Culture

Au coin du feu avec Jean Bosco Ndayikengurukiye

19/10/2019 Fabrice Manirakiza Commentaires fermés sur Au coin du feu avec Jean Bosco Ndayikengurukiye
Au coin du feu avec Jean Bosco Ndayikengurukiye

Dans le Burundi traditionnel, le soir, au coin du feu, la famille réunie discutait librement. Tout le monde avait droit à la parole et chacun laissait parler son cœur. C’était l’heure des grandes et des petites histoires. Des vérités subtiles ou crues. L’occasion pour les anciens d’enseigner, l’air de rien, la sagesse ancestrale. Mais au coin du feu, les jeunes s’interrogeaient, contestaient, car tout le monde avait droit à la parole. Désormais, toutes les semaines, Iwacu renoue avec la tradition et transmettra, sans filtre, la parole longue ou lapidaire reçue au coin du feu. Cette semaine, au coin du feu, Jean Bosco Ndayikengurukiye

Votre qualité principale ?

Difficile de se juger. Mais je vise l’intégrité morale au-dessus de tout.

Votre défaut principal ?

Idem. Mais, je crois que je suis trop confiant.

La qualité que vous préférez chez les autres ?

L’honnêteté.

Le défaut que vous ne supportez pas chez les autres ?

La mesquinerie

La femme que vous admirez le plus ?

Toute celle qui est prête à se sacrifier pour l’honneur de son foyer. Plus près de moi, la mienne.

Jean Bosco Ndayikengurukiye saluant Nelson Mandela après la signature de l’Accord de cessez-le-feu à Dar Es Salaam, le 7 octobre 2002

L’homme que vous admirez le plus ?

Le héros de la lutte anti-apartheid et prix Nobel de la Paix, Nelson Mandela. Il a fait preuve d’un esprit de combativité sans égal en supportant trop de sacrifices pour voir une Afrique du sud libre, démocratique et unie dans un système multiracial relativement stable. Malgré ses 27 ans de détention, l’homme a appris à tolérer ses bourreaux, parce qu’il voulait libérer tous les citoyens sud-africains et non seulement sa race.

Pendant la période de l’apartheid, il a gardé sa ligne de combat. Avec un humanisme hors du commun et une humilité exemplaire, il a gardé la rigidité du chêne dans ses convictions et la souplesse du roseau dans ses tactiques. Pour moi, Nelson Mandela est le leader africain le plus admirable du 20ème siècle.

Votre plus beau souvenir ?

La passation du pouvoir entre le président Melchior Ndadaye et le président Pierre Buyoya en 1993. Pour la première fois de l’histoire du Burundi, un président issu d’un troisième coup d’Etat militaire passait le pouvoir à un président démocratiquement élu à l’issue d’un processus électoral libre, apaisé et transparent. Et de surcroît, un président d’une autre ethnie, laquelle s’était sentie marginalisée et exclue de la gestion de l’Etat pendant plusieurs décennies.

Votre plus triste souvenir ?

Une cohorte de militaires enragée passant devant l’Institut Supérieur des Cadres Militaires (ISCAM) et ayant comme butin, dans un blindé, leur commandant suprême Melchior Ndadaye. Ils le conduisaient vers le 1er Bataillon para pour son exécution publique.

Quel serait votre plus grand malheur ?

Mourir avant de voir le triomphe de la vérité et de la justice dans mon pays.

Le plus haut fait de l’histoire burundaise ?

L’accession du Burundi à l’indépendance. La colonisation a été vécue par les africains comme un affront contre leur dignité et un crime contre l’humanité pour certains. La mission dite civilisatrice tant chantée par les pays colonisateurs n’avaient rien de salvateur. Elle s’opérait en faisant fi des règles minimales du respect de la dignité humaine. Humiliés et soumis, les africains ont dû se battre pour accéder à la souveraineté nationale, souvent au prix de sacrifices énormes.

L’accession du Burundi à l’indépendance politique comme aboutissement d’une longue lutte dirigée par le Prince Louis Rwagasore est un haut fait de l’histoire burundaise. Même si le chemin vers la vraie indépendance, à savoir sociale et économique, est encore très long.

La plus belle date de l’histoire burundaise ?

Le 1er juin 1993. Pour la première fois, le peuple burundais a eu le droit de se choisir son président dans un cadre d’élections pluralistes et dans un climat relativement apaisé et transparent. Malgré que les forces rétrogrades aient vite décapité le parti vainqueur, causant des massacres interethniques et une longue guerre civile sanglante, l’avènement de la démocratie était devenu dès lors irréversible. La date est historique.

La plus terrible ?

Le 29 Avril 1972. Le jour du début de l’insurrection hutue à Rumonge qui a donné l’occasion au pouvoir de Michel Micombero de décimer sélectivement des centaines de milliers de Hutu dans une répression aveugle visiblement planifiée à l’avance. Des millions d’orphelins et de veuves, dont la mémoire n’a jamais été guérie, continuent de souffrir jusqu’aujourd’hui faute de vérité et de justice.

