Mercredi 05 octobre 2022

Société

Muyinga : un cimetière sous le rouleau compresseur du business

11/03/2021 5
Muyinga : un cimetière sous le rouleau compresseur du business
Cimetière dont les tombes ont été détruites.

Il y a presqu’un mois, un cimetière chrétien dans la ville de Muyinga a été détruit pour y ériger un marché. Les familles des disparus n’ont pas été averties. Les habitants dénoncent une profanation.

L’incompréhension et la consternation règnent à Muyinga. Des habitants sont choqués par la destruction des tombes des leurs qui reposent dans un cimetière sur la colline Kinyota, sous-colline Muyaga.

Ce cimetière est situé derrière le commissariat provincial de Muyinga, à quelques 100m du stade de football Umuco et à peu près à 300m des bureaux de la commune.

Il est divisé en trois parties. Les deux parties du cimetière sont réservées aux chrétiens. Au milieu de ces deux parties se trouve un cimetière pour les musulmans. L’Islam est la confession la plus dominante dans la ville de Muyinga. Ce cimetière musulman est délimité des autres par l’euphorbia tirucalli qui l’entoure.

L’administration communale veut y construire un marché pour désengorger le marché moderne de Muyinga dont la capacité est dépassée.

Il est 10h, lundi 1 mars. Dans cet endroit, c’est le silence. Une trentaine de gens vient préparer les funérailles d’un des leurs. Mine renfrognée, certains se tenant à peine debout. Parmi eux, aucune femme. Ce sont des musulmans et dans la tradition musulmane, les femmes ne se présentent pas au cimetière. Les familles attristées ne veulent qu’une chose : rentrer vite pour laisser exploser leur désarroi.

Dans la première partie du cimetière chrétien, la situation est tout autre. Le terrain est aménagé. Mais les tombes sont détruites. On reconnaît ce cimetière par les restes des briques et du ciment qui étaient utilisés. Une grande fosse se trouve au milieu. Lors de la destruction, les familles sont venues récupérer ses restes des leurs pour les inhumer dignement ailleurs. Seul trois tombes sont épargnées. Les carreaux qui les couvrent les croix restent intactes.

Un marché au-dessus des morts

« Un marché s’était érigé. Ce cimetière s’était quasiment transformé, depuis début février en centre de négoce réputé. C’est inconcevable ce qui a été fait ici. Les gens n’ont plus le respect des morts », s’indigne une jeune femme habitant dans la localité.

Selon Jean Ndizeye, petit commerçant au marché de Muyinga, tout commence début février. L’administration communale décide de délocaliser certains commerçants pour désengorger le marché de Muyinga. Ce cimetière chrétien est choisi. Un bon matin des gens commencent à sensibiliser dans les ménages pour effectuer des travaux communautaires au cimetière. « Les gens ont commencé à détruire les tombes et aménagé le terrain. Les briques et les tôles qui étaient sur les tombes ont été transportées par certains individus pour les utiliser. Ce fut un acte ignoble pour les familles dont les leurs reposent dans ce cimetière», raconte-t-il ému.

M.N, habitant de Muyaga dont le père repose à ce cimetière depuis bientôt 17 ans, ne cache pas sa tristesse. Ce qui a été fait dépasse l’entendement. La profanation d’une tombe est un sacrilège. Une sépulture est un lieu préservé pour évoquer la mémoire d’une personne. C’est une dégradation des tombes » déplore-t-il, les larmes aux yeux.

La cinquantaine se pose milles questions : Pourquoi l’administration a-t-elle permis cet acte ? N’y a-t-il pas dans la commune d’autres places où on peut vendre des denrées alimentaires ? Il qualifie ce qui a été fait de méchanceté. Cela fait resurgir la souffrance et les rancunes des familles. Il demande à l’administration d’identifier un autre site. Pour lui, il faut punir ceux qui ont profané ce cimetière.

Même sentiment d’indignation du côté de Jeanine Ndayikunda. Elle déplore le manque de communication de la part de l’administration à ce sujet. « En entendant les nouvelles de la destruction des tombes où est enterrée ma mère, J’ai versé des larmes. Arrivée sur terrain même l’emplacement de sa tombe n’était plus reconnaissable. Je l’ai senti comme sa deuxième mort. Si l’administration avait communiqué, on se serait préparé pour enterrer ses restes ailleurs». Elle rappelle que depuis longtemps le cimetière était un lieu craint et respecté. Pour elle, y ériger un marché est un manque de respect des morts.


L’administration s’en lave les mains

Amédée Misago, administrateur communale de Muyinga, tranquillise la population. Il explique que ceux qui ont détruit les tombes n’ont pas agi au nom de l’administration.

Amédée Misago : « Ceux qui ont détruit les tombes n’ont pas agi sur l’ordre des administratifs.»

Amédée Misago reconnaît que la destruction d’un cimetière, sans autorisation préalable ni information aux familles est un acte illégal : « Ceux qui ont détruit les tombes n’ont pas agi sur ordre des administratifs. C’est un acte que nous condamnons. C’est pourquoi nous avons suspendu toutes les activités».

Pour M. Misago, le marché de Muyinga a été saturé par le plus grand nombre de commerçants qui ont besoin de stands. Certains rapatriés venus de la Tanzanie, de la RDC et du Rwanda viennent s’installer dans cette ville de Muyinga. La capacité d’accueil de ce marché a été dépassée. « Nous sommes obligés de chercher d’autres places pour les commerçants afin de désengorger le marché».

