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Espagne vs Belgique : Bwiza à l’heure de l’attente

Bwiza. Des motos " chôment " parce que leurs chauffeurs sont obnubilés par leurs échanges sur le prochain choc des quarts de finale entre l'Espagne et la Belgique

Il est 16 heures à Bwiza. Le soleil, las, s’affaisse derrière les toitures de tôle, et répand sur la poussière une lumière cuivrée, épaisse comme du miel. D’ordinaire, à cette heure, la rue gronde. Les motos-taxis fendent la circulation, klaxons hargneux, gilets jaunes fluo zébrant le bitume. Aujourd’hui, presque rien.

Aujourd’hui, une dizaine de machines sont là, alignées contre le mur, en pause forcée. Leurs pneus portent la latérite des courses du matin. Leurs rétroviseurs renvoient une chaussée étonnamment calme. Les moteurs se taisent par choix. Et la ville, pour une fois, prend son souffle.

Car le match approche. Pas aujourd’hui. Dans les prochains jours.
Mais à Bwiza, on ne l’attend pas. On le vit déjà. Les cœurs s’échauffent avant l’heure. Les débats commencent avant le coup de sifflet. Les poches, déjà, se préparent à se vider Chez Karikurubu.

Sous une bâche bleue, rapiécée et tendue entre deux piquets rouillés, se tient le véritable parlement du quartier. Quatre personnes. Trois chauffeurs et une femme. Quatre oracles de l’avant-match.
Ils n’ont plus leurs gilets. Ils ont leurs certitudes.

Le premier, Émile, a le front plissé et le verbe tranchant. Vieux briscard des rues de Bujumbura, il parle avec les mains.
— La Roja, c’est la science, déclare-t-il en tapotant sur la selle d’une moto comme on frapperait sur une tribune. C’est la patience. C’est le ballon qui circule jusqu’à ce que l’adversaire implore la grâce. L’Espagne ne joue pas. Elle enseigne.

En face de lui, Dieudonné ricane. Jeune, casquette vissée à l’envers, maillot des Diables Rouges déjà sorti de l’armoire.
— Enseigner ? rétorque-t-il. Moi je veux des buts. De la foudre. De la rage. Les Diables, ils ne tissent pas. Ils frappent. Un contre, et c’est l’incendie. Tu veux de la poésie ? Va à la bibliothèque. Moi je veux la victoire.

Le troisième, silencieux jusque-là, fait tourner une Primus vide entre ses doigts. C’est Jean-Pierre. On l’appelle « Le Juge » parce qu’il ne crie jamais. Il tranche.
— Vous parlez pour parler, dit-il d’une voix grave. Le football n’est ni science ni guerre. C’est du courage. Le jour J, Chez Karikurubu, on le verra. Celui qui tremblera le premier aura perdu.
Il lève sa bouteille vide. Les autres font de même. Le verre tinte contre le verre, un son clair qui se perd dans le bourdonnement des radios.

La quatrième, seule femme du groupe, observait. Elle s’appelle Suzanne Siniremera. On la connaît à Bwiza. Calme, droite, le regard qui ne cille pas. Fidèle en amitié comme en football.
Elle regarde la rue, les motos en repos, la poussière qui danse dans un rayon de soleil.
— Vous réalisez ? dit-elle enfin, d’une voix posée qui impose le silence. Le match n’est pas encore là. Et déjà nous avons arrêté de courir. Déjà nous avons le temps de parler. Le temps de nous disputer. Le temps d’être ensemble. C’est ça aussi, le football.

Un silence tombe. Un silence rare, presque sacré. Au loin, un vendeur de beignets pousse sa brouette. Un enfant jongle avec un ballon dégonflé. La vie continue, entêtée.

Bwiza a ses propres lois. Quand une grande affiche se profile, le commerce ralentit d’avance. Les priorités glissent. L’urgence cède la place au rituel. Les chauffeurs qui, la veille encore, se disputaient un client pour 1500 francs, partagent aujourd’hui la même bâche, les mêmes pronostics, la même impatience.

Dans quelques jours, les moteurs reprendront à plein régime jusqu’au soir. Puis ils se tairont à nouveau. Les écrans de Chez Karikurubu s’allumeront. L’enseigne manuscrite brillera sous les guirlandes. Et dans le brouhaha, on entendra les mêmes voix : Hors-jeu ! Pénalty ! Allez les Diables ! Vamos Roja !

En attendant, Émile, Dieudonné, Jean-Pierre et Suzanne refont le match qu’ils n’ont pas encore vu. Ils le gagnent, ils le perdent, ils l’arbitrent.
Puis ils rentreront chacun chez soi, poussant parfois leurs motos, sous le ciel de Bwiza. Avec la certitude que le plus beau n’est pas le but.
C’est l’attente. C’est la fraternité née d’un ballon qui n’a pas encore roulé. C’est cette trêve inattendue où même les rues se taisent pour écouter l’avenir.

Patrick Sota

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