo, des officiels sont arrivés sur place. A Kinindo, Alain Ndikumana, ministre en charge des finances a appelé à ne pas tirer de conclusions hâtives sur l’origine du sinistre. « On ne peut pas se précipiter pour dire d’où est parti le feu. Des enquêtes seront menées. »

Selon lui, les causes restent inconnues. Une enquête doit permettre de déterminer les circonstances du départ du feu et la valeur des pertes sera évaluée à travers un rapport.

Trois jours avant, Prosper Bazombanza, vice-président de la République en compagnie du ministre de l’Intérieur avait fait le déplacement jusqu’au centre-ville. C’était lors de l’incendie des deux galeries. Alors que les secours se battent encore pour tenter de maitriser le feu, il a déclaré : « Nous suspectons que ce soit probablement des fers à repasser avec du charbon qui peuvent être à l’origine de cet incendie. » avant d’ajouter que « C’était trop tôt le matin, il n’y avait personne à l’intérieur. Je n’ose pas imaginer que ce soit un incendie d’origine criminelle. »

A cette occasion, il a appelé les commerçants, les propriétaires des galeries, … d’adhérer aux assurances.
Lors d’une conférence de presse tenue à Makamba, le 22 août, Révérien Ndikuriyo, secrétaire général du parti au pouvoir, a donné une autre version concernant la présence de personnes dans la galerie Ndayizamba.

Selon lui, une personne se trouvait déjà sur place lorsque le feu s’est déclaré. « La galerie était déjà ouverte. Une personne qui y travaille se trouvait déjà à l’intérieur, même si le feu n’avait pas commencé dans son échoppe. »
Il a toutefois insisté sur le fait qu’il était encore impossible de déterminer avec certitude l’origine du sinistre

Réactions

Alain Joseph Hatungimana : « Les victimes méritent une prise en charge pour surmonter les traumatismes »

Après ces incendies, une autre urgence apparaît derrière les pertes matérielles : celle de la santé mentale des victimes. Pour le psychologue Alain Joseph Hatungimana, les sinistrés ne doivent pas être réduits à la valeur des biens. Ils ont aussi besoin d’être écoutés, accompagnés et soutenus pour surmonter le traumatisme.

Au lendemain d’un incendie, les images sont souvent les mêmes : des murs noircis, des boutiques détruites, des marchandises réduites en cendres et, au milieu des décombres, des commerçants qui tentent de mesurer l’ampleur de leurs pertes.

Au-delà de ces pertes visibles se cache une autre souffrance, beaucoup plus difficile à mesurer. « Après un incendie, reconstruire ne signifie pas seulement réparer les murs… il faut aussi prendre soin des personnes », souligne le psychologue clinicien Hatungimana, de Psychologues sans vacances.

Pour certaines victimes, le sinistre peut représenter bien plus que la destruction d’un commerce. Il peut signifier la perte de plusieurs années d’efforts, de l’épargne familiale, d’un moyen de subsistance ou encore d’un projet construit avec patience.

La peur, le choc, l’anxiété, les troubles du sommeil, la perte de repères ou encore le sentiment permanent d’insécurité peuvent apparaître après un incendie. Certaines victimes peuvent également ressentir de la culpabilité, de l’impuissance ou une profonde détresse face à l’incertitude de leur avenir.

C’est pourquoi, selon M. Hatungimana, l’indemnisation financière, aussi indispensable soit-elle, ne suffit pas toujours à réparer les conséquences d’un sinistre.

Une personne qui vient de tout perdre peut avoir besoin d’argent pour recommencer son activité, mais aussi d’une oreille attentive pour pouvoir simplement raconter ce qu’elle vient de vivre.

De l’indemnisation à une prise en charge globale

Pour le psychologue, les compagnies d’assurance, les psychologues cliniciens et les services sociaux devraient davantage travailler ensemble afin de mettre en place une prise en charge globale des victimes d’incendie.

Cette prise en charge pourrait commencer dès les premières heures suivant le sinistre, avec une écoute et un soutien psychologique immédiats, suivis d’une évaluation de l’état de la victime.

Lorsque cela est nécessaire, les familles pourraient bénéficier d’un accompagnement spécifique et d’un suivi thérapeutique adapté.

L’objectif serait de ne plus considérer le sinistre uniquement sous l’angle matériel, mais de prendre en compte la personne dans son ensemble.

Quel rôle pour les assurances ?

M. Hatungimana plaide notamment pour une collaboration plus étroite entre les assurances incendie et les psychologues cliniciens.

Dans cette logique, les contrats d’assurance pourraient intégrer des séances de soutien psychologique d’urgence, par exemple un forfait de trois à cinq consultations après un sinistre important.

L’assureur pourrait également rémunérer directement le psychologue afin d’éviter à une personne qui vient de perdre ses biens de devoir avancer des frais supplémentaires au moment où sa situation financière est déjà fragilisée.
Autre piste : dès la déclaration d’un sinistre majeur, l’assurance pourrait proposer l’activation d’une cellule d’écoute psychologique ou l’intervention d’un psychologue sur le lieu du sinistre.

