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Election du bureau de l’Assemblée nationale : la 2e force politique du pays écartée

17/08/2020 Jérémie Misago Commentaires fermés sur Election du bureau de l’Assemblée nationale : la 2e force politique du pays écartée
Election du bureau de l’Assemblée nationale : la 2e force politique du pays écartée
De gauche à droite : Sabine Ntakarutimana (1ère vice-présidente), Gélase Daniel Ndabirabe (président) et Abel Gashatsi (2ème vice-président)

La chambre basse du Parlement a élu son bureau. Une mise en place qui s’est faite au forceps. Le plus grand perdant, le parti CNL. La 2e force politique du pays en est exclue. Elle dénonce le forcing exercé par le parti au pouvoir. Comment en est-on arrivé là. Retour sur les faits.

Par Jérémie Misago et Hervé Mugisha

Désormais, Gélase Daniel Ndabirabe, Hutu élu dans la circonscription de Kayanza, préside l’Assemblée nationale pour la législature 2020-2025. Sabine Ntakarutimana, Hutu de Muyinga, est 1ère vice-présidente tandis qu’Abel Gashatsi, Tutsi de l’Uprona, élu dans la circonscription de Muramvya, s’est vu confier  le poste de 2ème vice-président. Leur élection divise.

A 10h30,  lundi 4 août,  Pierre-Claver Kazihise, président de la Commission électorale nationale indépendante (CENI), présente Venant Sinzinkayo pour diriger la session. Comme le stipule l’article 175 de la Constitution de la République, c’est le doyen d’âge qui dirige la première session en attendant la mise en place du bureau de l’Assemblée nationale». Le député Sinzinkayo est né en 1955 en commune Gishubi de la province Gitega.

Visiblement très ému : « Jamais, je n’aurais pensé diriger l’Assemblée nationale ». Prenant la  parole, il commence par énumérer les 123 députés élus, circonscription par circonscription.  Aussitôt, il intime l’ordre de quitter la salle à tous ceux qui ne figurent pas sur cette liste. Un seul point à l’ordre du jour : analyse et adoption du règlement d’ordre intérieur. « Comme nous sommes encore nouveaux, seuls les membres de la cellule juridique et administrative ainsi que du secrétariat sont autorisés à rester ».

Des journalistes et d’autres personnes quittent la salle. Ils tentent de regagner leurs rédactions respectives, mais un des chargés de la communication à l’Assemblée nationale parvient à les convaincre d’attendre le communiqué final après les activités. Mais bien avant cette session, une question est sur toutes les lèvres : quid du bureau de l’Assemblée nationale ? Ce point ne figure pas sur l’agenda de cette première journée.

 

Ecarter le CNL à tout prix

Certains des 32 députés du CNL ayant boycotté la session assis à l’extérieur pendant le vote des
membres du bureau de l’Assemblée nationale.

L’élection d’un député de l’Uprona au bureau divise. Les députés issus du CNL s’y opposent, comme deuxième force, cette place leur revient de droit, à moins d’user de subterfuges et autres alliances pour changer la donne.  Au bout d’une heure et demie, rien ne filtre sur ce qui se passe à l’intérieur. Le palais des congrès de Kigobe commence à se vider : les députés sortent et rentrent un à un, à commencer par les grosses pointures. Le communiqué attendu n’aura pas lieu.

Selon des sources internes, l’objectif est d’écarter Agathon Rwasa du bureau de l’Assemblée nationale. Tous les articles font  consensus sauf les articles 19 et 20.  Ces articles stipulent que le bureau de l’Assemblée nationale ne doit pas nécessairement inclure la 2e force politique du pays.  Des modifications rejetées par les membres du CNL. Pour eux, c’était une façon de les  écarter du bureau. Les membres du parti de l’aigle tablent sur leur effectif et opposent le veto.  Dans toutes les discussions, le parti d’Agathon Rwasa persiste et signe  qu’il reste la  2e force politique qui devrait indubitablement entrer au bureau.

Après l’envoi du texte à la Cour Constitutionnelle pour contrôle de la constitutionnalité, les députés du CNDD-FDD ont commencé des tractations. Ils demandent au leader du CNL de proposer une députée Tutsi pour siéger au bureau. Agathon Rwasa s’y oppose. Comme s’il ne suffisait pas, ils approchent les députés du CNL pour les convaincre.  Certains députés semblent convaincus. Deux noms sont proposés notamment Kathy Kezimana et Mutezinka Euphrasie pour assurer la représentativité. « Le CNL menace d’expulsion du parti tout député qui accepte ce cadeau empoisonné».

Le choix d’un député de la communauté batwa, qui compte trois députés cooptés,  au bureau a  séduit  les élus du parti au pouvoir.  Entre-temps, Abel Gashatsi, président de l’Uprona, faisait un plaidoyer auprès du CNDD-FDD pour qu’un des sièges soit accordé au parti du prince Louis  Rwagasore  qui ne compte que deux députés à la chambre basse du Parlement. Est-ce que Gaston Sindimwo, ancien 1er vice-président était au courant du jeu de Gashatsi ? Rien n’est moins sûr.