Un pouvoir mono-ethnique, régional et clanique avait fait main basse sur tous les rouages de l’Etat (administration, armée, économie, éducation, justice etc..) au détriment d’une classe ethnique majoritaire causant des ressentiments d’exclusion, d’injustice d’impunité dans un système qui n’avait rien à envier à l’apartheid.

Le métier que vous auriez aimé faire ?

La carrière d’officier militaire. Je l’ai fait. L’armée forge la discipline (en transformant l’âme et le corps), l’esprit poussé de camaraderie, l’abnégation, l’éthique, l’ordre, l’amour de la patrie et l’honnêteté etc. On ne peut pas comprendre l’esprit militaire sans l’avoir été. Je suis convaincu que ceux qui aspirent à diriger les autres devraient avoir une certaine formation d’éthique militaire.

Votre passe-temps préféré ?

La marche, en répétant mes chansons de louange ainsi que la méditation.

Votre lieu préféré au Burundi ?

Bugarama, sur la crête Congo Nil. A partir de cet endroit, on voit la ville de Bujumbura, le Lac Tanganyika, la Rusizi, le Congo, l’aéroport et la plaine de la Rusizi. Au nord, la forêt de la Kibira offre une flore unique au Burundi. Avec un climat des montagnes froid, Bugarama comme toute la région Mugamba favorise le métabolisme de base. Last but not least, Bugarama a été longtemps connu pour ses légumes et fruits tant prisés notamment par les gens de Bujumbura et les touristes.

Le pays où vous aimeriez vivre ?

Mon pays natal, le Burundi. C’est le seul qui m’a fait grandir et auquel mon corps et mon esprit sont déjà adaptés. A part ces considérations, le Burundi est déjà le seul pays dans la sous-région avec une longue crête qui divise le bassin du Nil et celui du Congo. On peut aisément profiter des hautes zones, comme des basses zones en passant par les plateaux avec un climat tempéré. Sans oublier sa flore et sa faune. Avec son héritage culturel, le tambour, reconnu comme patrimoine de l’humanité, le Burundi a des potentialités énormes en matière touristique.

Le voyage que vous aimeriez faire ?

Jérusalem. Cette ville est pleine de symboles sur le plan touristique, historique et religieux. Elle est triplement sainte car elle est reconnue par les chrétiens, les juifs et les musulmans. Reconnu aussi par les 3 religions comme lieu de Sacrifice d’Abraham. En tant que chrétien, je voudrais visiter Jérusalem qui constitue le lieu de la mort et de la résurrection du Christ. Une occasion de visiter aussi le mur des Lamentations qui sépare les trois religions ainsi que la Rotonde de la cathédrale de la résurrection qui abrite le tombeau du Christ.

Votre rêve de bonheur ?

Le Burundi en tant qu’Etat-Nation.

Votre plat préféré ?

Plat équilibré à base de légumes, céréales et protéines végétales.

Votre chanson préférée ?

«Ntacica nk’irungu» de Canjo Amissi.

Quelle radio écoutez-vous ?

Pas de préférence. Principalement RFI, BBC, VOA. Je recoupe les informations.

Avez-vous une devise ?

Intégrité, Dignité, Prospérité.

Votre souvenir du 1er juin 1993 ?

Le premier pas d’une longue marche vers un Etat de droit et de démocratie au Burundi. Le jour j est arrivé après une campagne présidentielle plus ou moins musclée entre l’Uprona et le Frodebu. A l’ISCAM, malgré l’interdiction formelle de participer dans des activités des partis, le commandant du camp avait demandé dans une causerie morale de voter le candidat de l’Uprona à savoir Pierre Buyoya. Les élections se sont bien déroulées. Personne ne doutait de la victoire de Buyoya au sein de l’armée. Lorsque je démontrais que le Frodebu va gagner si les élections ne sont pas truquées, mes camarades me traitaient de «Frodebuste». En effet, je l’étais comme ils étaient eux-aussi de l’Uprona. L’attente des résultats a été longue.

La peur était palpable dans la zone Musaga et dans les montagnes qui la surplombent. Le climat est devenu tendu au camp quand des rumeurs de la victoire du Frodebu ont commencé à circuler dans la matinée du 2 juin 1993. La plupart des officiers n’en croyait pas leurs oreilles. Ce n’est que quand le directeur de cabinet militaire du président Buyoya est arrivé à l’ISCAM pour une communication urgente que tout le monde a compris. Du balcon du bâtiment abritant la Faculté des Sciences Economiques et Administratives, j’ai vu une masse d’officiers complètement abattus, à peine capables de marcher vers la salle 12 pour la causerie.

A peine le Directeur de cabinet a signifié aux militaires qu’il fallait accepter les résultats des urnes que le commandant de l’ISCAM a refusé catégoriquement, humiliant du coup le colonel pourtant plus gradé que lui. Et certains officiers d’applaudir le commandant, allant même jusqu’à dire que le Frodebu a volé les voix. Dès lors, j’ai compris que Ndadaye ne dirigerait pas longtemps.