Une intervention précoce permettrait notamment d’identifier rapidement les personnes les plus vulnérables et de prévenir l’installation de troubles psychotraumatiques plus durables, dont l’état de stress post-traumatique.

Paradoxalement, certaines étapes de la reconstruction peuvent elles-mêmes réveiller la souffrance. Retourner sur le lieu de l’incendie, constater les dégâts, dresser l’inventaire des marchandises disparues, discuter de la valeur des pertes ou encore commencer les démarches administratives peuvent replonger la victime dans les images du sinistre.

Dans ces moments, la présence d’un psychologue peut être précieuse pour préparer la personne à affronter ces différentes étapes ou l’accompagner lorsqu’elles sont particulièrement difficiles.

Derrière chaque boutique détruite, une histoire

Dans un marché ou une galerie, chaque boutique représente souvent bien plus qu’un simple espace commercial. C’est parfois le fruit de nombreuses années de travail. C’est l’argent destiné à payer les études des enfants, à nourrir une famille, à rembourser un crédit ou à préparer l’avenir.

C’est pourquoi la reconstruction ne devrait pas se limiter à rebâtir des stands et des bâtiments. « La reconstruction d’une victime commence par la reconnaissance de sa souffrance ».

Gabriel Rufyiri : « Incendie accidentel ou acte criminel ? chaque cas doit faire l’objet d’une enquête sérieuse »

Le président de l’Olucome tire la sonnette d’alarme. Au-delà des marchandises réduites en cendres, il redoute une perte de confiance des commerçants, des investisseurs et de toute une population déjà fragilisée.

Pour M. Rufyiri, le Burundi est confronté à une crise qui dépasse largement la question des incendies eux-mêmes. « Le Burundi est en train de perdre en termes de confiance ». Le premier dommage est celui que l’on ne voit pas immédiatement dans les décombres : la perte de confiance.

« Psychologiquement, les gens sont tellement touchés », estime-t-il, soulignant que les conséquences humaines de ces sinistres sont importantes. Lorsqu’un commerçant voit disparaître en quelques heures son capital, son stock et parfois l’investissement de toute une vie, le traumatisme ne s’arrête pas lorsque les flammes sont éteintes.

À cette détresse s’ajoute désormais une inquiétude plus large : celle de la capacité du pays à protéger les investissements.

Pour le président de l’Olucome, le climat actuel risque de décourager de futurs investisseurs. « Les investisseurs qui viendront dans notre pays dans un tel contexte, ce sera très compliqué », avertit-il.

Il rappelle que l’Olucome alerte régulièrement sur la question depuis l’incendie de l’ancien marché central de Bujumbura, le 27 janvier 2013. Il publie régulièrement des recommandations appelant notamment à renforcer la prévention et à mener des enquêtes approfondies pour déterminer l’origine des incendies et, le cas échéant, identifier les responsables. Mais, selon lui, les réponses apportées restent insuffisantes.

Incendie accidentel ou acte criminel ? Pour M. Rufyiri, chaque cas doit faire l’objet d’une enquête sérieuse permettant de répondre clairement à cette question. « À chaque incendie, il y a des autorités qui tiennent des déclarations. Mais, il n’y a pas d’enquêtes approfondies pour savoir exactement si l’origine de l’incendie est criminelle ou accidentelle », déplore-t-il.

Le problème des normes de sécurité

Il insiste notamment sur les conditions de construction et d’aménagement de certains marchés et galeries. Selon lui, les normes de sécurité ne sont pas toujours suffisamment respectées. Ce qui peut transformer un incendie en catastrophe.

Il cite notamment le cas de certaines galeries où l’accès serait particulièrement difficile pour les véhicules de secours.

Pour lui, la prévention doit commencer dès la conception des bâtiments : accès pour les véhicules de secours, couloirs suffisamment larges, matériaux adaptés, installations électriques sécurisées et respect des normes de construction.

Combien le Burundi a-t-il réellement perdu ?

Une autre préoccupation soulevée par le président de l’Olucome concerne l’absence de statistiques consolidées sur les conséquences économiques des incendies. « Combien de commerçants ont perdu leurs activités ? Combien d’emplois ont disparu ? Combien de marchandises ont été détruites ? Quel manque à gagner pour les familles ? Quelles pertes pour les recettes publiques et pour l’économie nationale ? »

Autant de questions auxquelles il faut apporter des réponses chiffrées. Pour lui, sans données précises, il est difficile de mesurer l’ampleur réelle du phénomène et de concevoir des politiques publiques adaptées.

Face à l’urgence, M. Rufyiri propose des mesures de soutien aux victimes. Il plaide notamment pour la création d’un fonds de solidarité destiné aux commerçants victimes d’incendies.

Il appelle également les banques et les compagnies d’assurance à conjuguer leurs efforts. Les banques pourraient, par exemple, accorder aux commerçants sinistrés un délai de grâce de trois à six mois, afin de leur permettre de se relever avant de reprendre normalement le remboursement de leurs engagements.

Pour les commerçants assurés, il estime également nécessaire que les compagnies d’assurance jouent pleinement leur rôle afin que les victimes puissent retrouver plus rapidement une capacité de redémarrage.

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