Notre journaliste Jean Bigirimana porté disparu depuis 3633 jours. Nous ne l'oublions pas.

Approche des élections : Débattre programmes au lieu d’attiser la haine

A l’approche de la présidentielle de 2027, des messages contre la haine fusent de partout. Celle-ci engendre le mal et elle est le propre de celui qui n’a pas de projet de société. Des leaders politiques et de la société civile prônent les messages de paix et de réconciliation.

Les collines de Rweza semblent ignorer l’effervescence politique qui gagne progressivement le pays. Perchée sur les hauteurs qui surplombent la ville de Bujumbura, cette localité n’est accessible qu’au prix d’une longue montée. Les sentiers escarpés mettent à rude épreuve les visiteurs peu habitués au relief. Ici, tout le monde se connaît. Les salutations s’échangent avec le sourire, des plaisanteries fusent et les conversations s’engagent spontanément.

À première vue, rien ne laisse penser que le pays s’apprête à vivre une nouvelle période électorale, un processus souvent marqué par des tensions entre militants de différents partis politiques. Derrière cette apparente sérénité, les habitants reconnaissent tout de même que les discours de haine demeurent une préoccupation.

« Des personnes mal intentionnées existent partout, mais ce genre de comportement doit être banni », lance un habitant, assis à l’ombre d’un arbre.

Selon lui, les propos qui pourraient être perçus comme discriminatoires ne sont pas toujours vécus comme tels dans la communauté. Entre voisins ou amis de longue date, les surnoms et les moqueries font partie des habitudes et sont rarement interprétés comme des attaques : « Lorsqu’on se connaît, certaines paroles passent sans créer de problèmes. Mais, lorsqu’elles viennent d’une personne extérieure, elles prennent une autre signification », explique-t-il.

Quelques mètres plus loin, un petit bistrot rassemble des hommes venus partager un verre. Les éclats de rire couvrent parfois les discussions. Une habitante observe la scène avec amusement.

« Ici, les hommes redeviennent de vrais enfants lorsqu’ils sont autour d’un verre. Ils se taquinent constamment et utilisent parfois des appellations qui pourraient choquer quelqu’un venu d’ailleurs. Mais, personne ne s’en offusque », raconte-t-elle.

Pour elle, tout dépend de l’intention de celui qui parle. « Lorsqu’une personne qui ne nous connaît pas nous désigne par notre appartenance ou nous colle une étiquette, cela peut être ressenti comme une marque de mépris. Les mêmes mots n’ont pas le même poids selon celui qui les prononce », souligne-t-elle.

À Rweza, beaucoup estiment que les campagnes électorales devraient être l’occasion de débattre des programmes plutôt que d’attiser les divisions. Les habitants espèrent que la campagne électorale ne rompra pas les liens de voisinage qui font leur quotidien. Pour eux, les élections passent, mais la cohabitation demeure. Et c’est elle qu’il faut avant tout préserver.

Des responsables politiques et de la société civile prônent l’apaisement

Face aux dérives verbales observées pendant les campagnes électorales, certains responsables politiques appellent eux aussi à la retenue.

Lors d’une conférence de presse, le secrétaire général du CNDD-FDD, Révérien Ndikuriyo, a demandé aux militants de bannir tout discours de haine. « Nous ne voulons aucun message de haine parmi les Bagumyabanga. On ne peut pas prier et, en même temps injurier les autres ».

Selon lui, le choix d’un discours fondé sur le respect d’autrui a contribué aux résultats obtenus par son parti lors des élections législatives de 2025. « Lorsque les membres du parti cessent de qualifier ou de stigmatiser ceux qui ne partagent pas leurs opinions, cela renforce l’amour que les citoyens portent à notre parti ».

Il insiste sur la nécessité de promouvoir des messages de paix, d’amour et de réconciliation.

« Un leader rassemble. Il ne divise pas »

Du côté du CNL, le discours est similaire. Son porte-parole, Thérence Manirambona, rappelle qu’un parti politique est créé pour gouverner tous les citoyens, sans distinction. « L’appel à la haine ou à la discrimination discrédite un parti politique », affirme-t-il.

Selon lui, un responsable politique qui recourt aux discours haineux révèle souvent son incapacité à convaincre les électeurs par des propositions concrètes. Il estime que « celui qui utilise un langage de haine dans sa propagande n’a généralement pas de véritable projet de société à présenter à la population ».

Il met en garde contre l’influence que peuvent exercer les responsables politiques sur leurs militants. « Les messages de haine sont un mauvais virus. Les diffuser peut pousser certains militants à poser des actes de violence contre les membres d’autres partis politiques. Les leaders doivent mesurer le poids de leurs paroles », prévient-il.


Réaction

Faustin Ndikumana : « La violence verbale est le reflet d’une crise de la culture politique »

 

Pour le directeur national de Parcem, la recrudescence des discours haineux et de la violence verbale pendant les campagnes électorales trouve son origine dans une conception dévoyée de l’engagement politique.

« Le problème de la violence verbale pendant les campagnes électorales tient au fait qu’au sein de la classe politique, il n’y a pas réellement de défense de projets de société », affirme-t-il.

Selon lui, dans son essence, un parti politique est une association de citoyens réunis autour d’une vision commune du développement du pays. Ses membres devraient défendre un projet de société visant à promouvoir la paix, la stabilité, la bonne gouvernance et l’amélioration des conditions de vie de la population.

Or, regrette-t-il, cette conception a progressivement laissé place à une « politique politicienne » où l’action politique est davantage motivée par des intérêts personnels que par l’intérêt général. « La politique est souvent considérée comme un moyen d’assurer sa survie économique ou d’accéder à des privilèges. Dans ces conditions, l’adversaire politique n’est plus perçu comme un concurrent démocratique, mais comme un ennemi qu’il faut combattre », analyse-t-il.

Il estime que cette logique nourrit un climat de confrontation qui peut facilement dégénérer en violences physiques. « Lorsque les responsables politiques présentent leurs adversaires comme des ennemis, leurs militants finissent eux aussi par se considérer comme des ennemis jurés », souligne-t-il.

Il rappelle que le Burundi a déjà payé un lourd tribut de cette culture d’affrontement, citant notamment les violences qui ont opposé les militants du Frodebu et de l’Uprona en 1993 ainsi que les tensions plus récentes entre les partisans du CNDD-FDD et du CNL.

Pour lui, « les citoyens ne doivent pas rester prisonniers de la mentalité de certains acteurs politiques. Ils doivent évaluer les responsables politiques à l’aune de leur capacité à proposer des solutions concrètes aux problèmes du pays, et non sur la base d’affinités ethniques, claniques ou partisanes ».

Il estime qu’un vaste travail de sensibilisation est indispensable pour pouvoir changer la donne.

Forum des lecteurs d'Iwacu

0 commentaires
Aucun commentaire pour le moment.

Charte des utilisateurs des forums d'Iwacu

Merci de prendre connaissance de nos règles d’usage avant de publier un commentaire.

Le contenu des commentaires ne doit pas contrevenir aux lois et réglementations en vigueur. Tout propos incitant à la haine, à la violence ou à la discrimination est strictement interdit.

Iwacu se réserve le droit de supprimer tout commentaire non conforme à la charte.

Ajouter un commentaire

MENU