Pour le moment, dit-il, certains commerçants étalent leurs produits aux alentours du marché et dans différents axes menant à ce marché. Cela bloque la circulation et engendre souvent des différends. D’autres commerçants ont construit des stands sur des caniveaux, ce qui provoque des dégâts en cas de pluies. Il déplore que les petits paysans, vendeurs de bananes, des tomates et de patates douces n’aient plus de places dans le marché de Muyinga.

L’administrateur communal explique également que la délocalisation de certains produits s’impose dans l’optique de prévenir d’éventuels incendies. Et de préciser qu’il a été décidé de délocaliser tous les produits combustibles comme l’huile de palme, l’huile de coton, le mazout, le charbon, du bois de chauffage, etc.

Une commission ad hoc pour aider à trouver un terrain proche pour ces produits a été mise en place. « La commission a identifié une place en dessous du cimetière où il y a un terrain bien aménagé. Nous envisageons de trouver une solution pour ceux qui occupent les alentours du marché».

D’après lui, il y a eu beaucoup de demandes. Une correspondance adressée au ministre de l’Intérieur demandant l’autorisation d’utiliser le cimetière reste sans réponse. « Des commerçants impatients ont envahi ce cimetière. Ils ont commencé l’aménagement et trois tombes ont été détruites. Devant les informations faisant état de ce vandalisme, nous avons déploré cet acte ignoble. Je me suis personnellement rendu sur le terrain pour suspendre ces activités».

Amédée Misago explique qu’ils attendent l’autorisation du ministère de l’Intérieur pour savoir l’issue de cette affaire. C’est le ministre, fait-il savoir, qui doit dépêcher une commission pour étudier toutes les conditions requises afin que ce cimetière soit octroyé. « Une fois l’autorisation accordée, nous allons informer les familles dont les leurs sont enterrés dans ce cimetière de les exhumer afin de les inhumer ailleurs », conclut-il.

Forum des lecteurs d'Iwacu

5 réactions
  1. Bundes

    Chers Roger et Arsène
    Ne soyons pas esclaves de croyances , des traditions des mentalités etc le monde doit évoluer. Une cimetière au Burundi se transforme en brousse ou en forêt donc à ne pas comparer avec les cimetières d’Europe! cette brousse du centre-ville de Muyinga devrait absolument être suppimée pour un projet d’intérêt public!

  2. Bundes

    une cimetière au centre-ville doit être supprimée et à l’administration de trouver un autre terrain à l’extérieur de Muyinga !! Bien plus les vivants ont besoins du business les morts sont morts !!
    Pas de polémique par rapport à cette question! !

    • roger crettol

      Cher Bundes,
      Dans toutes les sociétés connues, celles du passé ou celles d’aujourd’hui, on a généralement honoré les morts ou les ancêtres, quand on ne leur a pas rendu un culte. Et la profanation d’une tombe a souvent été considérée comme un crime particulièrement haineux.

      Dans les petits villages des montagnes de mon pays, quand il n’y avait plus de place pour de nouvelles tombes au cimetière, on ouvrait les tombes les plus anciennes et recueillait les ossements qui étaient transférés dans un ossuaire.

      Faut-il ici insister et dire : comme tu respectes tes morts, tu respecteras les vivants, tes frères et soeurs humains ? La douloureuse histoire des fosses communes du Burundi en est l’illustration.

    • Arsène

      Cher Bundes,
      Je rejoins roger crettol et complète avec un petit rappel de la tradition burundaise que vous semblez ignorer. Les Burundais ont traditionnellement enterré les mort à l’intérieur de l’enclos. Chez les éleveurs, le père de famille était, sauf erreur, enterré en aval de l’endroit où avait lieu la traite des vaches (en aval d' »igicaniro » mot qui ne doit pas avoir de traduction en français – merci à celui qui connaîtrait le mot en français de gentiment me le donner).
      Dans la culture burundaise, il y a eu le culte des morts (« Guterekera imizimu ») que vous n’ignorez sans doute pas. L’historien Pr Emile Mworoha indiquait tout récemment que ce culte existe encore aujourd’hui dans certaines régions du Burundi.
      Dire qu’un cimetière ne peut pas avoir sa place au centre ville est un non-sens. On peut se demander si c’est la ville qui a précédé le cimetière ou l’inverse – je ne connais pas Muyinga mais visiblement, c’est la ville qui s’étend. La cohabitation des deux entités me semble possible et harmonieuse si je regarde ce qui se passe dans certains pays. Je nommerais seulement un pour la simple raison qu’un roi du Burundi y est enterré: Genève. Le roi Mwambutsa est enterré dans la commune de Meyrin, dans le canton de Genève et ce n’est pas en campagne. Et plusieurs cimetières se trouve dans différentes communes de Genève tel le cimetière des Rois, cette fois-ci en plein coeur de Genève.
      Plus proche: à Bujumbura, Rwagasore, Ndadaye,… sont enterrés dans les quartiers les plus chics de la ville. Y aurait-il eu des problèmes avec ça?
      Il est possible de faire du business en respectant les morts.

  3. Nkebukiye

    Cela montre la fragilité du cadre légal dans notre chère patrie. Comment se fait-il qu’une action pareille puisse démarrer sans l’accord de l’administration ? C’est cette dernière qui a l’autorité sur la désaffectation des cimetières et en informe les familles pour déplacer les restes des leurs. La loi doit revenir à l’honneur si non les autorités seront dépassées par les évènements. Ces autorités devraient donner l’exemple en respectant en premier amategeko : constitution,…

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