 

Vers 10h30,  vendredi 7 août, après une semaine de réunions houleuses, l’heure est à la mise en place  des membres du  bureau  de la chambre basse du Parlement. L’hémicycle de Kigobe est presque vide. Des députés sont à l’extérieur de la salle. Ceux du CNDD-FDD à part et du CNL à part, ils forment deux blocs, quelques fois, ils échangent des regards. Seuls Gaston Sindimwo, ancien premier vice-président de la République, Abel Gashatsi, président de l’Uprona et les députés issus de la communauté ethnique des Batwa sont dans la salle. « Les tractations vont bon train pour la formation du bureau de l’Assemblée nationale. Les activités en plénière vont débuter », fait savoir un des employés du Parlement.

Vers 11h, les députés prennent place. Les activités en plénière commencent. Venant Sinzinkayo, le doyen d’âge, dirige la session. Seule l’élection des membres du bureau figure sur l’agenda. Il commence par la lecture d’un arrêt de contrôle de la constitutionnalité du Règlement d’ordre intérieur rendu par la Cour constitutionnelle.

Il y a des places vides.  Une absence très remarquée de 32 députés du parti CNL (Conseil national pour la liberté). Ils ont décidé de boycotter cette session. A l’extérieur, certains sont assis, d’autres debout au côté de leur leader. Pour Agathon Rwasa, c’est pour exprimer leur indignation face au forcing exercé par le parti au pouvoir dans l’adoption du Règlement d’ordre intérieur. « Ils ont tablé sur le fait qu’ils sont nombreux au lieu d’approfondir le débat et d’aboutir à des consensus. Ils ont préféré passer au vote article par article. Il n’y a pas eu de vote global. Là il y a un hic ».

Pour M. Rwasa la démarche de mise en place du bureau sur base d’un règlement intérieur n’a pas respecté la procédure législative en matière d’adoption des lois. Faute de concertation préalable entre les familles politiques siégeant à l’Assemblée nationale,  dit-il, en raison des initiatives entreprises par le CNL, ils ont préféré ne pas participer à la séance dédiée à la mise en place dudit bureau. Il rappelle que personne ne devrait user de son effectif pour mal conduire cette nation. « Les Burundais méritent mieux que cela ».

 

Des résultats connus d’avance?

Avant le début de la session, Abel Gashatsi, qui sera élu 2ème vice-président de l’Assemblée commande déjà des photos passeports à mettre dans son dossier comme s’il connaissait les résultats des élections qui n’ont pas encore eu  lieu.  Les députés ont élu le président, 1er vice-président et le 2ème vice-président de l’Assemblée nationale en trois votes différents. A chaque poste le candidat a été unique. Venant Sinzinkayo  qui préside la séance prend la parole et intime l’ordre aux journalistes de quitter la salle. « Depuis le début des activités, tout se faisait à huis clos. Même l’élection  doit se faire à l’abri des personnes étrangères».

Gélase Daniel Ndabirabe, Hutu élu dans la circonscription de Kayanza, a été élu président de la Assemblée nationale à l’unanimité sur les 90 votants. Sabine Ntakarutimana, Hutu de Muyinga, a été élue 1ère vice-présidente avec le même score. Abel Gashatsi, Tutsi de l’Uprona, élu dans la circonscription de Muramvya s’est vu confier le poste de 2ème vice-président avec 86 voix. « Des murmures éclatent. « Tout était joué d’avance. Cette élection n’était qu’une formalité», commentent certains.

Fraîchement élu, Gélase Daniel Ndabirabe a été invité à prendre sa place d’honneur. Pascal Nyabenda, ancien président de l’Assemblée nationale a fait un court passage pour la passation de témoin. Après avoir imploré le Seigneur pour l’aider dans sa nouvelle mission, Gélase Daniel Ndabirabe a fustigé l’attitude des députés du CNL : « Certains ont adopté la politique de la chaise vide. Cela montre qu’il y a ce qui ne va pas. Avec l’aide du tout-puissant, nous réussirons.»

Le nouveau président de la chambre basse du Parlement entend redresser l’appareil judiciaire : « Les élus devront étudier et monter des stratégies pour soutenir le gouvernement sur des questions de la justice. Le moment où un ministre invité pour s’expliquer sur les problèmes de la population donnait les mêmes explications est révolu ».

Il appelle les députés à faire preuve de discipline. « Chers élus, il vous faut avoir un comportement irréprochable. Soyez disciplinés. Il vous faut travailler avec abnégation et soyez de bons exemples  pour ceux qui vous ont élus et pour vos collègues. Et surtout, éviter d’être des bras cassés. Travailler  avec discipline et en procédant de la manière, on aura de bons résultats. Que l’absentéisme soit votre ennemi. Travaillez ensemble et ayez cet esprit patriotique envers votre mère patrie.»