Pour rappel, l’ISCAM hébergeait, à part les candidats officiers, les officiers en Stage de perfectionnement (SPO) et l’Ecole du Haut commandement. A cette époque, cette institution était la crème de l’armée. A mon avis, la grande faute dont le plus haut commandement est coupable a été de n’avoir jamais préparé la ‘’Grande muette’’ à une possibilité de défaite électorale de l’Uprona.

Votre définition de l’indépendance?

Jouissance des droits inaliénables d’un Etat ainsi que la gestion de sa propre destinée dans la dignité.

Votre définition de la démocratie ?

Système de gouvernance basé sur le droit des citoyens à se choisir leurs dirigeants, leurs programmes de développement, ainsi que leur participation dans leur planification et leur mise en œuvre.

Votre définition de la justice ?

Je la conçois comme l’ensemble des mécanismes juridiques préventifs et répressifs en vue de protéger le citoyen, un groupe, une société, un Etat,… contre la violation de ses droits acquis ou convenus. La justice implique donc la reconnaissance du droit, son rétablissement et la réparation en temps réel.

Si vous étiez ministre de la Défense, quelles seraient vos deux premières mesures ?

Je concevrais un programme d’éducation civique en vue de rendre les forces de défense et de sécurité apolitiques et républicaines.

Je diminuerais l’effectif pléthorique des officiers généraux tout en révisant à la hausse la pension pour une bonne réintégration socio- économique des militaires.

Si vous étiez ministre des Affaires Étrangères, quelles seraient vos deux premières mesures ?

Je rappellerais tous les ambassadeurs indignes de représenter le Burundi à l’étranger.

Je fermerais les représentations diplomatiques inefficaces et budgétivores en les regroupant géographiquement en un seul ou en les remplaçant par des consulats.

Croyez-vous à la bonté humaine ?

Bien sûr que l’homme est bon. C’est par l’appât des biens matériels ou les soucis pour le lendemain qu’il devient violent et méchant. La victime à son tour, dont la mémoire n’est pas guérie, devient mauvaise et le cycle ne s’arrête jamais.

Pensez-vous à la mort ?

J’y pense non pas comme une fin mais comme une étape vers une vie éternelle. Pour la mériter, je fais la volonté de Dieu de mon vivant sur terre.

Si vous comparaissiez devant Dieu, que lui diriez-vous ?

Si je rencontrais Dieu, je Lui demanderais de pardonner mes péchés et de sauver le peuple de l’injustice.

Propos recueillis par Fabrice Manirakiza

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Bio-express

Depuis le 19 septembre 2019, Jean Bosco Ndayikengurukiye est secrétaire général de la Coalition des forces de l’opposition burundaise pour le rétablissement de l’Accord d’Arusha (CFOR-Arusha). Né le 21 septembre 1968 à Nyakigongo, zone Kiryama, en commune Songa de la province Bururi, Jean Bosco Ndayikengurukiye a fui l'ISCAM le jour de l'assassinat du président Ndadaye. En 1998, Jean Bosco Ndayikengurukiye est devenu, en remplacement de Léonard Nyangoma, Coordinateur général et président du bureau politique du Cndd-Fdd à la suite de la fusion du Cndd, branche politique et les Fdd, branche armée. En octobre 2001, une fronde interne éclata. Le mouvement rebelle se scinda en deux ailes: le Cndd-Fdd majoritaire de l’actuel président de la République, Pierre Nkurunziza et le Cndd-Fdd minoritaire de Jean Bosco Ndayikengurukiye. Lors du processus de paix, Jean Bosco Ndayikengurukiye était le chef de délégation lors de la première rencontre pour des négociations directes de cessez-le-feu entre le Cndd-Fdd et le pouvoir de Bujumbura à Libreville, le 9 janvier 2001, sous les auspices du président gabonais Omar Bongo. L’ancien chef rebelle a participé à toutes les négociations. Le Cndd-Fdd de Ndayikengurukiye signera, le 7 octobre 2002, l'accord de cessez-le-feu. La branche de Ndayikengurukiye a été transformée en parti politique, le Kaze-Fdd. Jean Bosco Ndayikengurukiye reviendra à Bujumbura en février 2003 pour la mise en application de l'accord. Président et représentant légal du parti Kaze-Fdd depuis mai 2004, cet ancien chef rebelle est éjecté de ce fauteuil, en mars 2018, après un congrès controversé. Se considérant comme toujours président du parti Kaze-Fdd de l'opposition, sa formation politique est membre du CFOR-Arusha après avoir claqué la porte du Cnared. Dans sa carrière, Jean Bosco Ndayikengurukiye a été 1er conseiller d'Ambassade à Nairobi (Kenya) et consul général du Burundi à Kigoma en Tanzanie. Marié, il est père de 4 enfants (2 filles et 2 garçons).

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