 

Et l’Ombudsman s’en mêle

Sur les réseaux sociaux, le leader  du CNL est pris pour cible par ses détracteurs. Il est accusé de haine ethnique.  Une  personnalité  retient son attention. Le 8 août, précisément à  15 h, Edouard Nduwimana, Ombudsman burundais  a fait un tweet d’une capture d’écran d’un  tweet du  compte tweeter anonyme (Bujumbura street stories) du 7 août. Ce dernier qualifiait Agathon Rwasa  d’extrémiste, avare et avéré. « Les Tutsi l’ont soutenu et élu pendant sa compagne électorale, mais il refuse de céder  la place à une Tutsi pour le bureau de l’Assemblée. Lui ou personne». Nduwimana commentait : « Cette politique du Moi ou Rien est une tumeur qui le détruira et conduira sa formation politique à disparaître.  Qu’il cesse de chercher des boucs émissaires».

Le Conseil national pour la liberté n’a pas tardé à réagir dans un communiqué, il s’est insurgé contre des propos diffamatoires à son encontre citant nommément l’Ombudsman burundais. «  Nous nous insurgeons contre les publications propagées sur les réseaux sociaux par certains utilisateurs mal intentionnés, comprenant celles de certaines autorités du pays en l’occurrence celle de l’Ombudsman de la République du Burundi qui transmet des propos diffamatoires sur fond de haine ethnique  contre le leader du parti CNL.  Nous leur demandons de cesser ce genre de communications divisionnistes et rétrogrades, contraires à l’esprit de la Charte de l’unité nationale».

Les députés du CNL ont réaffirmé que la décision de ne pas participer à la séance de mise en place du bureau de l’Assemblée nationale, a relevé d’une concertation revêtue d’un caractère consensuel de leur famille politique.

 


Le nouveau bureau de l’Assemblée nationale, qui sont ses membres ?

Gélase Daniel Ndabirabe, une personnalité intransigeante

Le désormais président de l’Assemblée nationale est né en 1957 en province Kayanza.  Depuis son intégration au maquis en 1994, il n’a cessé de gravir les échelons. Il est  resté un ténor du parti de l’aigle. Il a occupé plusieurs postes de responsabilité comme sénateur, député, porte-parole du parti au pouvoir  et son secrétaire exécutif chargé de sa vie.

Depuis 2015, Il est considéré comme un « dur des durs » du régime CNDD-FDD par ses détracteurs. Certains se rappellent sa rhétorique violente contre des opposants et l’Occident dans des communiqués. « Il est intransigeant. 2015, il a déclaré que s’ils étaient encore au maquis, les frondeurs méritaient la mort».

Pour ses proches, c’est un homme laborieux qui aime un travail bien accompli. « Sa perspicacité et son abnégation fait de lui un fils du pays digne de son nom. Il est épris du développement. Ils n’aiment pas le désordre », explique un membre du CNDD-FDD.

Mme Ntakuritimana, très écoutée en haut lieu

 Fidèle parmi les fidèles du défunt président Pierre Nkurunziza, la ressortissante de la commune Gasorwe, dont elle préside le conseil communal, n’est  pas un Ovni politique. “Au fil des années, elle s’est imposée  comme une des figures les plus écoutées dans le sérail présidentiel”, confie un ancien collègue. Médecin de formation, l’apothéose de sa carrière vient lorsqu’elle est nommée ministre de la Santé publique. Des débuts timides, à cause d’une sordide affaire de  détournement des médicaments. Alors directrice provinciale de Muyinga, elle a été accusée d’avoir détourné des produits. Une affaire classée sans suite. A la tête dudit ministère, elle prenait du temps pour prendre chaque décision. Avant son entrée dans le gouvernement, elle fut députée de l’EALA.

Appréciée pour ses qualités  humaines, elle est  à l’écoute des autres, en 2015, elle entre par la grande porte  dans le cabinet de feu président Nkurunziza. Elle est cheffe adjointe du cabinet civil. Elle est née en 1968.

Abel Gashatsi, le coopté “ressuscité”

Natif de la commune Mbuye, province Muramvya, le désormais 2ème vice-président de l’Assemblée nationale est un rescapé des tueries de 1993. Et son élection a surpris plus d’un. “Personne ne l’a vu venir. Même son proche collaborateur et ancien mentor, Gaston Sindimwo”, lâchera un ancien uproniste. Pourtant, si l’on en croit certaines sources présentes à Kigobe lors du vote du bureau: “Il a fallu que le Cnl montre son désintéressement pour que son ombre surgisse”. Preuve de son habileté à négocier, c’est sur-le-champ qu’il aurait complété son dossier. “Des aptitudes à tirer profit de chaque situation qui ne datent pas d’hier”, témoigne un proche. Après un court passage à la Cntb, bureau provincial de Makamba, il reviendra aux affaires du parti en tant que président suite au limogeage de Concilie Nibigira. Son élection à l’Assemblée nationale intervient au moment où il est directeur général de la Mutuelle de la Fonction publique. Né en 1972, il est marié et père de trois enfants.

 

Suite à la décision du CNC, vous ne pouvez ni réagir ni commenter cet article.

Lire le communiqué

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